L’ANNIVERSAIRE
Pendant le récit que nous venions d’entendre, le temps s’était pris peu à peu, et le ciel paraissait couvert comme d’une immense tenture grise sur laquelle se détachait par une teinte brune plus foncée le nuage qui avait attiré l’attention du capitaine. De temps en temps de légères bouffées de vent passaient, et l’on avait ouvert notre grande voile pour en profiler, car le vent, venant de l’est, eût été excellent pour nous conduire à Palerme s’il avait pu se régler. Mais bientôt,
LE SLELONMîE
soit que CCS boiinées cessassent (rêlre fixes, soit que (léjfj les premières haleines (run vent contraire nous arrivassent de Sicile, la voile commença b battre contre le niiit, de telle façon, que le pilote ordonna de lacarguer. Lorsque le temps menaçait, le capitaine résignait aussitôt, je crois l’avoir dit, ses pouvoirs entre les mains du vieux Nunzio, et retlevenait lui-meme le premier et le plus docile des matelots. Aussi, à l’injonction faite par le pilote de débarrasser le pont, le capitaine fut-il le plus actif à enterrer notre table, et h aider Jadin à rentrer dans sa cabine son tabouret et ses cartons. Du reste, le portrait était fini, et de la plus exacte ressemblance, ce qui avait combattu chez le capitaine par un sentiment de plaisir l’impression douloureuse que lui avait causée le souvenir sur lequel nous l’avions forcé de s’arrêter.
Cependant le temps se couvrait de plus en plus, et l’atmosphère offrait tous les signes d'une tempête prochaine. Sans qu’ils eussent été prévenus le moins du monde du danger qui nous menaçait, nos matelots, pour qui l’heure de dormir était venue, s’étaient réveillés comme par instinct, et sortaient les uns après les autres, et le nez en l’air, par l’écoutille de l’avant ; puis ils se rangeaient silencieusement sur le pont, clignant de l’œil, et faisant un signe de tête qui voulait certainement dire : — Bon, ça chauffe ; — puis, toujours silencieux, les uns retroussaient leurs manches, les autres jetaient bas leurs chemises. Filippo seul était assis sur le rebord de l’écoutille, les jambes pendantes dans l’entrepont, la tête appuyée sur sa main, regardant le ciel avec sa figure impassible, et sifflotant par habitude l’air de la tarentelle. Mais, cette fois, Pietro était sourd à l’air provocateur, et il paraît même que celte mélodie monotone parut quelque peu intempestive au vieux Nunzio; car, montant sur le bastingage du bâtiment sans lâcher le timon du gou-
IMPRESSIONS DE VOYAGE
vernail, il passa la tête par-dessus la cabine, et s’adressant à 1 équipage comme s’il ne voyait pas le musicien :
— Avec la permission de ces messieurs , dit-il en ôlant son bonnet, qui est-ce donc qui siffle ici ?
— Je crois que c’est moi, vieux, répondit Filippo ; mais c’est sans y faire attention, en vérité de Dieu î
— A la bonne heure ! dit Nunzio, et il disparut derrière la cabine, Filippo se tut.
La mer, quoique calme encore, changeait déjà visiblement de couleur. De bleu d’azur qu’elle était une heure auparavant, elle devenait gris de cendres. Sur son miroir terne venaient éclore de larges bulles d’air qui semblaient monter des profondeurs de beau à la surface. De temps en temps ces légères rafales que les marins appellent des pattes de chat, égratignaient sa nappe sombre, et laissaient briller trois ou quatre raies d’écume, comme si une main invisible l'eut battue d’un coup de verges. Notre speronare, qui n’avait plus de vent, et que nos matelots ne poussaient plus à la rame, était sinon immobile, du moins stationnaire, et roulait balancé par une large houle qui commençait à se faire sentir; il y eut alors un quart d’heure de silence d’autant plus solennel, que la brume qui s’étendait autour de nous nous avait peu à peu dérobé toute terre, et que nous nous trouvions sur le point de faire face à une tempête qui s’annonçait sérieusement, non pas avec un vaisseau, mais avec une véritable barque de pêcheurs. Je regardais nos hommes, ils étaient tous sur le pont, prêts à la manœuvre et calmes, mais de ce calme qui naît de la résolution et non de la sécurité.
— Capitaine, dis-je au patron en m’approchant de lui, n’oubliez pas que nous sommes des hommes; et si le danger devient réel, dites -nous-le.
