II
HO IMPRESSIONS DE VOYAGE
parfailement élamés ; mais, avec voire permission, je ne m’eri servirai pas. Appelez mon domestique.
Maître Gaëtano obéit à l’instant même, quoique un peu humilié de l’affront que lui faisait le colonel ; mais comme il lui avait promis de ne pas vérifier l’addition, il se promit à part lui de porter l’affront sur sa carte.
Cinq minutes après, le valet de chambre entra avec un nécessaire grand comme une malle, et en tira de la vaisselle plate, deux ou trois couverts d’argent et un gobelet de vermeil, le tout aux armes du colonel.
Le colonel attaqua le dîner de maître Gaëtano avec l’air dédaigneux d’un prince, goûta à peine de chaque plat, puis, après le repas, voyant que le temps était beau et qu’il faisait un clair de lune superbe, il s’apprêta à aller faire un tour par la ville. Maître Gaëtano offrit de l’accompagner, mais le colonel lui répondit qu’il préférait être seul.
Néanmoins, comme maître Gaëtano était fort curieux de sa nature, il sortit dix minutes après le colonel, sous prétexte d’aller se promener lui-même, mais, dans le fait, pour voir s’il ne le rencontrerait pas. Cependant, quoiqu’il n’y eût que deux ou trois rues principales à Castro-Giovanni, l’attente du digne aubergiste fut trompée, et il ne vit rien qui ressemblât à l’allure décidée et hautaine du jeune voyageur. En passant devant la prison, il vit entrer un pauvre moine de l’ordre de saint François ; l’homme de Dieu venait pour préparer le condamné à la mort.
Le colonel ne rentra qu’à minuit. Maître Gaëtano eût bien voulu lui demander ce qu’il avait trouvé d’assez curieux à Castro-Giovanni pour être reste dehors jusqu’à une pareille heure. Mais, comme il ouvrait la bouche pour faire cette question, le jeune homme laissa tomber sûr lui, d’un air si dédaigneux, l’ordre de le faire éveiller à six heures du ma-
LE SPEUONAUE.
tili, que maître Gaclano seulil la voix s’éleiiulre dans sa bouclie, et s’inclina en signe d’obéissance, sans répondre une seule parole. Quant au colonel, il s’enferma avec son valet, qui ne sortit de sa chambre qu’à une heure du matin.
A sept heures du matin, le colonel, après avoir pris une tasse de café noir seulement, partait, disait-il, pour le château du prince de Paterno, n’emmenant avec lui que son valet de chambre, et laissant le second domestique pour garder les bagages et rappeler à maître Gaëtano la promesse qu’il lui avait faite de lui retenir une place près du juge pour voir l’exécution.
Ce n’était pas chose commune à Castro-Giovanni qu’une exécution; aussi la journée qui précéda la mort du pauvre condamné fut-elle fort agitée; chacun courait par les rues, tandis que les cloches sonnaient, et c’était à qui aurait quelque nouvelle par le juge ou par le geôlier. On pensait que le coupable, n’ayant plus d’espérance d’adoucir la rigueur de son supplice que par le repentir qu’il montrerait, ferait des révélations, et que l’on saurait ainsi quelque chose de positif, et sur lui, et sur ce terrible Luigi Lana, son capitaine. L’attente fut trompée; non-seulement le condamné ne fit aucune révélation, mais, au contraire, il continuait à protester de son innocence, répétant sans cesse que, le jour même de l’assassinat, il était à Païenne, c’est-à-dire à près de cent cinquante milles du lieu où il avait été commis.
Le confesseur lui-même n’avait pas pu en tirer autre chose; et le vénérable moine était sorti de la prison en disant qu’il avait bien peur que la justice des hommes, croyant punir un coupable, ne fît un martyr.
La journée s’écoula ainsi au milieu des discussions les plus animées sur la culpabilité ou l’innocence du condamné, puis le soir vit s’illuminer les fenêtres de la chapelle ardente
IMPRESSIONS DE VOYAGE
dans laquelle il devait passer la nuit. A dix heures du soir, le même moine qui était déjà venu le consoler dans sa prison fut introduit dans la chapelle, et ne quitta le prisonnier qu’à onze heures et demie. Après son départ, le condamné, qui uvait été fort agité toute la journée, parut tranquille.
A minuit, le colonel rentra avec son valet de chambre à l’hôtel du Cyclope^ et, trouvant maître Gaëtano qui l’attendait, recommanda d’abord qu’on eût grand soin de ses chevaux, qui venaient de faire une longue course; puis il s’informa si la commission dont son hôte s’était chargé était faite à sa satisfaction. Maître Gaëtano répondit que son compère le juge avait été trop heureux de faire quelque chose qui fût agréable à Son Excellence, et qu’il aurait pour le lendemain, près de lui et sur l’estrade même, la place qu’il désirait.
