CHAPITRE IV
MISSIONS, TRAVAUX ET PROJETS JUSQu'a LA SÉPARATION
d'avec l'oratoire.
Tenons-nous en — pour le moment — à la suite chronologique de ces efforts et à ce qui s'en voit, pour ainsi dire, de dehors et dans les faits. De i638 à i642t il ne cesse pas de donner des missions. C'est d'abord dans les diocèses de Bayeux et de Lisieux, dont les évêques l'appellent, l'encouragent et bientôt le comblent d'éloges. A Caen, les catholiques, déjà préparés à se repentir de bien des fautes et à mener une vie plus conforme à leur foi désormais réveillée et avertie, arrivèrent en foule. Beaucoup de huguenots furent attirés par la curiosité, puis retenus par le talent de l'orateur; un certain nombre abjurèrent entre ses mains. « Les fruits de ces missions, dit le P. Eudes en son mémorial, furent plus grands qu'on ne peut l'exprimer. »
Les circonstances étaient cependant difficiles pour qui voulait faire entendre des conseils de résignation et des paroles de paix. On n'en était pas encore à la politique fiscale de Mazarin et au luxe de Louis XIV. Néanmoins les entreprises de Richelieu demandaient beaucoup d'argent ; les impôts pesaient lourdement sur le peuple, des révoltes' éclataient dans les provinces. La Normandie se voyait agitée, puis
ensanglantée par le soulèvement des f^a-ww-z^zW^? et par la répression impitoyable qni le termina. Le P. Eudes savait se dévouer pour les pauvres gens quand il ne s'agissait que d'engager sa propre personne : il l'avait prouvé pendant la peste, on ne l'avait pas oublié, et ce souvenir était pour beaucoup dans la popularité dont bénéficiait son apostolat. Mais il n'était pas homme à prêcher autre chose que la nécessité de rester soumis aux deux autorités, à celle du Prince et à celle de Dieu. En d'autres temps il eût eu la liberté de faire remarquer que la seconde est plus équitable et plus paternelle que la première. Un tel langage était difficile à son époque; et d'ailleurs, les désordres d'un autre genre qu'il entendait apaiser lui paraissaient appeler tant d'avertissements sévères qu'il aima mieux profiter de la terreur inspirée par le courroux du maître de la terre. Il s'appliqua donc à démontrer que l'autorité divine est infiniment plus puissante et plus redoutable encore et qu'il s'agit avant tout de ne pas l'irriter par la désobéissance et par l'outrage. Il est constant que ce langage fut écouté et qu'il produisit une impression profonde. N'est-ce pas une preuve qu'il était bien approprié aux besoins et aux dispo* sitions des âmes?
Sur ces entrefaites, le supériorat de la maison oratorienne de Caen devint vacant. Les ennemis du P. Eudes — nous ne tarderons pas h nous occuper d'eux — le représenteront plus tard comme ayant alors sollicité avec instances et avec larmes, et finalement arraché à la faiblesse du P. de Condren sa promotion au poste vacant. L'allégation n'est accompagnée d'aucune preuve. Ni le caractère du P. de Condren, ni celui du P. Eudes, ni enfin celui de l'Oratoire dans son ensemble ne permettent d'y
accorder le moindre crédit. Ce qu'il y a de vrai, c'est que le P. de Condren fut prié par les PP. de l'Oratoire de Caen de nommer le P. Eudes supérieur et qu'il commença par le leur refuser. Il craignait que ces fonctions nouvelles ne fussent incompatibles avec tout le développement qu'il espérait voir prendre aux missions. Devant l'insistance de ses confrères, il céda. Le nouveau supérieur ne tarda pas à dissiper le genre de crainte qu'avait conçu son maître. A peine installé (c'était dans la seconde moitié de i65q suivant les uns, en i64o suivant les autres), il donnait en i64o une mission à Mesnil-Mauger; et en i64i» aprè& avoir prêché le carême k Lisieux, il donnait, h la suite les unes des autres, cinq missions, toutes pleines de très grandes bénédictions, nous dit-il, à Urville (diocèse de Bayeux), à Reuilly, à Landelles (diocèse de