I.E SPEUONAUE
cheval iors (rAllcniagne. rfUülaiiine revint donc trouver Charles avec un visage sérieux, car, si brave prince qu’il fiit, il ne se dissimulait pas toute la gravité de la position.
Le roi causait avec un vieux chevalier français, plein de sens et de courage, bon au conseil, bon au combat ; c’était le sire de Saint-Valéry : le sire de Saint-Valéry, tout éloigné qu’il était resté des Allemands, n’avait pas moins remarqué la supériorité de leur nombre, et il essayait de calmer l’ardeur du roi, qui, sans rien calculer, voulait s’en remettre à Dieu et marcher droit à l’ennemi, lorsque, comme nous l’avons dit, Guillaume de Villebardoin arriva.
Aux premiers mots que prononça le prince, Saint-Valéry vit que c’était un renfort qui lui arrivait, et insista davantage encore pour que Charles d’Anjou se laissât guider par leurs deux avis. Charles d’Anjou alors s’en remit à eux, et Guillaume de Villehardoin et Allard de Saint-Valéry arrêtèrent le plan de bataille, qui fut communiqué au roi, et adopté par lui à l’instant même.
On forma trois corps de cavalerie légère, composés de Provençaux, de Toscans, de Lombards eide Campaniens; on donna à chaque corps un chef parlant sa langue et connu de lui, puis on mit ces trois chefs sous le commandement de Henri de Cosenze, qui était de la taille du roi, et qui lui ressemblait de visage; en outre, Henri revêtit la cuirasse de Charles d’Anjou et ses ornemens royaux, afin d’attirer sur lui tout l’effort des Allemands.
Ces trois corps devaient engager la bataille, puis, la bataille engagée, paraître plier d’abord et fuir ensuite à travers les tentes que l’on laisseraient tendues et ouvertes, alin que les Allemands ne perdisst rien des richesses qu’elles contenaient. Selon toute probabilité, à la vue de ces richesses, les vainqueurs cesseraient de poursuivre les ennemis
IMIMŒSSIONS DE VOYAGE.
el SC metiraient à piller. En ce moment, les. trois brigades devaient se rallier, sonner de la trompette, et k ce signal Charles d’Anjou, avec six cenis hommes, et Guillaume de Villehardoin avec trois cents, devaient prendre en flanc leurs ennemis et décider de la journée.
De son côté, Conradin divisa son armée en trois corps, afin que le mélange des races n’amenât point de ces querelles si fatales un jour de combat ; il donna les Italiens à Galvano de Lancia, frère de cet autre Lancia qui avait été fait prisonnier à la bataille deBénévent; les Espagnols à Henri de Castille, le même qui avait ouvert les portes de Rome; enfin, il prit pour lui et Frédéric les Allemands, qui l’avaient suivi du fond de l’empire.
Ces dispositions prises de chaque côté, Charles jugea que le moment était venu de les mettre à exécution; il renouvela à Henri de Cosenze et à ses trois lieutenans les instructions qu’il leur avait déjà données, et cette poignée d’hommes, qui pouvait monter à deux mille cinq cents cavaliers, s’avança au devant de Conradin.
Les chefs de l’armée impériale, voyant au premier rang l’étendard de Charles d’Anjou et croyant le reconnaître luimême à ses ornemens royaux et à son armure dorée, ne doutèrent point qu’ils n’eussent en face d’eux toute l’armée guelfe. Or, comme il était facile de voir qu’elle était de moitié moins nombreuse que l’armée gibeline, leur courage s’en augmenta; et Conradin ayant fait entendre le cri deSowaôe, chevaliers! mit sa lance en arrêt, et chargea le premier sur les Provençaux, les Lombards et les Toscans.
Le choc fut rude; on avait dit aux chefs de ne tenir que le temps suffisant pour faire croire aux impériaux à une victoire sérieuse; mais, quand tant de braves chevaliers se vr
LE SLEllONAUE.
rcnt aux mains, ils curent houle de lAclior pied, mémo pour faire tomber leurs ennemis dans une embuscade ; ils se défendirent donc avec tant d'acharnement, que Charles d’An jou, ne comprenant rien à la non exécution de ses ordres, quitta le petit vallon où il était caché avec ses six cents hommes, et monta sur une colline pour voir ce qui se passait.
La lutte était terrible; tous les efforts des impériaux s’étaient concentrés sur le point où ils avaient cru reconnaître le roi; Henri de Cosenze avait été entouré, et craignant, s’il se rendait, qu’on ne reconnût qu’il n’était pas le vrai roi , il voulait se faire tuer. De leur côté, ses îieutenans et ses soldats ne voulaient point l'abandonner, et au lieu de fuir tenaient ferme. En les voyant entourés ainsi et lutter si courageusement cpntre des forces doubles des leurs, Charles d’Anjou voulait abandonner le plan de bataille et courir à leur secours; mais Allard de Saint Valéry le retint. En ce moment Henri de Cosenze tomba percé de coups, et les autres Iieutenans, perdant l’espoir de le sauver, donnèrent l’ordre de la retraite, qui bientôt se changea en déroute.
