‹ Le VéloceChapitre 44 sur 75 · II. li · texte numérisé non relu

II. li

IMPRESSIONS DE VOYAGE

Le surlendemain de notre départ de Pantliellerie, et comme nous étions à huit ou dix lieues encore des côtes de Sicile, le vent tomba, et il fallut marcher à la rame ; mais comme chacun avait dans les bras un reste desiroco. à peine fîmesnous trois lieues dans la matinée. Vers les cinq heures, une petite brise sud-ouest se leva : le pilote en profila pour faire hisser nos voiles, et le bâtiment, qui était plein de bonne volonté, commença à marcher de façon à nous donner Pespoir d’entrer le soir même dans le port de Girgenti.

En effet, vers les neuf heures du soir, nous jetions l’ancre dans une petite rade au fond de laquelle on apercevait les lumières de quelques maisons; mais à peine cette opération était-elle terminée que l’on nous héla de la forieresse qu^on appelle la Santé, et qu’on nous donna l’ordre d’aller prendre une autre station. Gomme tous les ordres de la police napolitaine, celui-ci n’admettait ni retard ni explication ; il fallut en conséquence obéir à l’instant même ; on essaya de lever l’ancre ; mais, dans la précipitation que l’on mit à cette manœuvre, toutes les précautions, à ce qu’il paraît, n’ayant point été prises, le câble se brisa. On jeta à l’instant même une bouée pour reconnaître la place, et, comme sans s’inquiéter des causes de notre retard, le chef de la Santé continuait de nous héler, nous allâmes, à grande force d’avirons, prendre la place qui nous était désignée.

Cet événement nous tint sur pied jusqu’à minuit : nous étions fatigués de la traversée que nous venions de faire, et nous dormîmes tout d’une traite jusqu’à neuf heures du malin ; la journée était belle et l’eau du port parfaitement calme, si bien que Cama, déjà levé, s’apprêtait à passer terre, d’abord pour achever de se remettre, comme Antée en touchant sa mère, ensuite pour acheter du poisson aux petits bâtimens que nous voyions revenir de la pêche. Ins-

LE SPERONAUE.

peclion faito dos deux ou trois maisons qui, à Taido d’uno enseigne, se qualifiaient d’auberges, nous reconnûmes que la précaution de notre brave cuisinier n’était pas intempestive, et qu’il était prudent de déjeuner à bord avant de nous risquer dans l’intérieur des terres. En conséquence, Cama, que nous autorisAmes û faire ce que bon lui semblerait à l’égard de notre nourriture, se hasarda sur la planche qui conduisait comme un pont de notre speronare au bateau voisin, et, arrivé sur celiii-ci, gagna de proche en proche le rivage. Un instant après, nous le vîmes reparaître, portant sur sa tête une corbeille pleine de poisson.

J’allai annoncer cette nouvelle à Jadin, qui, en pareille circonstance, levait toujours, au profit de ses natures mortes, une dîme sur notre provision. Celte fois surtout j’avais aperçu de loin certains rougets gigantesques qui, convenablement placés sur une raie et à côîé d’une dorade, devaient faire à merveille, comme opposition de couleur. Quelque envie qu’il eût de paresser une demi-heure encore, Jadin, dans la crainte que ses poissons ne lui échappassent, se hâta donc de passer un pantalon à pied. Pendant qu’il accomplissait cette opération, je lui montrai de loin Cama qui, s’avançant avec sa corbeille, mettait déjà le pied sur la planche, quand tout à coup nous entendîmes un grand cri, et poisson, corbeille et cuisinier disparurent commepar une trappe. Le pied encore mal assuré du pauvre Cama lui avait manqué, et il était tombé dans la mer; aussitôt, et par un mouvement plus rapide que la pensée, Piétro s’était élancé après lui.