Coutances), dans la ville même de Coutances et enfin à Pont-Audemer. On voit que le nouveau supérieur ne recherchait particulièrement ni les grandes cités, ni les auditoires cultivés. Il allait où sa présence paraissait devoir être utile. Il paraît toutefois avoir tiré bon parti du surcroit d'autorité que sa récente élévation devait lui donner près du clergé. C'est dans la mission de Reuilly qu'il commença à donner des entretiens particuliers aux ecclésiastiques du canton. « Il voyait avec douleur, dit le P. Martine, que le grand mal des peuples venait en grande partie des prêtres et que le mal de ceux-ci venait de leur ignorance. » Il voulut donc leur rappeler en détail leurs obligations, et dans ce but il entreprit de les réunir à des jours et a des heures marqués. A son rôle de missionnaire il ajoutait celui de réformateur du clergé. En cela, il devenait tout au moins l'imitateur et l'émule de saint Vincent de Paul, qui avait établi en i633 les a conférences da
mardi » pour les prêtres de Paris, Témule aussi de M. Olier qui, en i636, avait organisé de semblables réunions au Puy et à Noyon. Il n'y a dans ces rapprochements rien qui diminue la gloire du P. Eudes. N'imite pas les saints qui veut, et surtout ne les seconde pas qui veut dans Tachèvement de la tâche partagée. Mais, avant de suivre notre personnage dans la voie nouvelle où il est sur le point de s'engager, ne renonçons pas trop vite à le suivre dans sa première œuvre des missions; car il la continuera toute sa vie, et elle lui vaudra pendant toute sa vie d'inoubliables succès.
Les récits et les louanges des panégyristes sont souvent suspects. Il est plus sûr d'écouter l'homme luimême quand on est certain — comme c'est bien ici le cas — de son humilité chrétienne.
Un de ses premiers biographes, Hérambourg, qui entra dans la congrégation deux ans seulement après la mort du fondateur, et qui fut son disciple préféré, nous a conservé de lui des fragments de lettres. Le Vénérable y donne lui-même l'idée la plus précise du zèle qu'il apportait dans ses missions et de l'attrait puissant qu'il exerçait sur les foules. En octobre i64i, dans le plein de son œuvre, il écrira à l'un de ses enfants : « Je ne saurais vous dire les bénédictions que Dieu donne à cette mission de Vasteville. Certainement cela est prodigieux. Il y a longtemps que je ne prêche plus dans l'église, car, quoiqu'elle soit très grande, elle est néanmoins trop petite en cette occasion. Je puis dire avec vérité qu'aux dimanches nous avons plus de iSooo personnes. Il y a douze confesseurs; mais sans hyperbole cinquante y seraient bien
employés. On y vient de huit et dix lieues, et les cœurs y sont extrêmement touchés. On ne voit que pleurs, on n'entend que gémissements des pauvres pénitents et pénitentes. Les fruits que les confesseurs voient au saint tribunal sont merveilleux; mais ce qui nous afflige, c'est qu'on ne pourra pas en confesser le quart. On est accablé. Les missionnaires en voient qui sont huit jours à attendre sans pouvoir se confesser, et qui se jettent à genoux partout où ils les rencontrent^ les suppliant avec larmes et les mains jointes de les entendre. Cependant, voilà déjà la sixième semaine que nous y sommes. Oh! que c'est un grand bien que les missions ! Qu'elles sont nécessaires ! Que c'est un grand mal d'y mettre obstacle ! Oh ! si ceux qui nous ont empêché d'en faire plusieurs dans ce diocèse savaient le mal qu'ils ont (ait! Prions, mon très cher frère, le Maître de la moisson qu'il y envoie des ouvriers et disons lui souvent de tout notre cœur : Domine messis, mitte operarios in messem tuant. Que font à Paris tant de docteurs et tant de bachehers, pendant que les âmes périssent par milliers, faute de personnes qui leur tendent la main pour les retirer de la perdition et les préserver du feu éternel ? Certainement, si je m'en croyais, je m'en irais à Paris crier dans la Sorbonne et dans les autres collèges : Au feu! au feu de l'enfer qui embrase tout l'univers! Venez, messieurs les docteurs; venez, messieurs les bacheliers; venez, messieurs les abbés; venez, messieurs les ecclésiastiques, nous aider à l'éteindre. »
