Voir p
récrivain, sans controverse inutile, contre toutes les erreurs de son temps.
Nous n'insisterons pas ici sur les subdivisions, sur les énumérations, accompagnées de commentaires précis et minutieux, o il entre le P. Eudes, qui veut que tous les instants de la vie soient sanctifiés par la foi^ par la haine du péché, par le dégagement de soi-même, par Toraison et ses cinq modes, que doivent préparer quatre dispositions fondamentales, par l'association de Tâme à tous les mystères de la vie du Christ en tous les jours de la semaine, en tous les exercices de la journée, en la pratique de tous les devoirs d'état. — Tout cela se retrouve dans la plupart des livres d'ascétisme. Il importe davantage de noter comment ces prescriptions sont tout à la fois étendues et adoucies.
Le royaume de Dieu est au-dedans de nous; mais il n'y fait pas régner une vie solitaire. Dieu est notre chef et nous sommes ses membres, nous, c'est-à-dire nous tous, encore une fois. Dans le corps mystique qu'il a formé, aucun membre ne peut s'isoler des autres membres, pas plus qu'il ne peut s'isoler de son chef. Un véritable chrétien ne prie jamais pour lui sans prier en même temps pour les vivants et pour les morts. « L'amour de Dieu et l'amour du prochain sont inséparables. » — « Regardez donc votre prochain comme quelque chose que Dieu aime, en quelque état qu'il soit; car Dieu aime tout ce qu'il a créé, même les diables, entantquesescréatures, etilnehaitriende ce qu'il a fait ; il n'y a que le péché qu'il n'a pas fait, et il en a horreur. » Or la charité chrétienne n'est autre qu'une continuation et qu'un accomplissement de la charité de Jésus, et nous devons aimer notre prochain comme Jésus nous a aimés tous.
On verra par la suite à quel point le P. Eudes a
joint Texemple au précepte. Dans son livre même, cette charité a éprouvé le besoin d'atténuer ce que sa prédication de martyre pouvait présenter d'effrayant et ce qu'elle risquait aussi de faire soupçonner d'orgueilleux. Il écrit ^ : « Mais néanmoins, quand il plait à Dieu de nous donner des consolations, il ne faut pas les rejeter ni les mépriser, de peur de se rendre coupable d'orgueil et de présomption ; ainsi, de quelque côté qu'elles viennent, ou de Dieu, ou de la nature ou d'ailleurs, il faut mettre notre soin à en faire bon usage et à faire servir toutes choses à Dieu, de quelque part qu'elles soient, en celte manière. »
Voilà donc bien le saint, le saint français surtout, mais enfin disons le saint par excellence. Rien ne lui manque, et peut-être, sans exclure personne, ni devancer les jugements qui pourront être demandés à l'autorité suprême, peut-on insister ici encore sur ce fait : parmi les héros du catholicisme au xvii® siècle, c'est le religieux, de moins d'invention et de moins de génie, mais le plus empressé à verser son cœur et sa vie dans le sein de son prochain, qui en aura devancé beaucoup d'autres au livre d'or de l'Eglise. Récemment, un spirituel et charmant écrivain consacrait à Newman un article* tout rempli d'un respect et d'une admiration de bon augure. Il se demandait pourquoi un autre ami de l'illustre cardinal, en lui concédant toutes sortes de mérites, de talents, le génie même, ne trouvait pas qu'il donnât l'impression de la sainteté. « Est-ce que Newman n'avait pas en lui deux éléments de la sainteté, la pureté et l'humilité? » — Voilà certes qui promet et qui est très édifiant. Mais
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Du Journal des Débats,
ces deux éléments de la sainteté ne sont pas les seuls, et le postulateur, un peu profane encore, de la cause du grand catholique anglais, ne tardait pas à donner lui-même à sa question la meilleure des réponses, a La devise, le mot d'ordre de Newman, disait-il, c'est : My good and myself (mon Dieu et mon moimême). Il était seul dans le monde avec son Dieu. Il ne sera pas un apôtre. Il s'enferme dans cet auguste tête-à-tête. En somme, c'est un aristocrate spirituel. » Eh bien! la voilà, la lacune. Ni le P. Eudes, ni saint Vincent de Paul et M. Olier n'oublièrent un autre « élément », aussi important que la pureté et l'humilité. — « Dieu et mon droit », disent les Anglais; c'est une grande force sur la terre. « Dieu et mes frères, qui ne font qu'un avec moi », telle est la devise apostolique, telle est la devise des saints. Le P. Eudes ne l'oublia ni dans sa vie ni dans son livre.
Quelques-uns de ceux qui ouvriront pour la première fois cet ouvrage — complété plus tard par des exercices de piété, par des entretiens, des méditations, des catéchismes — seront tentés de dire que l'auteur n'a laissé à la liberté de chacun aucun des actes de la vie, qu'il les a tous enlacés, les plus petits comme les plus grands, depuis le lever jusqu'au coucher, dans une prière, dans une invocation, dans une direction d'intention : il faut que tous les instants de l'existence aient une place — et la plus importante — à donner à la méditation de l'un des états de la vie du Christ. C'est là, pensera-t-on, la vie d'un moine contemplatif, ce n'est pas, ce ne peut pas être celle d'un homme pris par les devoirs et par les nécessités du monde. Mais le P. Eudes n'est point si absolu. A coup sûr il plaint ceux qui laissent passer tant d'occasions de mettre Jésus de moitié dans leur vie sociale aussi bien
que dans leur vie privée, et il plaint encore plus ceux qui l'en excluent systématiquement. Mais il a tenu à montrer aux premiers que, pour une occasion qu'on a laissé échapper, vingt autres se présentent. Il a surtout montré, je crois (et ceci n'est point si formaliste), que, pour sanctifier ses actions, il n'est nécessaire ni d'en interrompre la suite commandée, ni d'y plaquer une formule spéciale. Il s'explique à ce sujet avec clarté et avec une simplicité qui n'est pas sans charme. « Je vous ai proposé, dit-il*, ces petites pratiques pour vous montrer au doigt le chemin qu'il faut tenir pour marcher toujours devant Dieu et pour vivre dans l'esprit de Jésus. Ce même esprit vous en enseignera plusieurs autres, si vous avez soin de vous donner à lui au commencement de vos actions. Car je vous prie de bien remarquer que la pratique des pratiques^ le secret des secrets y la dévotion des dévotions^ cest de naçoir point d'attache à aucune pratique ou exercice particulier de dévotion^ mais a voir grand soin, dans tous vos exercices et actions, de vous donner au saint esprit de Jésus et de vous y donner avec humilité, confiance et détachement de toutes choses, afin que, vous trouvant sans attache à votre propre esprit et à vos propres dévotions et dispositions, il ait plein pouvoir et liberté d'agir en vous.... S'il vous inspire de vous servir des exercices précédents et des autres qui seront mis ci- après et que vous y trouviez grâce et bénédiction, à la bonne heure, servez-vous-en. S'il vous attire à quelques autres plus excellents, ou dans lesquels vous trouviez plus de grâce et d'onction, suivez votre attrait avec simplicité et humilité. »
Nous aurons à revenir sur la doctrine du P. Eudes