Nous courûmes à l’endroit où l’accident venait d’arriver, lorsqu’à notre grand étonnement nous vîmes Piétro qui, au lieu de s’occuper de Cama, repêchait avec grand soin les poissons et les remettait les uns après les autres dans la corbeille qui flottait sur l’eau : l’idée ne lui était pas venue

IMPIŒSSIONS DE VOYAGE.

un seul instant que Cama ne savait pas nager* ; en conséquence, ne doutant pas qu’il ne se tirât d’affaire tout seul, il ne s’occupait que de la friture, dont la perte' d’ailleurs lui paraissait peut-être beaucoup plus déplorable que celle du cuisinier.

En ce moment nous vîmes surgir, à quelques pas du bâtiment, le pauvre Cama, non point en homme qui fait sa brassée ou qui tire sa marinière, mais en noyé qui bat l’eau de ses deux mains, et qui la rejette déjà par le nez et par la bouche. Le (emps était précieux : il n’avait fait que paraître et disparaître. Nous jetâmes bas nos habits pour nous élancer après lui ; mais, avant que nous fussions à la fin de la besogne, Philippe sauta par-dessus bord avec sa chemise et son pantalon, donnant une tête juste à l’endroit où Cama venait de s’enfoncer, et quatre ou cinq secondes après il reparut tenant son homme par le collet de sa veste blanche. Nous voulûmes lui jeter une corde, mais il fit dédaigneusement signe qu’il n’en avait pas besoin, et, poussant Cama vers l’échelle, il parvint à lui mettre un des échelons entre les mains ; Cama s’y cramponna en véritable noyé, et d’un seul bond, par un effort inouï, il se trouva sur le pont. Tout cela s’élait fait si rapidement qu’il n’avait pas eu le temps de perdre connaissance, mais il avait avalé deux ou trois pintes d’eau qu’il s’occupa immédiatement de rendre à la mer. Comme il faisait, au reste, une chaleur étouffante, le bain n’eut d’autre suite que la petite évacuation que nous avons mentionnée, laquelle même, au dire de tout l’équipage, ne pouvait être que très profitable à la santé de Cama.

Le capitaine avait rempli les formalités voulues, nos passeports éiaienl déposés à la police, rien ne s’opposait donc à ce que nous fissions l’excursion projetée ; en conséquence, nous nous aventurâmes sur le pont tremblant qui avait failli

LE SPEUON^^KE.

^Ire si fatal i\ Cania, et, plus heureux (juc lui, nous mes le bord sans accident.

A peine avions-nous mis pied îi terre qu’un homme, qui nous observait depuis plus d’une heure, s’avança vers nous et s’offrit d’être notre cicerone. Trois ou quatre autres individus, qui s’étaient approchés sans doute dans la même intention, n’essayèrent pas même de soutenir la concurrence en lui voyant tirer de sa poche une médaille qu’il nous présenta. Cette médaille portait d’un coté les armes d’Agrigente, qui sont trois géans chargés chacun d’une tour avec cette devise: Signât Agrigentum mirabilis aula gigantum^ et de l’autre le nom d’Antonio Ciotta. En effet, il signor Antonio Ciotta était le cicerone officiel de l’endroit, et il commença immédiatement son entrée en fonctions en marchant devant nous et en nous invitant à le suivre.

Girgenti est située à cinq milles à peu près de la côte : on s’y rend par une, montée assez rapide, qui élève d’abord le voyageur à un millier de pieds au-dessus de la mer. Tout le long de la route nous rencontrions des mulets chargés de ce soufre qui devait, quelques années après, amener entre Naples et l’Angleterre ce fameux procès dans lequel le roi des Français fui choisi pour arbitre. Le chemin se ressentait du commerce dont il était l’artère. Comme les sacs qui contenaient la marchandise n’étaient point si bien fermés qu’il ne s’échappât de temps en temps quelque parcelle de leur contenu, la route, à la longue, s’était couverte d’une couche de soufre qui, dans quelques endroits, avait jusqu’à trois ou quatre pouces d’épaisseur. Quant aux muletiers qui accompagnaient les sacs, ils étaient parfaitement jaunes depuis les pieds jusqu’à la tète, ce qui leur donnait un des aspects les plus étranges qui se puissent voir.