Tel devait bien être en effet le rôle des missionnaires : faire servir l'étude et la science au relèvement des classes populaires. Incontestablement, le P. Eudes sut parler aux puissants du monde, aux âmes pieuses et aux âmes d'élite; mais c'était toujours pour mieux
atteindre et pour mieux sauver par elles et avec elles ces foules dont le Sauveur lui avait appris à prendre pitié. Un homme dont nous aurons beaucoup h parler, M. de Renty, provoqua souvent ces missions et souvent les défraya de ses ressources personnelles. Son témoignage est donc à recueillir. Or, il écrivait un jour à une religieuse qui lui était étroitement unie : « Notre grand Dieu m'a accordé, ainsi qu'à tout son pauvre peuple de ce pays, une mission prêchée par le P. Eudes ; c'est un homme tout apostolique, et ses compagnons aussi. Aidez-moi à bénir le Seigneur de cette grande grâce, car elle parait non seulement par le concours de tout le pays, mais encore par les conversions et restitutions, réconciliations et changements de mœurs. » Il ajoutait que, quant à lui, il voudrait « se démembrer par tout le monde » pour y participer à une si belle œuvre. Une autre fois, il écrivait à l'un de ses amis, qui demeurait à Paris, au collège de Bourgogne : « Notre mission, qui ne finit que dimanche dernier, m'a ôté le moyen de me donner plus tôt l'honneur de vous écrire. Elle s'est passée, grâce à Dieu, avec beaucoup de bénédiction, si j'en juge par la conduite que l'on remarquait dans les personnes, par quantité de restitutions qui se sont faites, quantité de livres profanes et romans que l'on a apportés pour brûler publiquement. Enfin, les missionnaires eussent souhaité d'être cent au lieu de dix-huit pour satisfaire au peuple. L'on commençait à quatre, cinq et sept heures du soir. Il est impossible que l'on ne soit touché de voir la ferveur des pauvres gens quittant tout pour se rendre à la parole de Dieu. Et il faut rendre cet honneur au P. Eudes, de le tenir comme un admirable et un extraordinaire organe de Dieu, pour le ministère où il l'a appelé. On ne peut résister
à ces vérités dites si nuement*, si saintement et si fortement. Je ne vous en dirai pas davantage sur ce sujet, car les particularités seraient trop longues. Il y avait plus de 12 ooo personnes le dernier jour; toute une montagne en était couverte : c'était une naïve idée du jugement. »
Oui, les « particularités seraient longues ». Comment ne pas rappeler cependant qu'on faisait des six, sept, quinze lieues et quelquefois plus pour venir l'entendre, malgré les /-igueurs de l'hiver; qu'une femme en fit à pied plus de cent, en divers voyages, pour gagner une de ses missions; que plusieurs servantes, ne pouvant obtenir congé de leurs maîtres, en louaient d'autres pour travailler à leur place et achetaient par ce moyen la liberté de venir l'entendre et de se faire entendre de lui ?
Pour exercer une telle action, il fallait avoir des dons divers. Il fallait savoir choisir ses collaborateurs et savoir les diriger. Il fallait inspirer confiance et savoir retenir cette confiance par des procédés à l'abri de tout soupçon malveillant. Il fallait attirer les âmes simples par des méthodes appropriées à leur simplicité, émouvoir les imaginations et les cœurs, sans donner prise aux critiques des gens plus ou moins instruits et sans risquer que les auditeurs, uiie fois l'impression première évanouie, ne retrouvassent plus rien dans leurs souvenirs. Les récits les plus circonstanciés nous apprennent qu'aucun de ces dons ne manquait au Vénérable ; il les avait même à un degré peu ordinaire.
