‹ Le VéloceChapitre 41 sur 75 · I-E SPERONARE · texte numérisé non relu

I-E SPERONARE

qu’il eut d’abord quelque peine à apercevoir, mais qu’il finit par distinguer aussi bien que moi. Bienlut il arriva ce qui arrive ù Paris lorsqu’on s’arrête sur un pont et qu’on regarde dans la rivière. Pietro, qui passait avec une demi-douzaine de côlelettes qui devaient faire le fonds de notre déjeuner, s’approcha de nous, et, suivant la direction de nos regards, parvint aussi à voir l’objet qui les attirait; mais, à notre grand étonnement, cette vue parut lui faire une impression si désagréable, que nous nous hâtâmes de lui demander quel était ce poisson qui nous suivait si obstinément. Pietro se contenta de hocher la tête; après nous avoir répondu : C’est un mauvais poisson, il continua son chemin vers la cuisine, et disparut dans récoutille. Comme cette réponse était loin de nous satisfaire, nous appelâmes le capitaine, qui venait de faire son apparition sur le pont, et sans prendre le temps de lui demander comment allait son rhumatisme, nous renouvelâmes notre question. Il regarda un instant, puis laissant échapper un geste de dégoût :

— Cèun cane marine J nous dit-il, et il fit un mouvement pour s’éloigner.

Peste, capitaine I dis-je en le retenant, vous paraissez bien dégoûté. Un cane marina? Mais c’est un requin, n’est-ce pas?

— Non pas précisément, reprit le capitaine, mais c’est un poisson de la même espèce.

— Alors, c’est un diminutif de requin, dit Jadin.

— Il n’est pas des plus gros qui se puissent voir, répondit le capitaine, mais il est encore de six à sept pieds de long.

— Farceur de capitaine ! dit Jadin.

— C’est l’exacte vérité.

IMPRESSIONS DE VOYAGE

— Dites donc, capitaine, est-ce qu’il rfy aurait pas moyen de le pêcher ? demandai-je.

Le capitaine secoua la tête.

— Nos hommes ne voudront pas, dit-il.

— Et pourquoi cela ?

— C’est un mauvais poisson.

— Raison de plus pour en débarrasser notre route.

— Non, il y a un proverbe sicilien qui dit que tout bâtiment qui prend un requin à la mer rendra un homme à la mer.

— Mais enfin, ne pourrait-on le voir de plus près?

— Oh I cela est facile; jelez-lui quelque chose, et il viendra.

— Mais quoi?

Ce que vous voudrez; il n’est pas fier. Depuis un paquet de chandelles Jusqu’à une côtelette de veau, il acceptera tout.

— Jadin, ne perdez pas l’animal de vue; je reviens.

Je courus à la cuisine, et, malgré les cris de Giovanni, qui était en train de passer nos côtelettes à la poêle, je pris un poulet qu’il venait de plumer et de trousser à l’avance pour notre dîner. Au moment de mettre le pied sur l’échelle, j’entendis de si profonds soupir s, que je m’arrêtai pour regarder qui “les poussait. C’était Cama, que le mal de mer avait repris, et qui, ayant su qu'un requin nous suivait, se figurait, selon la superstition des matelots, qu’il était là à son intention. J’essayai de le rassurer ; mais, voyant que je perdais mon temps, je revins à mon squale.

Il était toujours à la même place, mais le capitaine avait quitté la sienne et était allé causer avec le pilote, nous laissant le champ libre, curieux qu’il était d’assister à ce qui allait se passer entrée nous et le requin. Au reste, les quatre

LE SPEHONAUE.

matelots qui ramaient avaient quitté leurs avirons, et appuyés sur le bastingage, ù quelques pas de nous, ils paraissaient s’entretenir de leur côté de Timporlant événement qui nous arrivait.

Le requin était toujours immobile et se tenait à peu près k la même profondeur.

J’attachai une pierre de notre lest au cou du poulet, et je le jetai à l’eau dans la direction du requin.

Le poulet s’enfonça lentement, et était déjà parvenu à une vingtaine de pieds de profondeur sans que celui auquel il élait destiné eût paru s’en inquiéter le moins du monde, lorsqu’il nous sembla néanmoins voir le squale grandir visiblement. En effet, à mesure que le poulet descendait, il montait de son côté pour venir au devant de lui. Enfin, lorsqu’ils ne furent qu’à quelques brasses l’un de l’autre, le requin se retourna sur le dos et ouvrit sa gueule, où disparut incontinent le poulet. Quant au caillou que nous y avions ajouté pour le forcer à descendre, nous ne vîmes pas que notre convive s’en inquiétât autrement; bien plus, alléché par ce prélude, il continua de monter, et par conséquent de grandir. Enfin, il arriva jusqu’à une brasse ou une brasse et demie au-dessous de la surface de la mer, et nous fûmes forcés de reconnaître la vérité de ce que nous avait dit le capitaine : le prétendu brochet avait près de sept pieds de long.

Alors, malgré toutes les recommandations du capitaine, l’envie nous reprit de pêcher le requin. Nous appelâmes Giovanni, qui, croyant que nous étions impatiens de notre déjeuner, apparut au haut de l’échelle les côtelettes à la main. Nous lui expliquâmes qu’il s’agissait de tout autre chose, et lui montrâmes le requin en le priant d’aller chercher son harpon, et en lui promettant un louis de bonne main s’il parvenait à le prendre; mais Giovanni se contenta de se-

IMPRESSIONS DE VOYAGE

couerla tête, et, posant nos côtelettes sur une chaise, il s’en alla en disant : Oh ! excellence, c’est un mauvais poisson.

Je connaissais déjà trop mes Siciliens pour espérer parvenir à vaincre une répugnance si universellement manifestée; aussi, ne me fiant pas à notre adresse à lancer le harpon, n’ayant point à bord de hameçon de taille à pêcher un pareil monstre, je résolus de recourir à nos fusils. En conséquence, je laissai Jadin en observation, l'invitant, si le requin faisait mine de s’en aller, à l’entretenir avec les côtelettes, près desquelles Milord était allé s’asseoir, tout en les regardant de côté avec un air de concupiscence impossible à décrire, et je courus à la cabine pour changer la charge de mon fusil; j’y glissai des cartouches à deux balles par chèque canon ; quant à la carabine, elle était déjà chargée à 1 ngots, puis je revins sur le pont.

Tout était dans le même état : Milord gardant les côtelettes, Jadin gardant le requin, et le requin ayant l’air de nous garder.

Je remis la carabine à Jadin, et je conservai le fusil; puis nous appelâmes Pietro pour qu’il jetât une côtelette au requin, afin que nous profitassions du moment où l’animal la viendrait chercher à la surface de l’eau pour tirer sur lui ; mais Pietro nous répondit que c’était offenser Dieu que de nourrir des chiens de mer avec des côtelettes de veau, quand nous n’en donnions que les os à ce pauvre Melord, Gomme cette réponse équivalait à un refus, nous résolûmes de faire la chose nous-mêmes. Je transporlai le plat de la chaise sur le bastingage ; nous convînmes de je»er une première côtelette d’essai, et de ne faire feu qu’à la seconde, afin que le poisson, parfaitement amorcé, se livrât à nous sans défiance, et nous commençâmes la représentation.

Tout se passa comme nous l’avions prévu. A peine la cô-

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