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Nous commençâmes par visiter l’intérieur de ce menu-
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meiii vraiment magnifique, et dans lequel on entre par une porte ouverte au centre du pronaos. La cella^ large de trente pieds et longue de quaire-vingt dix, est parfaitement conservée : deux escaliers sont pratiqués dans l’interieur des murailles, et, par Tun d’eux, on peut encore monter facilement jusqu’aux combles.
En 4620, le temple de la Concorde fut converti en église chrétienne et dédié à San-Gregorio délia Rupe, évêque de Girgenti. Alors on appropria le temple âsa nouvelle destination, et l’on perça les six portes cintrées qui donnent sur le péristyle ; mais, vers la fin du dernier siècle, on regarda ce mariage de la mythologie et du christianisme comme une double profanation artistique et religieuse : toute trace de l’église moderne disparut, et si le dieu antique revenait, il trouverait, à peut de chose près, son temple tel qu’il est sorti des mains de son architecte inconnu.
Lorsque je descendis des combles, je trouvai Jadih à la besogne. Je profitai de la station pour m.e laisser glisser au bas des remparts et aller visiter les tombeaux creusés dans les murailles : c’étaient ceux des guerriers que les Agrigen tins avaient l’habitude d’enterrer ainsi pour que, quoique morts? ils gardassent encore la ville. Pendant le siège, les Carthaginois les ouvrirent et jetèrent aux vents les cendres qu’ils renfermaient; mais, quelque temps après, la peste s’étant déclarée, et Annibal leur chef étant mort, Amilcar attribua l’apparition du fléau à cette profanation, et, pour apaiser les dieux, sacrifia un enfant à Saturne et plusieurs prêtres à Neptune. Les dieux furent satisfaits de cette réparation, et la peste s’en alla un beau matin comme elle était venue.
Je voulus remonter par le même chemin que j’avais suivi en descendant, mais la chose était impossible; je fus forcé de côtoyer les remparts sur une longueur de cinq cents pas à
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peu près, et de rentrer par rouvorlure qui a gardé le nom (le Porte-Dorcc et (pii est située entre \v, temple d’ilerculc et celui de Jupiter Olympiim. Comme la nuit s’avançait, je remis la visite de ces deux merveilles au lendemain. A moitié chemin du temple de la Concorde, je rencontrai Jadin qui avait plié bagage et qui venait au devant de moi. Nous nous engageâmes dans une rue de la vieille ville toute bordée de tombeaux, et nous nous acheminâmes vers Girgenti, dont bôus étions éloignés d’une demi-lieue â peu près.
Avec le changement de lumière, la ville avait changé d’aspect; le soleil, prêt à s’abaisser à l’horizon, se couchait derrière Girgenti, qui, assise au haut de son rocher, se détachait en vigueur sur un ciel de feu, pareille à une de ces villes babyloniennes que rêve Martyn. A gâüche était la mer d’Afrique, calme, azurée, immense; derrière nous les temples de Junon-Lucine et de la Concorde; enliri, sôusnos pieds, conservant la trace des chars, la voie antique, la même qui avait été foulée, il y a deux mille ans, par ce peuple disparu dont nous côtoyions les tombeaux.
A mesure que nous approchions de la ville, le grandiose s’etfaçait, et Girgenti nous réapparaissait telle qu’elle est réellement, c’est-à-dire comme un amas confus de maisons sales et mal bâties. Cependant, à trois cents pas de la porte, une autre illusion nous attendait. De jeunes filles du peuple venaient puiser de l’eau à une fontaine, et remportaient sur leurs têtes ces belles cruches d’une forme longue, comme on en retrouve dans les dessins d’Herculanum et dans les fouilles de Pompeïa ; c’étaient, comme je l’ai dit, des tilles du peuple couvertes de haillons, mais ces haillons étaient drapés d’une manière simple et grande, mais le geste avec lequel elles soutenaient l’amphore était puissant, mais enfin, telles qu’elles étaient, à moitié nues, non point par coquetterie, mais par mi-
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sûre, c’étaient encore les filles de la Grèce, dégénérées, abâtardies, sans doute, dans lesquelles cependant il était facile de retrouver encore quelque trace du type maternel. Deux d’entre elles, sur notre invitation transmise par Ciotta, posèrent complaisamment pour Jadin, qui en fit deux croquis qu’on croirait des copies de peintures antiques.
