‹ Le VéloceChapitre 52 sur 75 · PALERME L HEUREUSE · texte numérisé non relu

PALERME L HEUREUSE

Plus favorisée du ciel que Girgenti, Palerme mérite encore aujourd'hui le nom qu’on lui donna il y a vingt siècles : aujourd’hui, comme il y a vingt siècles, elle est toujours Palerme l’heureuse.

En effet, s’il est une ville au monde qui réunisse foutes les conditions du bonheur, c’est cette insoucieuse fille des Plié-

LE SPERONARE

niciens qu’on appelle Palermo Felice^ pt que les anciens représenlaient assise comme A'éiiusdans une conque d’or. Eâ* lie entre le monte Pellegriiio qui l’abrite de la tramontana, et la chaîne de la Baglierie, qui la protège contre le sirocco; couchée au bord d’un golfe qui n’a que celui de Naples pour rival ; entourée d’une verdoyante ceinture d’orangers, de grenadiers, de cédrats, de myrthes, d’aloès et de lauriersroses, qui la couvrent de leurs ombres, qui rembaument de leurs parfums; héritière des Sarrasins, qui lui ont laissé leurs palais ; des Nornlands, qui lui ont laissé leurs églises ; des Espagnols, qui lui ont laissé leurs sérénades, elle esta la fois poétique comme une Sultane, gracieuse comme une Française, amoureuse comme une Andalouse. Aussi son bonheur à elle est-il un de ces bonheurs qui viennent de Dieu, et que les hommes ne peuvent détruire. Les Romains l’ont occupée, les Sarrasins l’ont conquise, les Normands l’ont possédée, les Espagnols la quittent à peine^ et à tous ces différens maîtres, dont elle a fini par faire ses amans, elle a souri du même sourire : molle courtisane, qui n’a jamais eu de force que pour une éternelle volupté.

L’amour est la principale affaire de Palerme ; partout ailleurs on vit, on travaille, on pense, on spécule, on discute, on combat : à Palerme, on aime. La ville avait besoin d’un protecteur céleste ; on ne pense pas toujours à Dieu, il faut bien un fondé de pouvoir qui y pense pour nous. Ne croyez pas qu’elle ait été choisir quelque saint morose, grondeur, exigeant, sévère, ridé, désagréable. Non pas ; elle a pris une belle vierge, jeune, indulgente, fleur sur la terre, étoile au ciel ; elle en a fait sa patronne. Et pourquoi cela? Parce qu’une femme, si chaste, si sainte qu’elle soit, a toujours un peu de la Madeleine; parce qu’une femme, fùt-elle morte vierge, a compris l’amour ; parce que enfin c’est d’une femme

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que Dieu a dit: « 11 lui sera beaucoup remis parce quelle a beaucoup aimé. »

Aussi, lorsque après une route rude, fatigante, éternelle, au milieu des solitudes brûlées par le soleil, dévastées par les torrens, bouleversées par les tremblemens de terre, sans arbres pour se reposer le jour, sans gîte pour dormir la nuit, nous aperçûmes, en arrivant au haut d’une montagne, Palerme, assise au bord de son golfe, se mirant dans cette mer azurée comme Cléopâtre aux flots du Cyrénaïque, on comprend que nous jetâmes un cri de joie : c’est (ju’à la simple vue de Palerme, on oublie tout. Palerme est un but; c’est le printemps après l’hiver, c’est le repos après la fatigue; c’est le jour après la nuit, l’ombre après le soleil, l’oasis après le désert.

A la vue de Palerme toute notre fatigue s’en alla ; nous oubliâmes les mules au trot dur, les fleuves aux mille détours ; nous oubliâmes ces auberges dont la faim et la soif sont les moindres inconvéniens, ces routes dont chaque angle, chaque rocher, chaque carrière, recèlent un bandit qui vous guette ; nous oubliâmes tout pour regarder Palerme, et pour respirer cette brise de la mer qui semblait monter jusqu’à nous.