Nous n’étions point encore entrés dans la ville que nous

IMPRESSIONS DE VOYAGE

savions déjà que penser de l’épithète que, dans leur emphatique orgueil, les Siciliens ont ajoutée à son nom. En effet, Girgenli la magnifique n’est qu’un sale amas de maisons Ijâiies en pierres rougeâtres, avec des rues étroites où il est impossible d’aller en voiture, et qui communiquent les unes aux autres par des espèces d’escaliers dont, sous peine des plus graves désagrémens, il est absolument nécessaire de toujours tenir le milieu. Comme il était évident que le reste de la journée ne suffirait pas à la visite des ruines, nous nous mîmes en quête d’une auberge où passer la nuit. Malheureusement une auberge n’était pas chose facile à découvrir à Girgenli la magnifique. Notre ami Ciotta nous conduisit dans deux bouges qui se donnaient insolemment ce nom ; mais, après une longue conversation avec l’hôte de l’un et l’hôtesse de l’autre, nous découvrîmes qu’à la rigueur nous trouverions à nous nourrir un peu, mais pas du tout à nous coucher. Enfin, une troisième hôtellerie remplit les deux conditions réclamées par nous à la grande stupéfaction des Agrigentins, qui ne comprenaient rien à une pareille exigence. Nous nous hâtâmes en conséquence d’arrêter la chambre et les deux grabats qui la meublaient, et, après avoir commandé notre dîner pour six heures du soir, nous secouâmes les puces dont nos pantalons étaient couverts, et nous nous mîmes en chemin pour visiter les ruines de la ville de Cocalus.

Je dis Cocalus sur la foi de Diodore de Sicile : entendonsnous bien, car avec les savants ultramontains il faut mettre les points sur les i. Une erreur de date, une faute de typographie, ont de si graves inconvéniens dans la patrie de Virgile et de Théocrite, qu’il faut y faire attention. Un pauvre voyageur inoffensif met sans penser à mal un a pour un O ou un 5 pour un 6 ; tout à coup il disparaît, on n’en en-

LE SPEUONARE.

(end plus parler; la l’amille s’irHjiiiète, le gouverneinciit ihfornie. et on le trouve ens(weli sous une masse d’in-folios, comme Tarpeïa sous les boucliers desSabins. Si on l’en tire vivant, il se sauve ù toutes jambes, et on ne l’y reprend plus ; mais pour le plus souvent il est mort, à moins que, comme Encelade, il ne soit de force à secouer l’Ëtna. Je dis donc Cocalus comme je dirais autre chose, sans la moindre prétention à faire autorité.

Cocalus régnait à Agrigente lorsque Dédale vint s’y réfugier avec tous les trésors qu’il emportait de Crète. Ces trésors étaient si considérables que le célèbre architecte demanda à son hôte la permission de bâtir un palais pour les y renfermer. Cocalus, qui avait de la terre de reste, lui dit de choisir l’endroit qui lui conviendrait le mieux, et défaire sur cet endroit ce que bon lui semblerait. L’auteur du labyrinthe choisit un rocher escarpé, accessible sur un seul point, et encore fortifia t-il ce point de telle façon que quatre hommes suffisaient pour le défendre contre une armée.

Ceci se passait quelques années avant la guerre de Troie. Mais, comme ces ruisseaux qui s’enfoncent sous terre en sortant de leur source pour reparaître fleuves quelques lieues plus loin, la ville naissante disparaît pendant deux ou trois siècles dans l’obscurité des temps, pour briller dans les vers de Pindare, sous le nom de reine des cités. Alors, si l’on et! croit Diogène de Laerce, sa population était de huit cent mille âmes, et si l’on s’en rapporte à Empédocle, cette population, entre autres défauts, portait ceux de la gourmandise et de l’orgueil si loin, qu’elle mangeait, disait-il, comme si elle devait mourir le lendemain, et qu’elle bâtissait comme si elle devait vivre toujours. Aussi, comme Empédocle était un philosophe, c’est-à-dire un personnage probablement fort insociable, il quitta cette ville de cuisiniers et

IMPRESSIONS DE VOYAGE

de maçons pour aller s’installer sur le mont Etna, où il vécut de racines, dans une petite tour qu’il se bâtit lui-même. On sait qu’un beau matin, dégoûté sans doute de cette nouvelle résidence comme il l’avait été de l’ancienne, il disparut tout à coup, et qu’on ne retrouva de lui que sa pantoufle.