Nous trouvâmes à l’hôtel un moderne Gellias, qui, ayanL appris notre arrivée, nous attendait pour nous offrir l’hospitalité : c’était l’architecte de la ville, monsieur Politi, homme fort aimable, dont la vie tout entière est consacrée à l’étude des antiquités au milieu desquelles il vit. Quelque envie que nous eussions de profiter de son offre, nous la refusâmes; pour ne point faire trop de peiné à notre hôte, qui avait visiblement fait de grands frais à l’endroit de notre réception ; mais nous déclarâmes à monsieur Politi que, pour tout le reste, nous réclamions son obligeance.
Monsieur Politi nous répondit en se mettant à notre entière disposition. Nous en profitâmes à l’instant même en lui demandant des renseignemens sur la manière dont nous devions gagner Palerme.
Il y avait deux moyens d’arriver à ce but : le premier était celui des côtes avec notre speronare; le second était de couper diagonalement la Sicile de Girgenti à Palerme. Le premier nécessitait quinze ou dix-huit jours de navigation, le second trois jours seulement de cavalcade. De plus il nous montrait l’intérieur de la Sicile dans toute sa solitude et sa nudité ; il n’y avait donc pas à balancer comme économie de temps et gain de pittoresque. Nous choisîmes le second, ün seul inconvénient y était attaché. La route, nous assura monsieur Politi, était infestée de voleurs, et, quinze jours auparavant, un Anglais avait été assassiné entre Fontana-Fredda
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et Castro-Novo. Nous nous regardâmes, Jadin et moi, et nous nous mîmes à rire.
Depuis que nous étions en Italie, nous avions sans cesse entendu parler de bandits sans jamais avoir aperçu l’ombre d’un seul. D’abord, je l’avouerai, ces récits terribles de voya” geurs dévalisés, mis ù rançon, assassinés, que nous avaient faits les conducteurs de voitures pour ne pas marcher la nuit, ou les maîtres d’auberge pour nous engager à prendre une escorte sur laquelle on leur fait une remise, avaient produit sur nous quelque sensation. En conséquence, les premières fois, nous nous étions prudemment arrêtés où nous nous trouvions; puis, les autres, nous étions partis avec quelque crainte; enfin, voyant qu’on parlait toujours d’un danger qui ne se réalisait jamais, nous avions fini par rire et voyager à toute heure, sans prendre d’autre précaution que de ne jamais quitter nos armes. Plus tard, à Naples, on nous avait promis positivement que nous ne quitterions pas la Sicile sans rencontrer ce que nous avions cherché inutilement ailleurs, et, depuis que nous étions en Sicile, comme à Naples, comme à Rome, comme à Florence, nous n’avions encore trouvé de véritables détrousseurs de grand chemin que les aubergistes. Il est vrai qu’ils faisaient la chose en conscience.
La crainte de monsieur Politi nous parut donc tant soit peu exagérée^ et nous lui dîmes que, ce qu’il nous présentait comme un obstacle étant un attrait de plus, nous choisissions définitivement la route de terre. Comme cette réponse, pour ne point paraître une espèce de forfanterie, nécessitait une explication, nous lui dîmes ce qui nous était arrivé jusque là, le bonheur que nous avions eu de ne faire aucune mauvaise rencontre, et le désir que nous aurions, ne fùt-ce que pour donner à notre voyage le charme de l’éino lion, de faire connaissance avec quelque bandit.
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— Pardieu I nous dit monsieur Polili, n'est-ce que cela? J’ai votre affaire sous la main.
— Vraiment?
— Oui ; seulement c’est un voleur en retraite, un bandit réconcilié, comme on dit. Il est muletier à Palerme, il vient d’amener ici deux Anglais. Si vous voulez le prendre, il a deux bonnes mules de retour, et avec lui vous aurez au moins l’avantage, si vous rencontrez des bandits, de pouvoir traiter. En sa qualité d’ancien confrère, ces messieurs lui font des avantages qu’ils ne font à personne.
— Et cet honnête homme est à Girgenti ? m’écriai-je.
— 11 y était ce matin encore, et à moins qu’il ne soit parti depuis ce moment, ce dont je doute, nous pouvons l’envoyer chercher.
— A l’instant même, je vous en prie.
Monsieur Politi appela le garçon et lui dît d’aller chercher Giacomo Salvadore de sa part, et de l’amener à l’instant même. Dix minutes après, le garçon reparut, siiîvi de l’individu demandé.
