ROYAUME DE JESUS
Le P. Eudes semble bien s'être inspiré dans sa doctrine de deux ordres d'enseignements : les enseignements dogmatiques, que lui avaient donnés ses maîtres de l'Oratoire, les PP. de BéruUe et de Condren, et les enseignements pratiques, que lui fournirent à lui-même ses contacts avec le peuple, dont il avait entrepris l'évangélisation.
Des enseignements de ses supérieurs il va sans dire que le fonds était la tradition catholique, défendue contre les attaques de la Réforme et interprétée avec une orthodoxie dont il est impossible de douter. Mais il est non moins certain que, parmi les dogmes, il en est que tel docteur se sent plus particulièrement appelé a mettre en lumière, de façon h en mieux éclairer quelques aspects ou a en tirer de nouvelles applications, jugées utiles à l'intelligence de la foi et à la piété. Or, pour ce qui concerne le cardinal de Bérulle, il est une parole du chef de l'Église qui met l'historien bien a l'aise : « Le P. de Bérulle, a dit Urbain VIII, est l'apôtre du Verbe incarné. »
L'Incarnation, tel est bien, en effet, celui des mystères chrétiens que cette belle époque a le plus approfondi. Fidèle à ces souvenirs, l'Oratoire a conservé, encore aujourd'hui, pour sa fête annuelle, le jour où elle peut célébrer « les grandeurs de Jésus ». — Les grandeurs de Jésus, — c'est la, on le sait, le titre du principal ouvrage du cardinal de Bérulle. Pour lui, ces grandeurs devaient s'envisager dans la naissance de Jésus à la vie éternelle au sein de son Père, dans sa naissance à la vie temporelle par la conception de la Vierge Marie, dans sa naissance à la vie glorieuse par sa Passion et par sa mise au tombeau. Si l'on considère la nature divine, le mystère du Verbe incarné peut être tenu pour le mystère central, puisqu'il suppose celui de la Sainte Trinité et qu'il prépare en quelque sorte celui de la Rédemption. Si l'on se place au point de vue de la créature, ce mystère a pour elle une importance incommensurable, puisque, dit Bérulle, « elle doit à la première de ces naissances son être, à la seconde sa vie surnaturelle, à la troisième sa résurrection glorieuse » . Attachons-nous surtout à la seconde de ces naissances. Par l'Incarnation, l'humanité est élevée au plus haut degré d'honneur possible ; car par là est consacrée son union avec la nature divine, dans l'unique personnalité du Verbe. Les actes de Jésus étant humainement divins et divinement humains, l'union des deux natures a été opérée en lui par la communication la plus parfaite qu'il pût faire de lui-même.
Cette communication doit se continuer pour le salut delà race humaine. Et qui la maintient, sinon le lien établi entre Dieu et sa créature par cette espèce de vie et de respiration de la créature en son Dieu, qu'on appelle l'adoration? Dieu, cependant, ne
pouvait être dignement adoré que par Dieu même*. C'est pourquoi son fils est venu lui rendre 'ses hommages. Et comment les lui rend-il ? Par la perpétuité de son oblation ou de son sacrifice. A cette oblation s'associent particulièrement les prêtres. C'est pour cette fin que Jésus les a institués. Avant qu'il n'y eût dans TÉglise des ordres particuliers qui doivent leur origine à un saint, il y avait, et il y aura toujours un ordre qui est celui de Jésus, et cet ordre, c'est l'ordre des prêtres. Quant aux fidèles enfin, s'ils veulent vivre de la vie divine dont leur nature est appelée h être participante, il faut qu'ils renoncent à eux-mêmes, il faut qu'ils fassent le sacrifice de leur vie trop purement humaine : c'est alors seulement qu'ils auront part à la vertu de l'Incarnation. Il est cependant une autre condition, c'est qu'ils se défient de leurs propres forces, c'est qu'ils s'adressent à ceux qui ont participé à cette vie avant eux et plus qu'eux, mais surtout à la Vierge Marie, dans le sein de laquelle les deux natures ont commencé a être unies.
