I.R SPEnONAl^E
folello fiil-ollo ù Tenn, que le re([nin s’avança vers elle d’un seul mouvement de sa queue, et, renouvelant la manœuvre qui lui avait si bien réussi ù Tendroit du poulet, tourna son ventre argenté, ouvrit sa large gueule meublée de deux rangées de dents, puis absorba la côtelette avec une gloutonnerie qui prouvait que, s’il avait l’habitude de la viande crue, quand l’occasion s’en présentait il ne méprisait pas non plus la viande cuite.
L’équipage nous avait regardé faire avec un sentiment de peine, visiblement partagé par Milord, qui avait suivi le plat de la chaise au bastingage, et qui se tenait debout sur le banc, regardant par-dessus le bord; mais nous étions trop avancés pour reculer, et, malgré la désapprobation générale que le respect qu’on nous portait empêchait seul de manifester hautement, je pris une seconde côtelette; mesurant la distance pour avoir le requin à dix pas et en plein travers, je la jetai à la mer, reportant du même coup la main à la crosse de mon fusil pour être prêt à tirer.
Mais à peine avais-je accompli ce mouvement que Pietro jeta un cri, et que nous entendîmes le bruit d’un corps pesant qui tombait à la mer. C’était Milord qui n’avait pas cru que son respect pour les côtelettes devait s’étendre au delît du plat, et qui, voyant que nous en faisions largesse à un individu qui, dans sa conviction, n’y avait pas plus de droit quelui, s’était jeté par-dessus le bord pour aller disputer sa proie au requin.
La scène changeait de face; le squale, immobile, paraissait hésiter entre la côtelette et Milord ; pendant ce temps Pietro, Philippe et Giovanni avaient sauté sur les avirons, et battaient l’eau pour effrayer le requin ; d’abord nous crûmes qu’ils avaient réussi, car le squale plongea de quelques pieds ; mais, passant à trois ou quatre brasses au-dessous de Mi-
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lord qui, sans s’inquiéter de lui le moins du monde, continuait de nager en soufflant vers sa côtelette qu’il ne perdait pas de vue, il reparut derrière lui, remonta presque à fleur d’eau, et d’un seul mouvement s’élança en se retournant sur le dos vers celui qu'il regardait déjà comme sa proie. En même temps nos deux coups de fusil partirent; le requin battit la mer d’un violent coup de queue, faisant jaillir l’écume jusqu’à nous, et sans doute dangereusement blessé, s’enfonça dans la mer, puis disparut, laissant la surface de l’eau jusque-là du plus bel azur troublée par une légère teinte sanglante.
Quant à Milord, sans faire attention à ce qui se passait derrière lui, il avait happé sa côtelette, qu’il broyait triomphalement, tout en revenant vers le speronare, tandis qu’avec le coup qui me restait à tirer je me tenais prêt à saluer le requin s’il avait l’audace de se montrer de nouveau ; mais le requin en avait assez à ce qu’il paraît, et nous ne le revîmes ni de près ni de loin.
Là s’élevait une grave difficulté pour Milord : il était plus facile pour lui de sauter à la mer que de remonter sur le bâtiment; mais, comme on le sait, Milord avait un ami dévoué dans Pietro ; en un instant la chaloupe fut à la mer, et Milord dans la chaloupe. Ce fut là qu’il acheva, avec son flegme tout britannique, de broyer les derniers os de la côtelette qui avait failli lui coûter si cher.
Son retour à bord fut une véritable ovation ; Jadin avait bien quelque envie de l’assommer, afin de lui ôter à l’avenir le goût de la course aux côtelettes ; mais j’obtins que rien ne troublerait les joies de son triomphe, qu’il supporta au reste avec sa modestie ordinaire.
Toute la journée se passa à commenter l’événement de la matinée. Vers les trois heures, nous nous trouvâmes au mi-
hK SPERONARE.
lieu d’une demi-douzaine de peliles îles, ou plutôt de grands écueils qu’on appelle les Formic-lie. L’équipage nous proposait de descendre sur un de ces rochers pour dîner, mais j’avais déjà jeté mon dévolu sur une jolie petite île que j’apercevais à trois milles à peu près de nous, et sur laquelle je donnai l’ordre de nous diriger ; elle était indiquée sur ma carte sous le nom de 1 île de Porri.