Durant toute la nuit, les cloches sonnèrent pour rappeler aux bonnes âmes qu’elles devaient prier pour le patient.
Le lendemain, dès cinq heures, les rues qui conduisaient de la prison au lieu du supplice étaient encombrées de curieux; les fenêtres présentaient une muraille de têtes, et les toits même craquaient sous les spectateurs.
A sept heures, le juge vint prendre place sur l’estrade avec les deux greffiers, le capitaine de nuit et le commissaire; comme le lui avait promis maître Gaëtano, un siège était réservé près du juge pour le colonel. A sept heures et demie, il arriva, remercia fort gracieusement, et d’un air qui sentait d’une lieue son grand seigneur, le juge de sa complaisance, et, ayant regardé, pour voir s’il n’aurait pas trop de temps à atlendre, l’heure à une magnifique montre toute enrichie de dianians, il s’assit à la place d’honneur, au milieu des autorités de la ville de Castro-Giovanni.
A huit heures, les cloches sonnèrent avec un redouble-
LK sim:iu)naiU':. ii:j
inenl (ronclion; elles indiiiuaienl (|(i(i lo condamné sortait de la prison.
Au l)Out de quelques minutes, une rumeur croissante annoiH'a l’approche du condamné. En eiïel, bientôt on vit paraître le bourreau (jui le précédait à cheval, puis quatre gardes qui marchaient derrière le bourreau, puis le condamné luimême, à cheval sur un âne, la tète tournée vers la queue., et marchant à reculons, afin qu’il ne perdît point de vue le cercueil que portaient derrière lui les frères de la Miséricorde, puis enfin toute la population de Castro-Giovanni qui fermait la marche.
Le condamné semblait écouter d’une façon fort distraite les exhortations du moine qui l’accompagnait. On disait généralement que cette distraction venait de ce que le moine n’était pas le même qui l’était venu visiter dans sa prison. En effet, au moment où l’on s’attendait à voir arriver ce moine, il n’avait point paru, et l’on avait été obligé d’en courir chercher un autre pour que le condamné ne mourût pas privé des se:? cours de la religion.
Quoi qu’il en soit, comme nous l’avons dit, le pauvre diable paraissait fort inquiet, et jetait h droite et ù gauche sur la foule des regards qui indiquaient la situation de son esprit. De temps en temps même, contre l’habitude des condamnés, qui s’épargnent ce spectacle le plus longtemps possible, il se retournait vers la potence, sans doute pour calculer le temps qui lui restait à vivre. Tout à coup, arrivé devant l’estrade du juge, et au moment où le confesseur l’aidait à descendre de son âne, le condamné jeta un grand cri, et, montrant d’un signe de tête, car ses mains étaient liées, le colonel assis près du juge :
— Mon père, s’écria-t-il en s’adressant au moine, mon père, voilà un seigneur qui, s’il le veut, peut me sauver.
Ii4
IMPRESSIONS DE VOYAGE
— Lequel? demanda le moine avec étonnement.
— Celui qui est près du juge, mon père; celui qui a un Uniterme rouge et des épauleitcs de colonel. C’est le bon Dieu qui l’amène sur ma route, mon père. Miracle, miracle !
Et chacun se mit à répéter : Miracle ! après le condamné sans savoir encore de quoi il s’agissait; ce qui n’empêcha pas le bourreau de s’approcher du patient, afin de commencer son office. Mais le confesseur se plaça entre eux deux.
— Arrêtez, dit-il; au nom de Dieu, arrêtez I — Juge, continua le moine, le patient dit qu’il reconnaît assis près de toi un témoin qui peut lui sauver la vie en attestant qu’il est innocent. Juge, je t’adjure d’entendre ce témoin.
— Et quel est ce témoin ? demanda le juge en se levant sur l’estrade.
— Le colonel Santa-Groce ! le colonel Santa-Croce ! cria le patient.
— Moi ? dit avec étonnement le colonel en se levant à son tour; moi, mon ami? Vous vous trompez assurément, et, quoique vous sachiez mon nom, moi je ne vous connais pas.
— Vous ne le connaissez pas, hein ? demanda le juge.
— Aucunement, répondit le colonel après avoir regardé avec plus d’attention encore que la première fois lecondamné.
— r Je m’en doutais, reprit le juge en secouant la tête ; c’est une des ruses habituelles de ces misérables.
Puis il se rassit, en faisant signe au bourreau de continuer son office.
— t Colonel, s’écria le patient, colonel, vous ne me laisserez pas mourir ainsi, quand d’un mot vous pouvez me sauver ! Colonel, laissez-moi seulement vous adresser une question.
— Oui, oui, cria la foule, c’est juste, laissez parler le condamné, laissez-le parler 1