II
lieu desquelles chantaienl désespérément des millions de cigales.
Après six oirhuit heures de marche sous un soleil tellement ardent que le cuir de nos bottes nous brûlait les pieds, nous aperçûmes la ville où nous devions dîner : c’étaient deux ou trois t’àhgées déniaisons n’ayant que des rezde-chaussée, bâties à des distances égales les unes des autres, et qui de loin ressemblaient, à s’y méprendre, à des joujoux d’enfans.
En descendant à la porte de la principale auberge, nous remarquâmes avec plaisir qu’elle contenait quelques instrumens de cuisine qui ne pataissaient pas trop abandonnés; mais Salvadore vint calmer la joie que nous causait cette vue, en nous invitant à en faire le plus prompt usage qu’il nous serait possible, attendu qu’ayant perdu une heure à nous réchauffer le malin, il fallait rattraper cette heure sur notre dîner, afin de ne point arriver trop tard aux rochers de Mezzojuso. Si affamés que nous fussions; nous comprîmes l’importance de l’avis, èt nous pressâmes notre hôte le plus qu’il nous fut possible. Cela n’empêcha point que nous ne perdissions deux heures â faire un exécrable dîner. Un chat, porté sur notre carte au compte de Milord, nous prouva qu’il avait été plus heureux que nous.
Nous nous remîmes en roule vers les cinq heures. Comme le défilé qu’il nous fallait franchir n’était guère éloigné que de six milles de Corleone, où nous avions dîné, nous commençâmes à l’âpercevoir vers six heures un quart. C’était tout bonnement un passage entre deux montagnes, l’une coupée à pic, l’autre s’inclinant par une pente assez rapide, toute couverte de rocs qui avaient roulé du sommet, et s’étaient arrêtés à différentes distances. Nous devions y être arrivés vers sept heures, c’est-à-dire en plein jour encore. '
LR vSPEnONAlŒ.
Salvadore nous montra ce passage du bout de son bfiton ; |)uis, nous regardant comme pour voir relïct (|uc ce (lu’il allait nous annoncer prodiiirail sur nous :
— S'il y a quelque chose à craindre, dit- il, ce sera lù.
— Hâtons donc le pas, répondis je, car, s’i) y a vraiment quoique danger, mieux vaut l’aller cborcber au graud jour que d’attendre qu’il vienne nops surprendre pendant la nuit.
— Allons, dit Salvadore.
Et, appuyant la main sur le pommeau de ma selle, il excita de la voix nos mules, qui prirent le trot.
Nous approchâipes rapidement. Cama, pour ne point nous retarder, avait repris sa place au ntilieu du bagage, et nous suivait, cramponné aux cordes qui le liaient. Il avait entendu quelques mots des craintes émises par Salvadore, et avait paru fort inquiet. Je lui avais alors olfert, comme Jadin avait une carabine et moi un fusil à deux coups, de prendre les pistolets, afin de nous donner un coup de main si l’occasion se présentait ; mais celte offre avait failli le faire tomber de frayeur du haut de sa mule. Jadin les. avait donc gardés dans ses fontes.
A trois cents pas du passage à peu près, Salvadore arrêta ma mule. Gomme c’était elle qui tenait la tête du coriége, les deux autres suivirent immédiatement son exemple ; puis, nous disant de demeurer à l’endroit où nous étions, attendu qu’il venait d’apercevoir le bout d’un fusil derrière un rocher, Salvadore nous quitta et marcha droit vers le point indiqué.
Nous profitâmes de cette petite halte pour voir si nos armes étaient en état. J’avais dans cha(|ne canon de mon fusil deux balles mariées, et Jadin en avait autant dans celui de sa carabine et dans ceux de ses pistolets. Comme les pistolets étaient doubles, cela nous faisait sept coups h tirer, sans
IMPRESSIONS DE VOYAGE
compter que nos fusils, étant à système, pouvaient se recharger assez promptement pour qu’en cas de besoin une seconde décharge succédât presque immédiatement à la première.
