‹ Le VéloceChapitre 67 sur 75 · I.E SPERONAHE · texte numérisé non relu

I.E SPERONAHE

(le Cér^s, qui, prise par les Carthaginois lorscpPils rasèrent la ville, fut rendue an\ Ségestains par Scipion l’Africain, et plus tard enlevée défmilivemenl par Verrès pendant sa prétiire.

Deux petits ruisseaux, que nous traversâmes â sec et qui prennent un filet d’eau l’iiiver, avaient été appelés le Scaniandre et le Simoïs, en souvenir des deux fleuves troyens. Le Simoïs est aujourd'liui il fiume San-Bartolo; l’autre n’a plus même de nom.

Jadin prit une vue du temple ; nous laissâmes auprès de lui, pour le garder, un des hommes de notre escorte, armé d’un fusil qui ne le quittait jamais le jour, et près duquel il couchait la nuit; nous nous mîmes ensuite à chasser au milieu d’immenses plaines couvertes de chardons et de fenouil. Malgré l’admirable disposition du terrain pour la chasse, je ne rencontrai que deux couleuvres, que je tuai, l’une d’un coup de talon de botte, et l’autre d’un coup de fusil.

Tout en chassant, nous arrivâmes aux ruines d’un théâtre, mais c’était si peu de chose auprès de ceux d’Orange, de Taormine et de Syracuse, que nous ne nous occupâmes que de la vue qu’on découvre du haut de ses marches. On domine la baie de Gastellamare, l’ancien port de Ségeste.

Il était trop tard pour que notre cocher voulût revenir le même soir à Palerme : tout ce qu’il consentit à faire pour nous fut de nous donner le choix, d’aller coucher à Calatani, ou à Aliamo. Sur l’assurance que nous donnèrent les gardiens du temple, que le curé d’Aliamo tenait auberge, et que cette auberge était habitable, nous nous décidâmes pour celte dernière ville. Je porte trop de respect à l’Eglise pour rien dire de l’auberge du curé d’Aliamo. Nous en parlîmes le lendemain malin à six heures ; à neuf heures nous étions

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à Montreale. Nous nous y arrêtâmes pour déjeuner, puis nous allâmes visiter le Dôme.

Le Dôme de Montreale est peut-être le monument qui offre Talliance la plus précieuse des architectures grecque, normande et sarrasine. Guillaume le Bon le fonda vers Pan 1^80, à la suite d’une vision : fatigué de la chasse, il s’était endormi sous un arbre; la Vierge lui apparut et lui révéla qu’au pied de cet arbre il y avait un trésor; Guillaume fouilla la terre; il trouva le trésor, et bâtit le Dôme. Les portes furent faites sur le modèle de celles de Saint-Jean, à Florence, en 4186 ; cette inscription, gravée sur l’une d’elles, ne laisse pas de doute sur leur auteur : Bonanus^ civis Pisanus, mefecit. « Bonano, citoyen de Pise, me fit. «

Guillaume ordonna que son tombeau serait élevé dans le temple qu’il avait fait bâtir, et y fit transporter ceux de Marguerite sa mère, de Guillaume le Mauvais son père, et de Roger et Henri ses frères, morts, l’un à l’âge de huit ans, l’autre à l’âge de treize ans. Son vœu fut d’abord accompli, mais d’une étrange sorte, car, étant mort tout à coup d’une fièvre qui le prit à son retour de Syrie, âgé de trente-six ans, et après vingt-quatre ans de règne, il fut couché par son successeur, Tancrède le Bâtard, dans une simple fosse creusée au pied du tombeau de son père Guillaume le Mauvais! Ce ne fut qu’en 1575 que ses ossemens furent exhumés par l’archevêque don Luis de Torre, et déposés dans une tombe de marbVe blanc, élevée sur une estrade de même matière. Une pyramide s’élevait sur ce tombeau, et sur une des faces de la pyramide était gravé ce passage du psaume centdix-septième, que les rois normands avaient adopté pour leur devise : Dextera Domini fecit virtutem.

En 1811, le feu prit au Dôme : une partie de la voûte s’écroula et endommagea plus ou moins les tombeaux. Ceux