Au fur et à mesure que les missions se succédaient,
I. Cet adverbe fait souvenir de ce qu'un critique délicat, M. C. Martha appelait la a nudité athlétique » du style d'Epictète.
le succès de celles qui étaient finies assurait déjà par avance le succès de celles qui allaient commencer, et la curiosité même n'y nuisait pas. Pour bien répondre à Tattente, le chef de la mission tenait toujours ses collaborateurs groupés autour de lui. Il les préparait à chaque mission nouvelle par une retraite de trois jours. Il exigeait d'eux beaucoup de mena-gement et même de respect — ce qui n'était pas toujours facile — pour le curé qui les recevait dans sa paroisse. Il leur demandait de s'accommoder, autant que la raison et la conscience le permettaient, à l'esprit, à l'humeur, aux sentiments de ceux avec lesquels ils traitaient. Ils devaient se donner à euxmêmes tous les huit jours une conférence spirituelle. La mission finie, chacun devait faire une nouvelle retraite de trois jours, afin de bien s'examiner et de recueillir l'expérience acquise en vue des missions de l'avenir.
A travers tout ce que les témoins ou les premiers confidents de ces témoins mêmes nous rapportent, on voit clairement qu'il ne négligeait personne et n'omettait rien de ce que réclamaient les intérêts des divers groupes d'auditeurs. D'abord, il y mettait le temps voulu. Il ne se contentait pas de traverser les villes et les villages et ne croyait pas que, pour obtenir un effet durable, il suffit de parler cinq fois dans un jour. «Afin, écrivait-il à Mgr de la Vieuville, évêque de Rennes, en 1669, afin qu'une mission produise quelque changement dans les mœurs, il est nécessaire qu'elle dure pour le moins sept ou huit semaines. Nous n'en faisons pas dans les plus petites paroisses de la campagne (et ces petites paroisses, il les aimait plus que les autres) qui ne dure six semaines. Autrement on plâtre le mal, mais on ne le guérit pas. On rompt les mauvaises herbes,
mais on ne les déracine pas. On fait du bruit, mais pas de fruit, »
A une telle patience rien n'échappait. Le gros de Fœuvre était surtout destiné aux pères et aux mères des familles les plus nombreuses ; mais on prenait grand soin des enfants. On leur faisait le catéchisme, on les préparait, s'il y avait lieu, à la première communion, après leur avoir fait, en public, demander pardon et bénédiction à leurs parents. Dans l'intérieur deTéglise et aux alentours, le culte déployait toute la pompe dont il dispose pour émouvoir les âmes, les processions, les reposoirs, les chants (que le P. Eudes soignait beaucoup). On ajoutait des séances en plein air où les écrits et dessins obscènes étaient brûlés*. On s'enquérait de ce qu'il y avait à faire — et on le faisait — pour ces réconciliations et restitutions dont nousavons déjàparlé. On savait enfin trouver le temps de donner des conférences spéciales aux gens de qualité, comme aux artisans, comme aussi aux religieux et religieuses dont le couvent se trouvait situé sur le territoire de la paroisse ; on organisait des sortes de ligues contre les jurons et les blasphèmes, contre les duels. Les missionnaires enfin n'oubliaient pas d'aller visiter les malades ; et, chaque semaine, ils admettaient à leur table un ou deux pauvres.
On le voit, la méthode était complète, et tout y était admirablement coordonné. La méthode pourtant n'est pas tout : il faut l'art d'en user, l'art de la rendre vivante. Or, avant tout, le Vénérable paraît avoir été un excellent prédicateur. Aucun de ses sermons ne nous a été conservé. Dans les fragments qu'en donnent ses
I. Cette réaction valait celle qu'essaient de nos jours quelques sociétés bien méritantes, mais bien rebutées par l'indifférence des magistrats.
premiers biographes on peut toujours soupçonner quelque arrangement dans le goût de leur époque. Dans ses écrits authentiques et que les derniers éditeurs affirment avoir dégagés de toute relouche, dans ses livres d'ascétisme et de propagande, dans quelques lettres, enfin, écrites avec plus de soin pour la direction ou la consolation de certaines âmes, on trouve plus d'un passage de caractère oratoire de nature à donner une certaine idée de ce que devait être sa prédication. Elle n'avait absolument rien des défauts tant de fois signalés chez les sermonnaires antérieurs à Bossuet : les divisions factices, les comparaisons recherchées, l'étalage d'une érudition toute profane émaillée de plaisanteries des plus déplacées. A la langue de ses contemporains il avait su prendre des expressions fortes et imagées ; mais il n'eut jamais, ce semble, ni la trivialité des prédicateurs de la Ligue, ni la recherche affectée des beaux esprits chers à l'hôtel de Rambouillet. S'il évitait ces défauts, c'est qu'il les jugeait incompatibles avec la dignité sacerdotale dont il avait une si haute idée, et avec tout ce que son apostolat avait, à 'ses yeux, d'auguste, on peut même ajouter de redoutable. De même, la hardiesse de ses apostrophes ne sera jamais que la sainte liberté du représentant de Dieu sur la terre ; et si quelque chose la tempère, c'est encore plus l'humilité et la charité que la prudence, bien que celle-ci fût très loin de lui manquer.