Nous descendîmes par un chemin bordé d’un côté d’immenses roseaux, et baigné de Tautre par la mer ; le port était plein de bâtimens à l’ancre,, le golfe plein de petites barques à la voile ; une lieue avant Palerme, les villas couvertes de vignes se montrèrent, les palais ombragés de palmiers vinrent au devant de nous : tout cela avait un air de joie admirable à voir. En effet, nous tombions au milieu des fêtes de sainte Rosalie.

A mesure que nous approchions de la ville, nous marchions plus vite ; Palerme nous attirait comme cette montagne d’ai-

LE SPE«ONARE.

mant dos Mille et une que ne pouvaient fuir les vais-

seaux. Après nous avoir montré de loin ses dômes, ses tours, ses coupoles, qui disparaissaient peu à peu, elle nous ouvrait ses faubourgs. Nous traversâmes une espèce de promenade située sur le bord de la mer, puis nous arrivâmes à une porte de construction normande ; la sentinelle, au lieu de nous arrêter, nous salua, comme pour nous dire que nous étions les bien-venus.

Au milieu de la place de la Marine, un homme vint à nous :

Ces messieurs sont Français? nous demanda-t-il.

— Nés en pleine France, répondit Jadin.

— C’est moi qui ai l’honneur de servir particulièrement les jeunes seigneurs de votre nation qui viennent à Palerme.

— Et en quoi les servez-vous P lui demandai je.

— En toutes choses. Excellence.

— Peste I vous êtes un homme précieux. Commment vous appelez-vous ?

— J'ai bien des noms. Excellence ; mais le plus communément on m’appelle il signor Mercurio.

— Ah ! très-bien, je comprends. Merci.

— Voilà les certificats des derniers Français qui m’ont employé : vous pouvez voir qu’ils ont été parfaitement satisfaits de mes services.

Et en effet il signor Mercurio nous présenta trois ou quatre certificats fort circonstanciés et fort indiscrets qu’il tenait de la reconnaissance de nos compatriotes. Je les parcourus des yeux et les passai à Jadin, qui les lut à son tour.

— Ces messieurs voient que je suis parfaitement en règle?

— Oui, mon cher ami, mais malheureusement nous n’avons pas besoin de vous.

— Si fait. Excellence, on a toujours besoin de moi ; quand ce n’est pas pour une chose, c’est pour une autre : êtes-vous

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riches, je vous ferai dépenser vo^re argent; êtes-vous pauvres, je vous ferai faire des économies; êtes-vous artistes, je vous montrerai des tableaux ; êtes-vous hommes du monde, je vous mettrai au courant de tous les arrangemens de la société Je suis tout, Excellence : cicerone, valet de chambre, antiquaire, marchand, acheteur, historien, — et surtout...

— Ruffiano, dit Jadin.

■— Si signore, répondit notre étrange interlocuteur avec une expression d’orgueilleuse confiance dont on ne peut se faire aucune idée.

— Et vous êtes satisfait de votre métier P

— Si je suis satisfait. Excellence I c’est-à-dire que je suis l’homme le plus heureux de la terre.

— Peste ! dit Jadin, comme c’est agréable pour les honnêtes gens !

— Que dit votre ami. Excellence?

— Il dit que la vertu porte toujours sa récompense. Mais pardon, mon cher ami: vous comprenez; il fait un peu chaud pour causer d’affaires en plein soleil ; d’ailleurs nous arrivons, comme vous voyez, et nous sommes fatigués.

— Ces messieurs logent sans doute à l’hôtel des Quatre- C'antons?

— Je crois qu’oui.

— J’irai présenter mes hommages à ces messieurs.

— Merci, c’est inutile.

— Comment donc, ce serait manquer à mes devoirs ; d’ailleurs j’aime les Français, Excellence.

— Peste I c’est bien flatteur pour notre nation.

^ J’irai donc à l’hôtel.

— Faites comme vous voudrez, seigneur Mercurio ; mais vous perdrez probablement votre temps; je vous en préviens.

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