\.K SPr.UONAltE.
— Soyez iraihjuille, répondil le capitaine.
— Eli liieii î iiauvre Milord! dit Jadin en donnant à son boule-dogue une claque d'amitié qui aurait tué un chien ordinaire; nous allons donc voir une petite tempête : ça vous fera-t-il plaisir, hein?
Milord répondit par un hurlement sourd et prolongé, qui prouva qu’il n’était pas tout à fait indifférent à la scène qui se passait, et qu'inslinctivement lui aussi pressentait le danger.
— Le mistral ! cria le pilote en levant sa tête au-dessus de la cabine.
Aussitôt chacun tourna ses yeux vers l’arrière : on voyait pour ainsi dire venir le vent; une ligne d’écume courait devant lui, et derrière cette ligne d’écume on voyait la mer qui commençait à s’élever en vagues. Les matelots s’élancèrent, les uns au beaupré et les autres au petit mât du milieu, et déployèrent la voile de foc, et une voile triangulaire dont j’ignore le nom, mais qui me parut correspondre à la voile du grand hunier d’un vaisseau. Pendant ce temps le mistral arrivait sur nous comme un cheval de course, précédé d’un sifflement qui n’était pas sans quelque majesté. Nous le sentîmes passer : presque aussitôt notre petite barque frémit, ses voiles se gonflèrent comme si elles allaient rompre; le bâtiment enfonça sa proue dans la mer, la creusant comme un vaste soc de charrue, et nous nous sentîmes emportés comme une plume au vent.
— Mais, dis-je au capitaine, il mesembleque dans les gros temps, au lieu de donner prise à la tempête, comme nous le faisons, on abaisse toutes les voiles. D’où vient que nous n’agissons pas comme on agit d'habitude?
— Oh ! nous n’en sommes pas encore la, me répondit le capitaine; le vent qui souffle maintenant est bon, et si nous
IMPRESSIONS DE VOYAGE
l’avions seulement penda^it douze heures, à la treizième nous ne serions pas loin, je ne dis pas de Palerme, mais de Messine. Tenez -vous beaucoup à aller à Palerme plutôt qu’à Messine ?
— Non, je tiens à aller en Sicile, voilà tout. Et vous dites donc que le vent que nous avons à cette heure est bon ?
— Excellent; mais c’est que par malheur il a un ennemi mortel, c’est le sirocco, et que comme le sirocco vient du sud-est et le mistral du nord-ouest, quand ils vont se rencontrer tout à l’heure, ça va être une jolie bataille. En attendant, il faut toujours profiter de celui que Dieu nous envoie pour faire le plus de chemin possible.
En effet, notre speronare allait comme une flèche, faisant voler sur ses deux flancs de larges flocons d’écume ; le temps s’assombrissait de plus en plus, les nuages semblaient se détacher du ciel et s’abaisser sur la mer, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber.
Nous fîmes ainsi, en moins d’une heure, huit à dix milles à peu près; puis la pluie devint si violente, que, quelque envie que nous eussions de rester sur le pont, nous fûmes forcés de rentrer dans la cabine. En repassant près de l’écoutille de l’arrière, nous aperçûmes notre cuisinier qui roulait au milieu d’une douzaine de tonneaux ou de barriques, aussi parfaitement insensible que s’il était mort. Depuis le moment où nous avions mis le pied à bord, le mal do mer l’avait pris, et nous n’avions pu, à l’heure des repas, en tirer autre chose que des plaintes déchirantes sur le malheur qu’il avait eu de s’embarquer.
Nous rentrâmes dans la cabine, et nous nous jetâmes sur nos matelas. Milord, devenu doux comme un agneau, suivait son maître la queue et la tête entre les jambes. A peine étions-nous dans la cabine, que nous entendîmes un grand
LE SPERONAIŒ.
remiic-ménage sur le pont, et que les mots : Burrasca ! burmsca ! prononces l'i haute voix par le pilote, attirèrent notre alteniion. Au même moment, notre petit hAtimenl se mit à danser de si étrange sorte, que je compris que le siroco et le mistral s’étaient enfin rejoints, et que ces deux vieux ennemis se battaient sur notre dos. En même temps, le tonnerre se mit de la partie, et nous entendîmes ses roulemens au-dessus du tapage infernal que faisaient les vagues, lèvent et nos hommes. Tout à coup, et au-dessus du bruit de nos ]iommes,du vent, des vagues et du tonnerre, nous entendîmes la voix du pilote criant, avec cet accent qui veut ro* béissance immédiate : Tutto a bas^ol Tout à bas.