Tel est l'ensemble du dogme. Il est tout plein des grandeurs de Jésus, Dieu et homme. C'est bien le mystère de l'Incarnation qui est le centre de l'être créé et de l'être incréé : c'est le centre auquel tout se rapporte dans le monde de la nature, dans celui de la grâce, et même — ceci est plus hardi — en cet ordre surpassant la nature et la grâce ensemble, « et les joignant d'un lien nouveau en les surpassant*».
1. (f O grandeur de Jésus, d*être seul digue de rendre un parfait hommage à la divinité! O grandeur du mystère de Uncarnation, d'établir un état et une dignité infinie, dedans rÉtre créé (Les Grandeurs de Jésus, 2® Discours).
2. Septième discours. Leibniz qui a beaucoup emprunté à Malebranche a pu, directement ou indirectement, puiser dans
Or, ce centre ne sera jamais déplacé, car il n'y aura jamais qu'un Homme-Dieu.
Ce très bel exposé de métaphysique religieuse et de théologie fut vivement attaqué par des communautés rivales. L'Oratoire tint à honneur d'y rester fidèle, et un certain nombre d'années plus tard, Malebranche devait en développer audacieusement la partie la plus métaphysique. D'après l'auteur d» Traité de la nature et de la grâce et des Entretiens^ métaphysiques, ce n'est pas seulement la religion catholique tout entière que le mystère de l'Incarnation nous explique, c'est la création même de l'Univers. « Oui, assurément, écrit-il, l'Incarnation du Verbe est le premier et le principal des desseins de Dieu, c'est ce qui justifie sa conduite; c'est, si je ne me trompe, le seul dénouement de mille et mille difficultés, de mille et mille contradictions apparentes. » Et, en effet, un monde sans Dieu n'était pas digne de Dieu. Dieu ne pouvait avoir pour fin que lui-même; et, d'autre part, le monde ne peut se confondre avec Dieu. Comment donc un monde qui n'est pas Dieu peut-il être rendu digne des desseins et des décrets de Dieu ? En étant destiné de toute éternité à être visité par le fils de Dieu, Dieu lui-même. « Je prétends, ajoute le philosophe, que c'est à cause de Jésus-Christ que le monde subsiste et qu'il n'y a rien de beau, rien qui soit agréable aux yeux de Dieu que ce qui a rapport à son fils bien-aimé. p
Il est évident que celui qui a écrit ces lignes était plein des enseignements théologiques de Bérulle, Il est non moins évident qu'il les développait et, aux
quelques-unes de ces idées, de même que Pascal a trouve dans le 6" Discours cette phrase : « Il est celte sphère intellectuelle dont le centre est partout et la circonférence nulle part ».
yeux de beaucoup, les aventurait dans une région toute métaphysique que son prédécesseur avait seulement effleurée. C'était une question controversée dans rÉglise que de savoir si Tlncarnation était uniquement une conséquence de la chute, et si, au cas où rhomme n'eût point péché, Dieu n'en aurait pas moins voulu s'incarner dans une chair qu'il eût élevée à l'état glorieux. Saint Thomas penchait vers la négative; Bérulle hésitait (malgré une ou deux expressions voilées). Malebranche fut finalement plus résolu, et, en effet, le principe que nous venons tout à riieure de lui voir poser l'y amenait. Il ne parle pas, il est vrai, d'une incarnation proprement dite, mais il tient à une union avec l'univers. « Si Dieu ne se fût pas fait homme, il eût pu se faire ange. » «Il est donc clair, ajoute-t-il dans le Traité de la nature et de la grâce j que quand même l'homme n'aurait pas péché, une personne divine se serait unie à l'ouvrage de Dieu pour le sanctifier, le rendre digne de son auteur, parce qu'il faut qu'il subsiste, pour ainsi dire, en une personne divine, afin de rendre a Dieu un hommage digne de la majesté divine. »
Mais laissons de côté les hypothèses de ceux qui veulent expliquer l'univers et la création. Il reste en fait que Dieu s'est fait homme pour que l'humanité devînt ou redevînt digne de son auteur. L'Incarnation est bien le centre delà religion catholique, et le mystère ainsi proposé à notre foi ne peut pas ne pas avoir une longue suite de conséquences pour notre édification et notre salut.