C'était un homme de quarante à quarante-cinq ans, qui, sous son costume de paysan sicilien, avait conservé une certaine allure militaire. Il avait sur la iête un bonnet de laine grise brodé de rouge, de forme phrygienne; quant au reste de son accoutrement, il se composait d’un gilet de velours bleu, duquel sortaient des manches de chemise de grosse toile dont les poignets étaient bordés de rouge comme le bonnet, d’une ceinture de laine de différentes couleurs qui lui ceignait la taille, d’une culotte courte de velours pareil à celui du gilet; enfin il avait pour chaussure des espèces de bottes à retroussis ouvertes sur le côté. Le tout se détachait sur un manteau de couleur rougeâtre brodé de vert, qui,
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jeté sur une de ses épaules seulement, pendait derrière lui et donnait h son aspect (juelque chose de pittoresque.
Monsieur Politi nous avait priés de ne faire aucune allusion à la première profession du signor Salvadore, et de nous contenter purement et simplement, dans cette première entrevue, de débattre nos prix et de faire notre accord. Nous lui avions promis de nous tenir dans les bornes de la plus stricte convenance.
Comme l’avait pensé monsieur Politi, le muletier, en voyant débarquer le matin deux étrangers, s’était dit qu’il ne perdrait pas son temps à attendre. Il est vrai que quelquefois, il l’avouait lui même, il avait été trompé dans un calcul pareil, et qu’il avait rencontré des âmes timorées qui avaient préféré, pour traverser trois jours de désert, une autre compagnie que celle d’un ex -voleur ; mais aussi . dans d’autres circonstances, comme par exemple dans celle oii nous nous trouvions, il avait été dédommagé de sa peine. Somme toute, il était presque sûr de son affaire quand les voyageurs étaient Anglais ou Français ; les chances se balançaient quand le voyageur était Allemand ; mais, si le voyageur était Italien, il ne prenait pas même la peine de se présenter et de faire ses ouvertures : il savait d’avance qu’il était refusé.
La discussion ne fut pas longue. D’abord Salvadore, fier comme un roi, avait l’habitude d’imposer les conditions et non de les recevoir. Comme ces conditions se bornaient à deux piastres par mule et à deux piastres pour le muletier, en tout, et y compris la mule qui portait le bagage, huit piastres, ces arrangemens nous parurent si raisonnables, que nous arrêtâmes immédiatement mules et muletier pour le surlendemain matin, moyennant lequel accord Salvadore nous donna deux piastres d’arrhes.
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Ceci est encore une chose remarquable, que, par toute TItalie, ce sont les vetturini qui donnent des arrhes aux voyageurs et non les voyageurs qui donnent des arrhes aux vetturini.
Monsieur Politi demanda alors à Salvadore s’il croyait qu’il y eût quelque danger pour nous sur la roule. Salvadore répondit que, quant au danger, il n’y en avait pas, et qu’il pouvait en répondre. A un seul endroit peut-être, c’est-àdire à une lieue et demi ou deux lieues de Gastro-Novo, nous aurions quelque négociation à entamer avec une bande qui avait fait élection de domicile dans les environs; mais, en tout cas, Salvadore répondait que le droit de passage qu’on exigerait de nous, en supposant même qu’on l’exigeât, ne s’élèverait pas à plus de dix ou douze piastres. C’était, comme on le voit, une misère qui ne valait pas la peine qu’on s’en occupât.
Ce point posé, nous remplîmes un verre de vin que nous présentâmes à Salvadore, et nous trinquâmes à notre heureux voyage.
Tout était arrêté, il ne s’agissait plus que de donner avis. au capitaine Arena de la résolution que nous avions pri^e, afin qu’il fît le tour de la Sicile avec son bâtiment et vînt nous rejoindre à Palerme. En conséquence, on me chercha un messager qui, moyennant une demi-piastre, se chargea de porter ma dépêche jusqu’au port. Elle contenait l’invitation à notre brave patron devenir nous parler le lendemain avant neuf heures, et la désignation de quelques objets de première nécessité, qui devaient constituer notre bagage de voyageurs, et à l’aide desquels nous attendrions tant bien que mal, à Palerme, le reste de notre roba.
Sur ce, monsieur Politi, voyant que nous paraissions fort désireux de gagner notre chambre, prit congé de nous en
LE Sl‘EIU)NAUE.
s’olTrantd’êlreen personne noire cicerone pour le lendeninin, et en nous priant de prévenir notre hôte que nous dînions ce jour-là en ville.