Le pont retentit des pas de nos matelots et de leurs cris pour s’exciter l’un l’autre; mais, malgré cette bonne volonté qu’ils montraient, le speronare s’inclina tellement à bâbord, que, ne pouvant me maintenir sur une pente de 40 à 45 degrés, je roulai sur Jadin; nous comprîmes alors qu’il se l^assait quelque chose d’insolite, et nous nous précipitâmes vers la porte de la cabine ; une vague, qui venait pour y entrer comme nous allions pour en sortir, nous confirma dans notre opinion ; nous nous accrochâmes à la porte, et nous nous maintînmes malgré la secousse. Quoiqu’il ne fût que cinq à six heures du soir à peu près, on ne voyait absolument rien, tant la nuit était noire, et tant la pluie était épaisse. Nous appelâmes le capitaine pour savoir ce qui se passait; on nous répondit par des cris confus; en même temps un roulement de tonnerre effroyable se fit entendre, le ciel parut s’enflammer et se fendre, et nous vîmes tous nos hommes, depuis le capitaine jusqu’aux mousses, occupés à tirer la grande voile dont les cordes mouillées ne voulaient pas rouler dans les poulies. Pendant ce temps, le bâtiment s’inclinait toujours davantage; nous marchions litte-
J 00 IMPRESSIONS DE VOYAGE
râlement sur le flanc, et le bout de la vergue trempait dans la mer.
-—Tout à bas! tout à bas! continuait décrier le pilote, d’une voix qui indiquait qu’il n y avait pas de temps à perdre. — Tout à bas, au nom de Dieu I
— Taillez I coupez ! criait le capitaine. Il y a de la toile à Messine, pardieu !
En ce moment nous vîmes pour ainsi dire voler un homme au-dessus de notre tête; cet homme, ou plutôt cette ombre, sauta du toit de la cabine sur le bastingage , du bastingage sur la vergue. Au même instant on entendit le petit cri d’une corde qui se rompt. La voile, de tendue et de gonflée qu'elle était, devint flottante, et s’arracha elle-même aux liens qui la retenaient tout le long de la vergue : un instant encore arrêtée par le dernier lien, elle flotta comme un énorme étendard au bout de la vergue. Enfin ce dernier obstacle se rompit à son tour, et la voile disparut comme un nuage blanc emporté par le vent dans les profondeurs du ciel. Le speronare se releva. Tout l’équipage jeta un cri de joie.
Quant au pilote, il était déjà retourné à son poste et assis à son gouvernaiL
— Ma foi ! dit le capitaine en s’approchant de nous, nous l’avons échappé belle, et j’ai cru un instant que nous allions tourner cap dessus cap dessous; et, sans le vieux qui s’est trouvé là à point nommé, je ne sais pas comment ça allait se passer.
— Dites donc, capitaine, demandai-je, il me semble qu’il a bien mérité une bouteille de vin de Bordeaux : si nous la lui faisions monter?
— Demain, pas ce soir; ce soir pas un seul verre, nous avons besoin qu’il ait toute sa tête, voyez-vous; c'est Dieu qui nous pousse et c’est lui qui nous conduit.
LE SI ERONAEE.
Pieiro s'approcha de nous.
— Que veux-lu? lui demanda le capitaine.
— Moi, rien, capitaine, rien; seulement, sans indiscrétion, est-ce que vous avez oublié de lui faire dire sa messe à cet animal-lù ?
— Silence! dit le capitaine; ce qui devait être fait a été fait, soyez tranquille.
— Mais alors de quoi se plaint-il?
— Tiens, Pietro, veux-tu que je te dise, reprit le capitaine, tant qu’il me restera un sou de son maudit argent, je crois que ce sera comme cela. Aussi, en arrivant à la Pace, je porte le reste à l’église des Jésuites, et je fais une fondation annuelle, parole d’honneur.
— Ils y tiennent, dit Jadin.
— Que diable voulez-vous, mon cher? repris-je. Le moyen de ne pas être superstitieux, quand on se trouve sur une pareille coquille de noix, entre un ciel qui flambe, une mer qui rugit, et un tas de vents qui viennent on ne sait d’où. J’avoue que je suis comme le capitaine, tout prêt à faire dire aussi une messe pour l’âme de ce bon monsieur Gaëiano.
