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(Je boire frais tout le long de la route, et que nous avions mis au plus profond de la cale; une secousse l’avait renversé, la glace avait fondu, et c’était cette eau gelée qui, envahissant le matelas de notre pauvre cuisinier, l’avait un instant tiré de sa torpeur, et lui avait fait pousser les cris qui avaient tant effrayé tout l’équipage.
Cette bourrasque passa comme la première. Un peu de calme reparut, et avec le calme le chant de nos matelots. Nous étions écrasés de fatigue, il devait être à peu près onze heures ou minuit. Nous n’avions rien pris depuis le matin, ce n’éiait pas le moment de parler de cuisine. Nous rentrâmes dans notre cabine, et nous nous jetâmes sur nos matelas. Je ne sais pas ce que devint Jadin ; mais, quant à moi, au bout de dix minutes j’étais endormi.
Je fus éveillé par le plus effroyable sabbat que j’eusse jamais entendu de ma vie. Tous nos matelots criaient en même temps, et couraient comme des fous de l’avant à l’arrière, passant sur le toit de la cabine qui craquait sous leurs pieds comme s’il allait se défoncer. Je voulus sortir, mais le mouvement était si violent que je ne pus tenir sur mes pieds, et que j’arrivai à la porte en roulant plutôt (pi'en marchant; là, je me cramponnai si bien que je parvins à me mettre debout.
— Que diable y a-t-il donc encore? demandai-je à Jadin qui regardait tran(|uillement tout cela les mains dans ses poches, et en fumant sa pipe.
— Oh I mon Dieu, me répondit-il, rien, ou presque rien ; c’est un vaisseau à trois ponts qui, sous prétexte qu’il ne nous voit pas, veut nous passer sur le corps, à ce qu’il paraît.
— Et où est-il?
LR SPRUONARE. 105
— Tenez, me dit Jadin en éteiidant la main à Tarrière, là, lencz.
En elTet, je vis à l’instant même grandir, du milieu de la mer où il semblait plongé, le géant marin qui nous poursuivait. Il monta au plus haut d’une vague, de sorte qu’il nous dominait, comme de sa montagne un vieux château domine la plaine. Presque au môme instant, par un jeu de bascule immense, nous montâmes et lui descendit, au point que nous nous trouvâmes de niveau avec ses mâts de perroquet. Alors seulement il nous aperçut sans doute, car il fit â son tour un mouvement pour s’écarter à droite, tandis que nous faisions un mouvement pour nous écarter à gauche. Nous le vîmes passer comme un fantôme, et de son bord ces mots nous arrivèrent lancés par le porte-voix : — Bon voyage ! — Puis le vaisseau s’élança comme un cheval de course, s’enfonça dans l’obscurité, et disparut.
— C’est l’amiral Mollo, dit le capitaine, qui va sans doute à Palerme avec le Ferdinand; ma foi! il était temps qu'il nous vît ; sans cela nous passions un mauvais quart d’heure.
— Où donc sommes-nous maintenant, capitaine?
— Oh I nous avons fait du chemin, allez I nous sommes au milieu des îles Regardez de ce côté, et d’ici à cinq minutes vous verrez la flamme de wStromboli.
Je me tournai du côté indiqué, et, en effet, le temps fixé par le capitaine n’était pas écoulé, que je vis tout l’horizon se teindre d’une lueur rougeâtre, tandis que j’entendais un bruit assez pareil à celui que ferait une batterie de dix ou douze pièces de canon éclatant les unes après les autres. C’était le volcan de Stromboli
Ce fut pour nous un phare, et il pouvait nous indiquer avec quelle rapidité nous marchions. La première fois que je l’avais entendu, il était à l’avant du bâtiment, bientôt nous
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l’eumos h notre droite, bientôt enfin derrière nous. Sur ces entrefaites, nous atteignîmes trois heures du matin, et le jour commença à se lever.
Je n’ai vu de ma vie plus splendide spectacle. Peu à peu la tempête avait cessé, quoique le mistral continuât toujours de se faire sentir. La mer était redevenue d’un bleu d’azur, et offrait l’image d’Alpes mouvantes , avec leurs vallées sombres, avec leurs montagnes nues et couronnées d’une écume blanche comme la neige. Notre speronare, léger comme la feuille, était balayé à cette surface, montant, descendant, remontant encore pour redescendre avec une rapidité effrayante, et en même temps une intelligence suprême. C’est que le vieux Nunzio n’avait pas quitté le gouvernail, c’est qu’au moment où quelqu’une de ces montagnes liquides se gonflait derrière nous, et se précipitait pour nous engloutir, d’un léger mouvement il jetait le speronare de côté, et nous sentions alors la montagne, momentanément affaissée, bouillonner au-dessous de nous, puis nous prendre sur ses robustes épaules , nous élever à son plus haut sommet, de sorte qu’à deux ou trois lieues autour de nous nous revoyions tous ces pics et toutes ces vallées. Tout à coup la montagne s’affaissait en gémissant sous notre carène? nous redescendions précipités par un mouvement presque vertical, puis nous nous trouvions au fond d’une gorge, où nous ne voyions plus rien que de nouvelles vagues prêtes à nous engloutir, et qui, au contraire, comme si elles eussent été aux ordres de notre vieux pilote, nous reprenaient de nouveau sur leur dos frémissant pour nous reporter au ciel.