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de Marguerite, de Roger et d’Henri furent entièrement brisés : leurs ossemens, recueillis immédiatement, n’otfrirent rien de particulier; le tombeau de Guillaume H ne contenait qu’un crâne, auquel pendait une longue mèche de cheveux roux. Ce signe indélébile de la race normande et quelques autres débris étaient couverts d’un drap de soie couleur d’or. Ces ossemens se trouvaient enfermés dans une caisse en bois peinte en bleu, toute parsemée d’étoiles et marquée d’une croix rouge. Le corps ne paraissait pas même avoir été embaumé, car une relation de sa première exhumation, en 1575, atteste qu’à celte époque il n’était guère en meilleur état que lorsqu’il fut retrouvé en 1811. Mais le tombeau qui atika plus spécialement l’attention des antiquaires, fut celui de Guillaume le Mauvais, ii. . ouvci iure du sarcophage, on trouva d’abord une caisse de cyprès enveloppée d’une espèce de drap de salin de couleur feuille morte, et, cette caisse ouverte, on découvrit le cadavre du roi parfaitement conservé, quoique six siècles et demi se fussent écoulés depuis son inhumation. Conforme à la description donnée par l’histoire, il avait près de six pieds de long. Le visage et tous les membres étaient intacts, moins la main droite qui manquait ; une barbe rousse, à laquelle se réunissaient des moustaches pendantes, descendait jusque sur sa poitrine; les cheveux étaient de la même couleur, et quelques mèches, arrachées du crâne, étaient éparpillées dans le côté gauche de la bière. Le cadavre était couvert de trois tuniques superposées • la première était une espèce de longue veste avec des manches de drap de satin de couleur d’or, qui conservait encore un beau lustre ; elle partait du cou et descendait jus(iu’aux mollets en bouffant sur les hanches. Sous celle veste était un autre vêlement de lin qui, parlant du cou comme le premier, descendait jusqu’à mi-

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jambe ; il était en tout semblable à une aube de prêtre ; celle espèce d'aube était serrée autour de la taille par une ceinture de soie couleur d’or dont les deux bouts se réunissaient sur le nombril au moyen d’une boucle. Enfin, sous ce vêlement était une chemise qui partait également du cou, mais qui couvrait tout le corps. Les jambes étaient chaussées de longues bottes de drap qui montaient presque jusqu’au haut des cuisses, et qui, à leur partie supérieure, étaient rabattues sur une largeur de trois pouces. La couleur de ce drap était feuille morte, et il paraissait avoir fait partie du même morceau qui recouvrait la bière. La main gauche, la seule qui restât, était nue, et tout auprès on voyait le gant de la main droite ; ce gant était en soie tricotée de couleur d'or, cl sans aucune couture.

Vers une ues exircmités de la caisse, on retrouva une petite monnaie de cuivre; au centre cUU une aigle couronnée, et au-dessus de cette aigle, une croix et quelques lettres dont on ne put retrouver la signification.

Il y avait peu de différence entre le costume de Guillaume et ceux qui revêtaient les cadavres de Henri et de Frédéric H, retrouvés à Palerme, en 1784, ce qui prouve que ce costume était riiabit royal des souverains normands.

Près du Dôme est l’abbaye, et attenant à l’abbaye est le cloître, merveilleuse construction de style arabe, soutenue par deux cent seize colonnes, dont pas une ne présente la iiiême ornementation. Sur l’un des chapiteaux on voit représenté Guillaume II à genoux, offrant son église à la Vierge. C’est ce cloître qui a servi de modèle pour la décoration du troisième acte de Robert4e- Diable.

C’étaient de vaiiians hommes, il faut l’avouer, que ces Normands. Au vue siècle, ils quittent la Norwége, et apparaissent dans les Gaules. Charlemagne passe sa vie à les

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ropousscr, et, lorsqu'il croit clie débarrassé d’eux à tout jamais, il voit reparaître à riiorizou leurs vaisseaux si iionibreiix, que décourai^é, non pas pour lui, mais pour ses descendans, le vieil empereur croise les bras et pleure silencieusement sur l'avenir. En effet, un siècle ne s'est pas écoulé, qu’ils remontent la Seine et viennent assiéger Paris. Ilepoussés en Neustrie par Eudes, fils de Robert le Fort, ils s'y cramponnent au sol, il est impossible de les en arracher, et Charles le Simple traite avec Rollon, leur chef. A peine le traité est-il fait qu’ils bâtissent les cathédrales de Bayeux, de Caen et d’Avranches. Le reste de la Gaule n'a point une langue encore, et se débat entre le latin, le teuton et le roman, qu’ils ont déjà des trouvères. Les romans du Rou et de Benoît de Saint-Maur précèdent de cent vingt ans les premières poésies provençales. Guillaume le Bâtard, en 4066^ a son poète Taillefer, qui l’accompagne, et auquel il donne l’homérique mission de chanter une conquête qui n'est pas encore entreprise. Puis, à peine l’Angleterre conquise (et il ne leur faut qu’une bataille pour cela), les vainqueurs se substituent aux vaincus, brisent l’ancien moule saxon, changenl la langue, les mœurs, les arts; de sorte qu’on ne voit plus qu’eux à la surface du sol, et que la population première disparaît comme anéantie.