Parmi ces conséquences, le P. de Condren avait choisi la suivante. Jésus, sans aucun doute, rend honneur à son Père. Mais pour que cet honneur soit acceptable, il faut que le monde où il est descendu
soit puri6é. C'est pourquoi Jésus s'offre à son Père comme une victimeexpiatoire.il est en même temps victime des hommes et victime de Dieu ; et comme son sacrifice doit être perpétuel autant que l'humanité pécheresse, il est un être qui participe continuellement à cette qualité de victime, c'est le prêtre. M. Olier qui, lui aussi, s'inspira des grandes leçons dogmatiques des premiers Pères de l'Oratoire, a prononcé à ce sujet de bien belles paroles. « Dans la nouvelle loi où les prêtres sont prêtres en Notre-Seigneur, ils doivent être si saints et si élevés qu'ils n'aient plus à satisfaire pour eux, mais pour les autres. Quand un prêtre n'aurait jamais offensé Dieu, il est chargé, par son ministère, des péchés de tous. » A quel point de vue le P. Eudes, commençant en. quelque sorte là où finissait le P. de Bérulle, a-t-il repris, pour son propre compte et amené à des conclusions plus pratiques ces sublimes méditations?
Son livre capital, bien qu'il soit ou peut-être parce qu'il est son premier ouvrage, est connu sous ce titre : Le royaume de Jésus^. L'Évangile nous l'a dit : « Le royaume de Dieu est en vous-mêmes » ; c'est là une parole de Jésus à ses disciples. Mais ce royaume ne peut être établi que par le bienfait de la Passion du Christ et, par conséquent, de son Incarnation. Depuis l'établissement de l'Église, toute la vie religieuse s'est orientée vers l'Homme-Dieu, vers le Christ. En vain certains esprits avaient-ils cru que la vraie religion demandait qu'on allât tout droit au Dieu esprit, au Dieu éternel. Sainte Thérèse leur avait
I . Mais le titre complet est : La vie et le royaume de Jésus dans les âmes chrétiennes.
déjà répondu — avec la tradition universelle — que la personne de riiumanité du Sauveur était un a ppui bien nécessaire à notre ^faiblesse. Le P. de Bérulle avait fait observer, lui aussi, a « ces nouveaux inquisiteurs » comme il les appelle ^ « qu'en élevant ainsi l'état et les grandeurs de Jésus », il ne faisait tort « ni à la Trinité sainte, ni au Père éternel ». Le P. Eudes entreprend de démontrer davantage.
Jésus n'est pas seulement un docteur que nous devons écouter, un maître à qui nous devons obéir, un sauveur en qui nous devons espérer, un modèle que nous devons imiter en quelque sorte du dehors. Il est plus que tout cela : il est quelque chose qui embrasse et domine tout cela, il est notre vie. « Tous les textes sacrés nous enseignent que Jésus doit être vivant en nous, que nous ne devons pas vivre, sinon en lui, que sa vie doit être notre vie, que notre vie doit être une continuation et une expression de sa vie et que nous n'avons pas de droit de vivre en la terre que pour porter, manifester, sanctifier, faire vivre et régner en nous le nom, la vie, les qualités et perfections, les dispositions et inclinations, les vertus et les actes de Jésus-Christ*. »
Ici se dessinent côte à côte et l'esprit pratique et l'esprit doctrinal du missionnaire ; c'est le premier qui se donne le plus largement carrière, mais solidement appuyé sur le second. Dès les débuts de son traité, le P. Eudes se place immédiatement d'ans l'action chrétienne et dans le devoir chrétien comme dans l'élément vital, habituel et nécessaire. Il parle au nom de la foi qu'il a, qu'il suppose chez ses lecteurs. A vrai dire, il