Une centaine d’années auparavant, comme chacun sait, Phalaris, chargé par ses concitoyens de la construction du temple du Jupiter Polien, avait profité des sommes énormes mises à sa disposition pour réunir une petite armée et surprendre les Agrigentins Ce projet liberticide, exécuté avec succès pendant la célébration des fêtes de Gérés, mit les Agrigentins au désespoir. Aussi firent-ils quelques tentatives pour se délivrer de leur tyran. Mais celui-ci, qui était homme d’imagination, commanda à un artiste de l’époque un taureau d’airain deux fois grand comme nature, et dontla partie postérieure devait s’ouvrir à l’aide d’une clef. Au bout de trois mois le taureau fut fini ; au bout de quatre une révolte éclata. Phalaris fit arrêter les chefs, ordonna d’amasser une grande quantité de bois sec entre les jambes du taureau, y fit mettre le feu, et, lorsqu’il fut rouge, on ouvrit le monstre, et on y enfourna les rebelles. Comme il avait eu le soin d’ordonner que la gueule du taureau fût tenue ouverte, le peuple, qui assistait à l’exécution, put entendre par cette issue les cris que poussaient les patiens, et qui semblaient les mugissemens du taureau lui-même. Ce genre d’exécutions, renouvelé cinq ou six fois dans l’espace de dix-huit mois, eut un résultat des plus satisfaisans. Bientôt les révoltes devinrent de plus en plus rares ; enfin, elle cessèrent tout h fait, et Phalaris régna, grâce à son ingénieuse invention, tranquille et respecté pendant l’espace de trente et un ans. Après sa mort, quelques critiques, jaloux de sa gloire, disent bien que son taureau d’airain n’était qu’une contrefa-

ij^: spEUONAni:.

çon (lu cheval de bois, mais il n’en est pas moins vrai (|ue, malgré celle accusation , (]ui au fond ne manquait j)eut (*;lre pas de quehiue vérité, la gloire do rinvention finit par lui en rester tout entière.

L’époque qui suivit le règne dePhalaris fut Père brillante des Agrigenlins. G’élait h qui parmi eux ferait assaut de luxe et de magnificence. Un simple particulier, nommé Exenetus, vainqueur aux jeux, rentra dans la ville suivi de trois cents chars, traînés chacun par deux chevaux blancs élevés dans ses pâturages. Un autre, nomméGellias, avait des domestiques stationnant à chaque porte de la ville, et dont la mission était d’amener tous les voyageurs qui passaient par Agri" gente dans son palais, où les attendait une splendide hospitalité. Cinq cents cavaliers de Gela ayant traversé Agrigente dans le mois de janvier, et ayant été amenés àGellias par ses domestiques, furent logés et nourris par lui pendant trois jours, et reçurent au moment de leur départ chacun un manteau. Gellias était en outre, s’il faut en croire la tradition, un homme de beaucoup d’esprit, ce qui, on le comprend bien, ne gâtait rien 8 l’hospitalité qu’on recevait chez lui. Aussi les Agrigentins. ayant eu quelques intérêts à régler avec la petite ville de Centuripa, le chargèrent de se rendre auprès d’eux et de terminer l’affaire. Gellias partit aussitôt et se présenta à l’assemblée des Centuripes. Mais comme, à ce qu’il paraît, il était haut à peine de quatre pieds et demi, et en outre assez mal pris dans sa petite taille, des éclats de rire accueillirent son apparition, et un des assistans, plus impertinent que les autres, se chargea même de lui demander, au nom de l’assemblée, si tous ses concitoyens lui ressemblaient.-Non pas, messieurs, répondit Gellias. 11 y a même à Agrigente de fort beaux hommes : seulement on les réserve pour les grandes républiques et pour les villes illustres; aux