Alors ce qui avait été prévu arriva, les soldats de Charles d’Anjou et ceux de Conradin se jetèrent pêle-mêle à travers le camp, les uns fuyant, les autres poursuivant; mais k peine les impériaux eurent-ils vu les tentes ouvertes, qu’attirés par les étoffes précieuses, par les vases d’argent, par les armures splendides qu’elles renfermaient, croyant d’ailleurs Charles d’Anjou tué et son armée dispersée, ils rompirent leurs rangs et se mirent à piller. Vainement les deux jeunes gens firent-ils tous leurs efforts pour les maintenir; leur voix ne fut point entendue, ou ceux qui l’entendirent ne l’écoutèrent point, et à peine si de leurs cinq mille hommes d’armes, il en resta autour d’eux cinq cents avec lesquels
LMI’UKSSIONS DE VOYAGE.
ils conlimicrcnt de poursuivre les fugitifs ; tous les autres s’arrêtèrent, et, rompant l’ordonnance, s’éparpillèrent par la plaine.
C’était le moment si impatiemment attendu par Charles d’Anjou. Avant même que les fuyards donnassent, en sonnant de la trompette, le signal convenu, il se dressa sur ses arçons, et, criant : Montjoie! Montjoie^ chevaliers! il vint donner avec ses six cents hommes de troupes fraîches au milieu des pillards, qui étaient si loin de s’attendre à cette surprise, que, le prenant pour un détachement des leurs qui rejoignait le corps d’armée, ils ne se mirent pas même en défense. De son côté Villehardoin arrivait comme la foudre; en même temps on entendit la trompette des troupes légères : l’armée de Conradin était prise entre trois murailles de fer.
Avant que les Allemands eussent reconnu le piège dans lequel ils venaient de tomber, ils étaient perdus; aussi n’essayèrent-ils pas même de résister, et commencèrent-ils à fuir par toutes les ouvertures que leur présentaient entre elles les trois batailles de leurs ennemis. Conradin voulait se faire tuer sur la place; mais Frédéric et Galvano Lancia prirent chacun son cheval par la bride et l’emmenèrent au galop, malgré ses efforts pour se débarrasser d’eux.
Ils firent quarante-cinq milles ainsi, ne s’arrêtant qu’une seule fois pour faire manger leurs chevaux ; enfin ils arrivèrent à Astur, villa située à un mille de la mer. Lù, ils furent reconnus pour des Allemands par des gens du seigneur de Frangipani, à qui appartenait cette villa, et qui allèrent prévenir leur maître que cinq ou six hommes, couverts de sang et de poussière, avaient mis pied à terre et venaient de faire prix avec un pêcheur pour les conduire en Sicile : le départ était fixé à la nuit suivante.
LE SPElîONAKE.
Le seigneur de Frangipani, après quelques questions sur la manière dont les Allemands étaient vêtus, ayant appris qu’ils étaient couverts de cuirasses dorées et portaient des couronnes sur leurs casques, ne douta plus que ce ne fussent d’illustres fugitifs; il fut encore confirmé dans cette idée lorsqu’il apprit dans la journée que Conradin avait été battu par Charles d’Anjou. Alors, l’idée lui vint que l’un de ces fugitifs était peut-être le prétendant lui-même, et il comprit que, si cela était ainsi, et s’il pouvait le livrer à Charles d’Anjou, celui-ci lui paierait son ennemi mortel au poids de l’or.
En conséquence, s’étant informé à quelle heure les fugitifs devaient s’embarquer, il fit préparer une barque du double plus grande que celle qui leur était destinée, y lit coucher une vingtaine d’hommes d’armes, s’y rendit luimême lorsque la nuit commença de tomber, et, caché dans une petite crique, il attendit que le pêcheur mît à la voile : à peine y fut-il, qu’il appareilla à son tour, et, comme sa barque était de moitié plus grande que celle qu’il poursuivait, il l’eut bientôt rejointe et même dépassée. Alors il se mit en travers, et, coupant le chemin aux fugitifs, il leur ordonna de se rendre. Conradin essaya de se mettre en défense, mais il n’avait que quatre hommes avec lui, et le seigneur de Frangipani en avait vingt; il fallut donc céder au nombre, et les deux jeunes gens furent ramenés prisonniers, avec leur suite, à la tour d’Astur.
Le seigneur de Frangipani ne s’était pas trompé : il reçut de Charles d’Anjou la seigneurie de Pilosa, située entre Naples et Bénévent, et livra, en échange, ses prisonniers au roi de Sicile.
Une fois maître du dernier rival qu’il crût devoir craindre, Charles d’Anjou hésita entre la mort et une prison éter-