Il lui arrivait bien souvent d'improviser. Il ne s'y décidait toutefois que quand les circonstances l'y obligeaient. S'il le faisait avec succès, c'est que, la plupart du temps, il avait préparé ses discours. Mais cette préparation, dans laquelle on nous dit qu'il arrêtait son plan avec netteté, consistait surtout dans une méditation pieuse sur son sujet et sur les textes sacrés dont il
se proposait de faire le fond de ses exhortations. S'il se complaît quelquefois dans certains développements, s'il a quelque peine à abandonner l'idée qu'il a à cœur d'exposer, il faut voir là moins un souvenir de ses exercices scolaires et une recherche du beau style que le désir de bien montrer tous les aspects édifiants des vérités qu'il propose.
Avec de la doctrine, de la piété, une science approfondie des besoins des âmes et des études comme celles qu'un bon élève faisait alors chez les Jésuites, un prédicateur est solidement armé. Il a cependant besoin d'y ajouter l'action. Chez le P. Eudes, celle-ci était particulièrement émouvante. Ni sa complexion, longtemps délicate, ni ses austérités ne l'empêchèrent de parvenir à un grand âge, il put parler et agir jusqu'aux approches de la mort. S'il n'avait ni l'air d'un gentilhomme comme le P. de Bérulle et M. Olier, ni l'aspect d'un mystique raffiné et séduisant — nous dirions aujourd'hui : distingué — comme le P. deCondren, il avait le corps ample, le front large et haut, le nez fort ; comme les prêtres contemporains, il avait conservé la moustache et la barbiche; le tout était adouci par un air de recueillement et de charité. Quant à sa voix, devenue forte avec le temps, elle avait pris une vivacité qui entraînait facilement les auditoires populaires.
On affirme que de bons juges, parmi lesquels on cite Bossuet lui-même, dirent, après l'avoir entendu : «voilà comment nous devrions prêcher », ce qui voulait dire probablement : nous devrions comme lui nous débarrasser de tout notre attirail defaussescienceetdefausse littérature pour être uniquement des prédicateurs chrétiens. Huet, évêque d'Avranches, mettait à ses éloges une restriction qui cadre bien avec son tempérament quelque peu sceptique, a Le P. Eudes, écrit-il, avait
une éloquence naturelle, véhémente, plus propre à toucher ses auditeurs par la terreur qu'à les attirer par la douceur. » Ce jugement était peut-être exact pour le sermon proprement dit. Mais, au cours d'une mission, le sermon, tout en étant le plus important des épisodes, ne valait cependant tout son prix que par son rapport avec l'ensemble des exercices de la mission. Ces exercices étaient destinés, les uns à préparer l'auditeur, les autres à l'achever, pour ainsi dire, en apportant à son âme ce que les grandes leçons de la chaire pouvaient lui laisser lieu de désirer et de regretter. Aussi tous les témoignages s'accordent-ils à nous dire qu'il était aussi conciliant et aussi doux dans son rôle de confesseur et de conseiller qu'il était véhément dans ses sermons. Quant à l'entraînement par lequel il arrivait à faire produire à sa parole publique les grands effets qui le rendirent célèbre, l'aventure bien connue de Camus, évêque de Belley, nous montre de la façon la plus piquante qu'il n'était pas dû aux artifices d'une rhétorique banale. Dans un sermon sur la justice divine et sur les terreurs qu'elle doit inspirer h l'âme pécheresse, le P. Eudes, en qui tout parlait, parce que tout était soulevé par une charité brûlante, en était venu à faire répéter à tous les fidèles effrayés le cri qu'il avait poussé lui-même : « Miséricorde, mon Dieu, miséricorde! » A quelque temps de là, l'ingénieux évêque de Belley crut se procurer le même succès en amenant savam ment l'exclamation. Celle-ci était-elle trop prévue d'un auditoire averti? L'avait-on trop bien vue venir à travers les périodes calculées? Ce qu'il y a de sûr, c'est que, quand l'orateur s'arrêta, il en fut pour son bel effet oratoire, il ne fut accueilli que par le silence. Cette déconvenue ne l'empêcha pas de rendre justice à celui dont il devait renoncer à s'approprier le genre d'élo-