petites villes et aux républiques de peu de considération oî1 leur envoie des hommes de ma taille. — Cette réponse abasourdit tellement les railleurs, que Gellias obtint de l’asseiti blée tout ce qu’il désirait, et eut la gloire de régler les intérêts d’Agrigente, au plus> grand avantage de la chose publique.

Cependant Carthage, qui de l’autre côté de la mer voyait Agrigente grandir en richesseet en population, compritqu’elle devait l’avoir pour ailiie fidèle ou pour ennemie déclarée dans la longue lutte qu’elle venait d’entreprendre contre Rome. Non-seulement les AgHgentins refusèrent l’alliance des Carthaginois, mais encore ils se déclarèrent leurs ennemis. Aussitôt Anilibal et Amilcar traversèrent la mer, et vinrent mettre le siège devant la villè. I.es Agrigentins jugèrent alors qu’il serait à propos de réformer quelque chose de ce luxe devenu proverbial dans l’univers entier, et décidèrent que les soldats de garde à la citadelle ne pourraient avoir plus d’un matelas, d’une couverture et de deux oreillers. Malgré cette ordonnance lacédémonienne, Agrigente fut forcée de se rendre après huit ans de siège.

Alors toutes ses richesses devinrent la proie du vainqueur : tableaux, statues, vases précieux, tout fut envoyé à Carthage.il n’y eut pas jusqu’au fameux taureau d’airain de Phalaris qui ne traversât la mer pour aller embellir la ville de Didon. Il est vrai que, deux cent soixante ans plus tard, lorsque Scipion à son tour eut pris et pillé Carthage, comme Amilcar avait pris et pillé Agrigente, le taureau repassa la mer et fut vendu aux Agrigentins, qui avaient pour lui une affection dont on se rend difficilement compte, quand on examine les rapports peu agréable^ que Phalaris les avait forcés d’avoir ensemble.

Malgré cette restitution et la protection dont la couvrit

LE SPEUONAUE.

Home, Agrigente ne se releva jamais de sa cliute, et ne lit (lue décroîiie jusqu’au moment où elle perdit jus(ju’k son nom. Aujourd’hui, Girgenli, pauvre fille mendiante d’une race royale, ne couvre guère (jne la vingtième partie du sol que couvrait sa gigantesque aïeule, et compte treize mille Ames végétant à grand’peine là où florissait un million d’ha* bitans; ce qui n’empêche pas, comme je l’ai déjà dit, qu’entre Messine la Noble et Palerme illeureuse, elle ne s’intitule pompeusement Girgenti la Magnifique.

La première chose qui nous frappa en sortant de la ville, fut la porte même sous laquelle nous passions, et qui est évidemment une construction sarrasine. Je voulus commencer, en face de ce monument de la conquête arabe, à mettre à l’épreuve la science patentée de notre guide, et je lui demandai s’il savait à quel siècle remontait cette porte ; mais le brave Ciotta se contenta de me répondre qu’elle était fort vieille, et que, comme elle faisait mauvais effet, on allait l’abattre par Tordre de monsieur l’intendant, et la remplacer par une autre d’ordre dorique grec. Je m’informai alors du nom du digne intendant, et j’appris qu’il s’appelait Vaccari. Dieu lui fasse la paix I

Nous laissâmes à notre gauche la roche Athénienne, la plus élevée des montagnes qui dominaient l’antique Agrigente, et au sommet de laquelle étaient bâtis les temples de Jupiter Alabyrius et de Minerve. Un instant nous eûmes Tintention d’y monter; mais notre guide nous ayant appris qu’il n'y avait rien autre chose à y voir qu’un assez beau panorama, nous remîmes l'ascension à un autre voyage, et nous nous acheminâmes vers re temple de Proserpine, à laquelle les Agrigenlins avaient voué une grande dévotion. Ce temple est à peu près aussi invisible que celui de Jupiter Atabyrius; seulement, sur ses fondations a poussé ui]e pe-