Nous suivions Salvador des yeux avec une attention que l’on comprendra facilement. Il s’avançait d’un pas ferme et rapide, sans montrer aucune hésitation ; bientôt nous vîmes poindre un homme à l’angle d’une pierre; Salvadore l’aborda, et tous deux, après quelques paroles échangées, disparurent derrière le rocher.
Au bout de dix minutes, Salvadore reparut seul et revint vers nous. Nous cherchâmes de loin à lire sur son visage quelles nouvelles il nous apportait, mais c’était chose impossible. Enfin, lorsqu’il fut à quelques pas de nous :
— Eh bien! lui dis-je, qu’y a-t-il?
— • Il y a que, comme je l’avais prévu, ils ne veulent pas nous laisser passer.
— Comment ! ils ne veulent pas nous laisser passer?
— C’est à-dire à moins que vous ne payiez le passage.
— Et sont-ils bien exigeans ?
— Oh ! non. A ma considération, ils n’exigent que cinq piastres.
— Ah ! dit Jadin en riant, à la bonne heurel voilà des gens raisonnables, et j’aime presque mieux avoir affaire à eux qu’aux aubergistes.
— Et combien sont-ils, demandai-je, pour avoir la prétention de nous mettre ainsi à contribution?
— Ils sont deux.
— Comment î deux en tout?
— Oui; les autres sont sur la route d’Armianza à Polizzi.
— Que dites-vous de cela, Jadin?
LE SPEUONAEE.
— Eh l)ien ! mais je dis (|ue, piiisciifils ne sont que deux, et que nous sommes quaire, c’est à nous de leur faire donner cinq piastres.
— Mon cher Salvadore, repris-je alors, faites-moi le plaisir de retourner vers ces messieurs, et de leur dire que nous les invitons à se tenir tranquilles.
— Ou sinon, continua Jadin, que je les fais manger par Milord. N’est-ce pas, le chien? Veut-il manger un voleur, le chien ? Hein ?
Milord fit deux ou trois bonds fort joyeux en signe de par fait consentement.
— C’est votre dernier mot? dit Salvadore.
— Le dernier.
— Eh bien î vous avez raison. Seulement, mettez pied à terre, et marchez de l’autre côté des mules, afin que, si dans un moment de mauvaise humeur il leur prenait l’envie de vous envoyer un coup de fusil, vous leur présentiez le moins de prise possible.
Le conseil était bon; nous le suivîmes aussitôt. Quant à Salvadore, soit qu’il pensât n’avoir rien à craindre, soit qu’il méprisât le danger, il marcha, en sifflant, quatre pas en avant de la première mule, tandis que nous étions chacun derrière la nôtre, et entièrement abrités par elle.
Nous vîmes poindre le chapeau pointu de nos bandits audessus du rocher; nous vîmes s’abaisser les deux canons de fusil dans notre direction ; mais quoique, à l’endroit où la roule était la plus rapprochée du lieu où ils étaient embusqués, il n’y eût guère plus de soixante pas d’eux ù nous, toute leur hostilité se borna à cette démonstration, peutêlre aussi défensive qu’otîensive. Au bout de dix minutes, nous étions hors de portée.
— Eh bien I Cama, dis-je en me retournant vers notre
IMIMŒSSIONS DE VOYAGE.
Dialheureux cuisinier, qui, pâle comme la mort, marmottait ses prières en baisant une image de la madone qu’il portait au cou, que penses-tu maintenant des voyages par terre?
— pii ! monsieur, s’écria Cama, j’aime encore mieux la mer, parole d’honneur î
— Tenez, dis-je à Salvadore, vous êtes un brave homme; voici les cinq piastres pour boire à notre santé.
Salvadore nous baisa les mains, et nous remontâmes sur nos mules.
Une heure après, nous étions arrivés sans autre accident à l’auberge de San-Lorenzo, où nous devions coucher. Nous y trouvâmes un souper et un lit détestables, pour lesquels on nous demanda le lendemain quatre piastres.
Décidément Jadin avait raison : les véritables voleurs, ceux surtout auxquels il n’y avait pas moyen d’échapper, c’étaient les aubergistes.