quence. « J'ai entendu, dit-il un jour, bien des prédicateurs, et il ne m'est jamais arrivé d'en entendre aucun qui entrât plus avant dans le cœur de Thomme que ce bon Père. »
Tout en nous réservant de signaler, en leur temps, les missions et prédications principales du Vénérable, nous pouvons nous tenir actuellement pour éclairés sur la valeur morale et religieuse de son apostolat populaire. Nous ne pouvons cependant quitter cette partie de son rôle sans parler de Faction qu'il exerçait sur ses collaborateurs; car la est, dans sa vie, la transition qui devait l'amener à travailler plus en grand, par des œuvres plus méthodiques encore, à la réforme du clergé. S'il s'était confiné dans une maison de l'Oratoire, il n'aurait vécu qu'avec des prêtres instruits et choisis. Une lettre du P. de Coudren* nous apprend qu'il avait avec lui très peu de ces confrères et que par conséquent il devait apprendre à bien connaître les lacunes de ceux qu'il s'associait. Après avoir rappelé les grands succès de son élève de Normandie, il ajoute : a Ce bon Père n'a néanmoins avec lui qu'un seul prêtre de l'Oratoire. Dieu lui fait la grâce de rendre le peuple capable de tirer assistance des autres prêtres et les prêtres de la leur donner » . Sans aucun doute la direction que le Vénérable imprimait à ces derniers n'est pas ce qu'il y'ade moins remarquable dans ce qu'on nous raconte de ses missions. Il gouvernait là une sorte de communauté temporaire, assujettie au recueillement, puis à l'entraînement contagieux. Il lui apprenait, non seulement la piété — le seul fait de leur venue prouvait
I, Collection citée, lettre I.
qu'ils n'en étaient point dépourvus — mais la prudence • Il réfléchissait avec eux sur les meilleurs moyens de ne donner prise ni aux railleries ni aux insinuations des mal intentionnés. Il les prémunissait contre tout ce qui pouvait les faire accuser de vues intéressées. Ainsi il voulait qu'en cas de restitutions obtenues par leurs soins l'argent ne passât jamais entre leurs mains. Il leur apprenait, enfin, à se donner indistinctement à tous, sans jamais paraître dédaigner les ignorants, les mal vêtus, les misérables. On a rapporté fort agréablement qu'un matin deux de ses plus jeunes collaborateurs, priés d'aller confesser une pauvre femme déguenillée, s'étaient récusés l'un après l'autre, alléguant différentes occupations. Leur chef comprit le véritable motif de leur refus, et après le dîner il leur dit : « On vous a demandé, ce matin, pour une femme qui n'avait guère bonne apparence. Il y a en ce moment à la porte deux honnêtes demoiselles qui vous réclament. Voulezvous bien leur faire porter votre réponse ?» — « Oui da ! très volontiers », s'écrièrent les deux jeunes prêtres ; et mettant la tête à la fenêtre : « Ousont-elles ?» — « Très volontiers! Où sont-elles? » se mit à les contrefaire en « éclatant de rire de tout son cœur »* celui qui voulait leur donner une leçon. Puis, prenant un ton plus grave, il leur servit sa réprimande pateivielle.
Cette activité prodigieuse ne s'épuisait pas dans les détails quotidiens du ministère, ou plutôt elle y puisait la force de s'élever à des vues d'ensemble et à des vues d'avenir. Le grand missionnaire voulait assurer l'expansion et la continuation de son œuvre. Un premier moyen était d'en fixer les méthodes principales. C'est ce qu'il fit vers i64i dans un livre intitulé le