IMPRESSIONS DE VOYAGE

tHe église. A cent pas d'elle coule un fiumicello^ qui, après s’être appelé TAcragas et le Dragon, se nomme tout modestement aujourd’hui la rivière Saint-Biaise : c’est la même, au reste, qui, dans l’antiquité, séparait l’antique Agrigente de Néapolis, ou la ville neuve.

Nous suivîmes l’enceinte des murs encore fort visibles, et nous nous trouvâmes bientôt à l’angle du rempart où était bâti le temple de Junon-Lucine, qui s’élève, soutenu par trente-quatre colonnes d’ordre dorique, au-dessus d’un précipice taillé à pic. Une tradition, accréditée par Fazzello, veut que ce soit dans ce temple que s’était retiré, lors de la prise d’Agrigente, Gellias avec sa famille et ses trésors. Selon la même tradition, la teinte rougeâtre qui colore les pierres viendrait du feu mis par Gellias lui-même, et qui le brûla, lui et tous les siens. Il est vrai que Diodore, qui rapporte le même fait, dit qu’il se passa dans le temple de Jupiter-Atabyrius.

C’était dans ce temple qu’était suspendu le fameux tableau de Xeuxis, mentionné par Pline, chanté par l’Arioste, et pour lequel l’artiste avait fait passer devant lui cent femmes nues, afin de choisir parmi elles les cinq plus parfaites qui devaient lui servir de modèles. Il en résulta que la figure de la déesse était la quintessence de toutes les perfections différentes réunies en une seule. Au reste, comme Xeuxis avait pris goût à cette manière de travailler, il renouvela l’expérience pour son Hélène de Grotone et pour sa Yénus de Syracuse.

Malgré le soleil véritablefnent africain qui dardait d’aplomb sur nos têtes, Jadin s’assit pour me faire un dessin du temple, tandis que je me mis à la recherche des grenades. Je ne tardai pas à trouver un buisson au milieu duquel il en restait deux ou trois magnifiques ; mais, au moment où j’y en-

LE SPERONARE

Rr>

fonçai la main, il me sembla entendre un sifflement, et voir se balancer une tôte illuminée de deux yeux ardeiis. En effet, c’était un serpent, qui s’était enroulé autour du tronc principal, et qui, nouveau dragon des llespérides, s’apprêtait ù défendre les fruits que je convoitais. Un coup de bâton frappé sur le buisson lui fit quitter son poste pour se réfugier dans de grandes herbes qui poussaient à quelques pas de là; mais, avant qu’ils les eût atteintes. Milord, qui m’avait suivi, avait sauté dessus, et lui avait cassé les reins d’un coup de dent. Comme, tout blessé à mort qu’il était, il se redressait encore pour mordre Milord, je lui cassai la tête d’un coup de fusil. Nous le mesurâmes alors, Ciolta et moi : il avait un peu plus de cinq pieds de long. Le digne cicerone m’assura, sans doute pour me flatter, que c’était un des plus grands qu’il eût jamais vus. Je revins à mes grenades, que je rapportai en triomphe à Jadio, tandis que Giotta me suivait, traînant le monstre par la queue.

Du temple de Junon-Lucine, nous passâmes à celui de la Concorde, le plus beau et le moins endommagé des deux. Une pierre retrouvée parmi les ruines, et que l’on conserve dans la maison commune de Girgenti, lui a fait donner ce nom. Voici l’inscription qu’elle portait, et que j’ai copiée en laissant aux mots leur disposition :

Concordiæ Agrigentinorum Sacrum.

Respublica lylibilanorum Dedicanlibus M. Haterio Candido Procos Et L. Cornelio Marcello Q.

Page 1