— Ne vous engagez pas trop, me dit Jadin, il me semble que voilà le calme qui revient.
En elîet, il y avait en ce moment entre le siroco et le mistral une espèce de trêve, de sorte que le bâtiment était redevenu un peu tranquille, quoiqu’il eût encore l’air de frémir comme un cheval etfrayé. Le capitaine alors monta sur un banc, et par-dessus le toit de la cabine échangea quelques paroles avec le pilote.
— Oui, oui, dit celui-ci, il n’y aura pas de mal, quoique nous n’ayons pas pour bien longtemps à être tranquilles. Oui, cela nous fera toujours gagner un mille ou deux.
— Qü’allons-nous faire? demandai-je.
102 IMPRESSIONS DE VOYAGE
— Profiter de ce moment de bonace pour marcher un peu à la rame. Ohé ! les enfans, conlinua-t-il, aux rames 1 aux rames 1
Les matelots s’élancèrent sur les avirons, qui s’allongèrent par-dessus les bastingages, comme les pattes de quelque animal gigantesque, et qui commencèrent à battre la mer.
Au premier coup, le chant habituel de nos matelots commença ; mais à cette heure, après le danger que nous venions de courir, il me sembla plus doux et plus mélancolique que d’habitude. Il faut avoir entendu cette mélodie en circonstance pareille, et dans une nuit semblable, pour se faire une idée de l’etfet qu’elle produisit sur nous. Ces hommes qui chantaient ainsi entre le danger passé et le danger à venir, étaient une sainte et vivante image de la foi.
Celte trêve dura une demi-heure à peu près. Puis la pluie commença à retomber plus épaisse, le tonnerre à gronder plus fort, le ciel à s’ouvrir plus enflammé, et le cri déjà si connu : La biirrasca! la burrasca ! retentit de nouveau derrière la cabine. Aussitôt les matelots tirèrent les avirons, les rangèrent le long du bord, et se tinrent de nouveau prêts à la manœuvre.
Nous eûmes alors une nouvelle répétition de la scène que j’ai racontée, moins l’épisode de la voile, plus un événement qui le remplaça avec un certain succès.
Nous étions au plus fort de la bourrasque, bondissant, virant, tournant au bon plaisir du vent et de la vague, lorsque tout à coup une tête monstrueuse, inconnue, fantastique apparut à l’écoutille de l’arrière, absolument à la manière dont sort un diable par une trappe de l’Opéra, et après avoir crié deux ou trois fois : Aqua ! aqual aqual s’abîma de nouveau dans les profondeurs de la cale. Je crus reconnaître Giovanni.
LE SPEHONARE.
Celle apparition n’avait pas été vue seulement de nous seuls, mais de tout l’équipage. Le capitaine dit deux mots à Pielro, qui disparut à son tour par l’écoutille. Une seconde après il remonta avec une émotion visible, et s’approchant du capitaine :
— C’est vrai, iiiurmura-t-il.
Le capitaine vint aussitôt à nous.
Écoutez, dit-il, il paraît qu’il vient de se faire une voie l’eau dans la cale ; si la voie est forte, comme nous n’avons pas de pompes, nous sommes en danger : ne gardez donc, de tout ce que vous avez sur vous, que vos pantalons pour être plus à votre aise au cas où il vous faudrait sauter à la mer. Alors, saisissez une planche, un tonneau, une rame, la première chose venue. Nous sommes sur la grande route de Naples à Palerme, quelque bâtiment passera, et nous en serons quittes, je l’espère, pour un bain de douze ou quinze heures.
Et le capitaine, pensant que ces mots n’avaient pas besoin de commentaire, et que le danger réclamait sa présence, descendit à son tour dans l’écoutille, tandis que Jadin et moi nous rentrions dans la cabine, et, nous munissant chacun d’une ceinture contenant tout ce que nous avions d’or, nous mettions bas habits, gilets, bottes et chemises.
Lorsque nous reparûmes sur le pont dans notre costume de nageurs, chacun attendait silencieusement le retour du capitaine, et l'on voyait la tête du pilote qui dépassait le toit de la cabine, ce qui prouvait qu’il n’attachait pas moins d’importance que les autres à la nouvelle que le capitaine allait rapporter.
Il remonta en éclatant de rire.
La voie d’eau était tout bonnement occasionnée par un tonneau de glace que nous avions emporté de Naples, afin
IMPRESSIONS DE VOYAGE