Deux ou trois heures se passèrent à contempler ce magnifique spectacle au milieu duquel nous cherchions toujours les côtes de la Sicile, dont nous devions cependant approcher, puisque nous venions de laisser derrière nous Lipari, l’an-
cieiine Méliganis, et Siromboli, Tandenne Slrongylc ; mais (levant nous un immense voile s’étendait comme si toute la vapeur chassée par le mistral s’était épaissie pour nous cacher les cotes de l’antique Trinacrie.Nous demandâmes alors au pilote si nous naviguions vers une île invisible, et s’il n’y avait pas espérance de voir tomber le nuage qui nous cachait la déesse. Nunzio se tourna vers l’ouest, élendit la main au-dessus de sa tête, puis se tournant de notre coté :
— Est-ce que vous n’avez pas faim ? dit-il.
— Si fait, répondîmes-nous d’une seule voix. Il y avait vingt heures que nous n’avions mangé.
— Eh bien ! déjeunez, je vous promets la Sicile pour le dessert.
— Vent de Sardaigne? demanda le patron.
— Oui, capitaine, répondit Nunzio.
— Alors nous serons à Messine aujourd’hui?
— Ce soir, deux heures après VAve Maria,
— C’est sûr ? demandai-je.
— Aussi sûr que l’Evangile, dit Pietro en dressant notre table. Le vieux l’a dit.
Ce jour-là il n’y avait pas moyen de faire la pêche. En revanche on tordit le i'.ou à deux ou trois poulets, on nous servit une douzaine d’œufs, on nous monta deux bouteilles de vin de Bordeaux, et nous invitâmes le capitaine à prendre sa part du déjeuner. Comme il avait grand’faim, il se tU moins prier que la veille. Au reste, quand je dis que Pietro mit la table, je parle métaphoriquement. La table, à peine dressée, avait été renversée, et nous étions forcés de manger debout en nous adossant à quelque appui, tandis que Giovanni et Pietro tenaient les plats. Le reste de l’équipage, entraîné par notre exemple, commença à en faire autant. Il n’v
IMPRESSIONS DE VOYAGE
avait que le vieux Nunzio qui, toujours à son gouvernail, paraissait insensible à la fatigue, à la faim et à la soif.
— Dites donc, capitaine, demandai-je à notre convive, estce qu’il y aurait encore du danger à envoyer une bouteille de vin au pilote?
— Hum! dit le capitaine en regardant autour de lui, la mer est encore bien grosse, une vague est bientôt embarquée.
— Mais un verre, au moins ?
— Oh ! un verre, il n’y a pas d’inconvénient. Tiens, dit le capitaine à Peppino qui venait de reparaître, tiens, prends ce vcrre-là, et porle-le au vieux, sans en répandre, entendstu?
Peppino disparut dans la cabine, et un instant après nous vîmes au-dessus du toit la tète du pilote qui s’essuyait la bouche avec sa manche, tandis que l’enfant rapportait le verre vide.
•— Merci, excellences, dit INunzio. Hum ! hum ! merci. Ça ne fait pas de mal, n’est-ce pas, Vicenzo ?
Une seconde tête apparut. — Le fait est qu’il est bon, dit Yicenzo en ôtant son bonnet, et il disparut
■— Gomment I ils sont deux? demandai-je.
. • Oh ! dans le gros temps ils ne se quittent jamais, ce
sont de vieux amis.
— Alors un second verre?
— Un second verre, soit ! mais ce sera le dernier.
Peppino porta à l’arrière notre seconde offrande, et nous
vîmes bientôt une main qui tendait à Nunzio le verre scrupuleusement vidé jusqu’à la moitié. Nunzio ôta son bonnet, nous salua, et but.
— Maintenant, excellences, dit-il en rendant le verre vide à Yicenzo, je crois que si vous voulez vous retourner du
LE SPEUONALE.
côté (le la Sicile, vous ne tarderez pas à voir quektue chose.
Effectivement, depuis quelques minutes nous commencions ù sentir des bouffées de vent qui venaient du côté de la Sardaigne, et dont nous avions profité en ouvrant une petite voile latine qui se hissait au haut du mât placé à l’avant. Au premier souffle de ce vent, les vapeurs qui pesaient sur la mer se soulevèrent comme une fumée détachée de son foyer, puis découvrirent graduellement les côtes de Sicile et les montagnes de Calabre, qui semblèrent d’abord ne faire, depuis le cap Blanc jusqu’à la pointe du Pizzo, qu’un même continent dominé par la tête gigantesque de l’Etna. La terre fabuleuse et mythologique d’Ovide, de Théocrite et de Virgile, était enfin devant nos yeux, et notre navire, comme celui d’Énée, voguait vers elle à pleines voiles, non plus protégé par Neptune, l’antique dieu de la mer, mais sous les auspices de la madone, étoile moderne des matelots.