C’était le jour des répugnances : à peine avais-je donné cet ordre, qu’il s’établit une longue conférence entre Nunzio, le capitaine et Vicenzo, puis lecapitaine vint nous dire qu’on gouvernerait, si je continuais de l’exiger, vers le point que je désignais, mais qu’il devait d’abord nous prévenir que, trois ou quatre mois auparavant, ils avaient trouvé sur cette île le cadavre d’un matelot que la mer y avait jeté. Je lui demandai alors ce qu’était devenu le cadavre; il me répondit que lui et ses hommes lui avaient creusé une fosse, et l’avaient enterré proprement comme il convenait à l’égard d’un chrélien, après quoi ils avaient jeté sur la tombe toutes les pierres qu’ils avaient trouvées dans l’île, ce qui formait la petite élévation que nous pouvions voir au centre; eu outre, de retour au village Délia Pace, ils lui avaient fait dire une messe. Comme le cadavre n’avait rien à réclamer de plus, je maintins l’ordre donné, et, l’appétit commençant à se faire sentir, j’invitai nos hommes à prendre leurs avirons ; un instant après six rameurs étaient à leur poste, et nous avancions presque aussi rapidement qu’à la voile.
Pendant ce temps Nunzio leva la tête au-dessus de la cabine; c’étaitordinairement le signe qu’il avait quelque chose à nous dire. Nous nous approchâmes, et il nous raconta qu’avant la prise d’Alger cette petite île était un repaire de pirates qui s’y tenaient à l’affar, et qui de là fondaient
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comme des oiseaux de proie sur tout ce qui passait à leur portée. Un jour que Nunzio s'amusait à pêcher, il avait vu une troupe de ces barbaresques enlever un petit yacht qui appartenait au prince de Paterno, et dans lequel le prince était lui-même.
Cet événement avait donné lieu à un fait qui peut faire juger du caractère des grands seigneurs siciliens.
Le prince de Paterno était un des plus riches propriétaires de la Sicile; les barbaresques, qui savaient à qui ils avaient affaire, eurent donc pour lui les plus grands égards, et, Payant conduit à Alger, le vendirent au dey pour une somme de 100,000 piastres, 000,000 fr., c’était pour rien. Aussi le dey ne marchanda aucunement, sachant d’avance ce qu’il pouvait gagner sur la marchandise, paya les 100,000 piastres, et se fit amener le prince de Paterno pour traiter avec lui de puissance à puissance.
Mais, au premier mot que le dey d’Alger dit au prince de Paterno de l’objet pour lequel il l’avait fait venir, le prince lui répondit qu’il ne se mêlait jamais d’affaires d’argent, et que, si le dey avait quelque chose de pareil à régler avec lui, il n’avait qu’à s’en entendre avec son intendant.
Le dey d’Alger n’était pas fier, il renvoya le prince de Paterno et fit venir l’intendant. La discussion fut longue ; enfin il demeura convenu que la rançon du prince et de toute sa suite serait fixée à 600,000 piastres, c’est-à-dire à près de 4 millions, payables en deux paiemens égaux: 300,000 piastres à l’expiration du temps voulu pour que l’intendant retournât en Sicile et rapportât cette somme , 500,000 piastres à six mois de date. Il était arrêté, en ou re, que, le premier paiement accompli, le prince et toute sa suite seraient libres , le second paiement avait pour garant la parole du prince.
LE SPEUONAHE.
Comme on le voit, lo dey d’Alger avait fait une assez Loiine spéculation ; il gagnait 5,500,000 francs de la main à la main.
L’intendant partit et revint à jour fixe avec ses 500,000 piastres ; de son côté, le dey d’Alger, fidèle observateur de la foi jurée, eut à peine touché la somme, qu’il déclara au prince qu’il était libre, lui rendit son yacht, et pour plus de sécurité lui donna un laissez-passer.
Le prince revint heureusement en Sicile, à la grande joie de ses vassaux qui l’aimaient fort, et auxquels il donna des fêles dans lesquelles il dépensa encore 1,500,000 francs à peu près. Puis il donna l’ordre à son intendant de s’occuper à réunir les 500,000 piastres qu’il restait devoir au dey d’Alger.
Les 500,000 piastres étaient réunies et allaient être ache* minées à leur destination, lorsque le prince de Paterno reçut un papier marqué, qu’il renvoya comme d’habitude, à son intendant. C’était une opposition que le roi de Naples mettait entre ses mains, et un ordre de verser la somme destinée au dey d’Alger dans le trésor de sa majesté napolitaine.
L’intendant vint annoncer cette nouvelle au prince de Paterno. Le prince de Paterno demanda à son intendant ce que cela voulait dire.
Alors l’intendant apprit au prince que le roi de Naples, ayant déclaré, il y avait quinze jours, la guerre à la régence d’Alger, avait jugé qu’il serait d’une mauvaise politique de laisser enrichir son ennemi, et compris qu’il serait d’une politique excellente de s’enrichir lui-même. Delà l’ordre donné au prince de Paterno de verser le reste de sa rançon dans les coffres de l’État.