Pendant que ces faits s’accomplissent vers l’occident, il s’opère à l’orient quelque chose de plus incroyable encore : une quarantaine de Normands, égarés à leur retour de Jérusalem, où ils ont été faire une croisade pour leur compte, di'barquent à Salerne et aident les Lombards à battre les Sarrasins. Serguis, duc de Naples, pour les récompenser do ce service, leur accorde quelques lieues de terrain entre Naples et Capoue; ils y fondent aussitôt Averse, que Ranulplie gouverne avec le titre de comte. Ils ont un pied en Italie,

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c’est tout ce qu’il leur faut. Attendez, voici venir Tancrède de Hauteville et ses fils. En 1055, ils abordent sur les côles de Naples. Deux ans après, ils aident l’empereur d’Orient à reconquérir la Sicile sur les Sarrasins, s’emparent de la Pouille pour leur propre compte, se font nommer ducs de Calabre, flottent un instant indécis entre les deux grands partis qui divisent l’Italie, se font guelfes ; et, investis d’hier par les papes, ils les récompensent à leur tour en les soutenant contre les empereurs d’Occident. Et combien de temps leur a-t-il fallu pour tout cela? De 1055 à 1060, vingt-cinq ans.

Place à Roger, le grand comte. Ce n’est plus assez pour lui d’étre comte de Pouille et duc de Calabre; il enjambe le détroit, prend Messine en 1061, et Palcrme en 1072. Dans l’espace de onze ans, il a anéanti la puissance sarrasine. Mais ce n’est pas tout pour lui que d’être conquérant comme Alexandre, et législateur comme Justinien ; il lui faut encore réunir en lui le pouvoir sacerdotal au pouvoir militaire, la mitre à l’épée: il se fait nommer légat du pape en 1098, et meurt en 1101 , léguant à ses descendans ce titre, aujourd’hui encore un des plus précieux du roi de Naples actuel.

Son fils Roger lui succède, mais ce n’est plus assez pour celui-ci d’être comte de Sicile et de Calabre, duc de Pouille et prince de Salerne. En 1150, il se fait nommer roi de Sicile, et en 1146 il s’empare d’Athènes et de Corinthe, d’où il rapporte les mûriers et les vers k soie. En 1154, il meurt, laissant la Sicile à son fils, Guillaume le Mauvais : c’est celui que nous avons trouvé revêtu de ses habits royaux, dans le tombeau brisé de Montreale, et qui, couché dans sa bière, a six pieds de long. Guillaume TI, son (ils, lui succède, et bâtit le Dôme de Montreale, la cathédrale de Palerme et le palais Royal. Celui-lü, c’est Guillaume le Pacitique, Guillaume le

E SPERONARE

poefe, Guillaume Tartiste. Tl profite ù la fois de la civilisation grecque, arabe et occidentale; il prend aux cidentaux la pensée mystiipie, aux Arabes la forme, aux Grecs l’orneuienlalion ; trouve le temps de faire une croisade, et revient mourir, à trente-six ans, près de ce Dôme de Montreale qu’il a bAti.

En lui s’éteint la descendance légitime du grand comte, il a pour successeur un bAtard de Roger, duc de Fouille, nommé Tancrède. Celui-là règne cinq ans sans que Thistoire s’en occupe. Avec lui meurt le dernier des rois normands. Henri VI, qui a épousé Constance, fille de Roger, lui succède. La famille de Souabe est sur le trône de Sicile.

Il nous restait quelques heures pour visiter La Favorite, cliAteau royal auquel la prédilection que lui portaient Caroline et Ferdinand a fait donner son nom. Pendant leur long séjour en Sicile, La Favorite était la résidence d’été des deux exilés. C’est de La Favorite que partit lady Hamilton, pour aller obtenir de Nelson la rupture de la capitulation de Naples. Nelson, pour une nuit de plaisir, manqua à la parole donnée, et vingt mille patriotes payèrent de leur tête la défaite d’Emma Lyonna, l’ancienne courtisane de Londres.

La Favorite est un nouveau caprice dans le genre de la folie palagonienne; seulement, à La Favorite, tout est chinois : intérieur et extérieur, ameublement et jardin. On ne sort pas des kiosques, des pagodes, des ponts, des sonnettes et des grelots. Il est inutile de dire que tout cela est d’un goût détestable et dans le genre du plus mauvais Louis XV.

En rentrant à Païenne, nous trouvâmes tout notre équipage qui nous attendait à la porte de l’iiôtel. Le speronare était entré dans le port le matin même, après un excellent voyage. Il apportait avec lui une provision de vin de Marsala acliclée sur les lieux. Il fallut nous laisser baiser les mains

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par tous ces braves j;ens, auxquels nous donnâmes rendezvous â bord pour le lundi suivant.

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