L’ordre était positif, et il n’y avait pas moyen de s’y sous-
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traire. D'un autre côté, le prince avait donné sa parole et ne voulait pas y manquer. L’intendant, interrogé, répondit que les coffres de son excellence étaient à sec, et qu’il fallait attendre la récolte prochaine pour les remplir.
Le prince de Paterno, en fidèle sujet, commença par verser entre les mains de son souverain les 300,000 piastres qu’il avait réunies ; puis il vendit ses diamans et sa vaisselle, et en réunit 500,000 autres, que le dey reçut à heure fixe.
Quelques-uns prétendirent que le plus corsaire des deux monarques n’était pas celui qui demeurait de l’autre côté de la Méditerranée.
Quant au prince de Paterno, il ne se prononça jamais sur cette délicate appréciation, et, toutes les fois qu’on lui parla de cette aventure, il répondit qu’il se trouvait heureux et honoré d’avoir pu rendre service à son souverain.
Cependant, tout en causant avec Nunzio, nous avancions versl’île. Elle pouvait avoir cent cinquante pas de tour, était dénuée d’arbres, mais touie couverte de grandes herbes. Lorsque nous n’en fûmes plus éloignés que de deux ou trois encablures, nous jetâmes l’ancre, et Ton mit la chaloupe à la mer. Alors seulement une centaine d’oiseaux qui la couvraient s’envolèrent en poussant de grands cris. J’envoyai un coup de fusil au milieu de la bande ; deux tombèrent.
Nous descendîmes dans la barque, qui commença par nous mettre à terre, et qui retourna à bord chercher tout ce qui était nécessaire à notre cuisine. Une espèce de rocher creusé, et qui avait servi à cet usage, fut érigé en cheminée ; cinq minutes après, il présentait un brasier magnifique, devant lequel tournait une broche comfortablement garnie.
Pendant ces préparatifs, nous ramassions nos oiseaux, et nous visitions notre île. Nos oiseaux étaient de l’espèce des
LE SPEUONAUE.
mouettes; Tun d’eux n’avait que l’aile cassée. Pietro lui fit l’amputation du membre mutilé, puis le patient fut immédiatenieni transporté à bord, où l’équipage prétendit qu’il s’apprivoiserait à merveille.
La barque qui le conduisait ramena Cama. Le pauvre diable, chaque fois que le bâtiment s’arrêtait, reprenait ses forces, et tant bien que mal se redressait sur ses jambes. Il avait aperçu l’île, et comme ce n était enfreindre qu’à moitié la défense qui lui était faite d’aller à terre, Pietro avait eu pitié de lui, et nous le renvoyait une casserolle à chaque main.
Pendant ce temps, nous faisions l’inventaire de notre île. Les pirates qui l’avaient habitée avaient sans doute une grande prédilection pour les ognons, car ces hautes herbes que nous avions yues de loin, et dans lesquelles nous nous frayions à grand’peine un passage, n’étaient rien autre chose que des ciboules montées en graines. Aussi, à peine avions-nous fait cinquante pas dans cette espèce de potager, que nous étions tout en larmes. C’était acheter trop cher une invesiigalion qui ne promettait rien de bien neuf pour la science. Nous revinmes donc nous asseoir auprès de notre feu, devant lequel le capitaine venait de faire transporter une table et des chaises. Nous profitâmes aussitôt de cetie attenlion, Jadin en retouchant des croquis inachevés, et moi en écrivant à quelques amis.
A part ces malheureux ognons, j’ai conservé peu de souvenirs aussi pittoresques que celui de notre diner dressé près de ce tombeau d’un pauvre matelot noyé, dans cette petite île, ancien repaire de pirates, au milieu de tout notre équipage, joyeux, chantant et empressé. La mer était magnitifique, et l’air si limpide, que nous apercevions, jusqu’à deux ou trois lieues dans les terres, les moindres détails du
GO
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paysage; aussi demeurâiiies-nous à table jusqu’à ce quil fût nuit tout à fait close.
Vers les neuf heures du soir, une jolie brise se leva, venant de terre ; c’était ce que nous pouvions désirer de mieux. Comme la côte de Sicile, du cap Passero à Girgenti, ne présente rien de bien curieux, j’avais prévenu le capitaine que je comptais, si la chose était possible, toucher à l’île de Panlhellerie, l’ancienne Gossire. Le hasard nous servait à souhait ; aussi le capitaine nous invita à nous hâter de re monter à bord. Nous ne perdîmes d’autre temps à nous ren dre à son invitation que celui qu'il nous fallait pour mettre le feu aux herbes sèches dont Tîle était couverte. Aussi en un instant fut-elle tout en flammes.
Ce fut éclairés par ce phare immense que nous mîmes à la voile, en saluant de deux coups de fusil le tombeau du pauvre matelot noyé.