I. V, R. Allier, p. aSg
Q. Voir ma Psychologie des Grands Hommes^ ch. v.
à sa cause des âmes si nobles et si désintéressées. Tout ce que nous avons vu, tout ce que nous verrons encore de la suite de ses idées et de renchainement de ses desseins est de nature à nous le confirmer de la façon la plus évidente.
La vie des grands fondateurs présente le plus souvent un attrayant mélange d'esprit pratique et de mysticisme. C'est le mysticisme qui les rend si hardis pour la cause de Dieu ; c'est leur esprit pratique qui leur fait éviter les pièges et qui leur assure finalement le succès de ce que leur enthousiasme leur a suggéré. Presque tous voient aussi leur ardeur entretenue, leur confiance encouragée, leur finesse aiguisée par la collaboration d'une femme non moins avisée et non moins sainte. Serait-ce que la femme ne veut pas connaître les difficultés, que par conséquent ellen'admet pas les objections et qu'elle force à aller de l'avant? Serait-ce au contraire qu'elle voit mieux certaines petites choses qui échappent à la vue plus étendue de celui qu'elle conseille? Peu importe. Tantôt elle obéira, tantôt elle fera céder à une inspiration mystérieuse dont elle ne se rend pas bien compte elle-même. Ce qu'il y a de sur, c'est que saint Vincent de Paul a eu l'aide de Mlle Legras, que M. Olier eût fait beaucoup moins sans la Mère Agnès etsans Marie Rousseau, que saint Pierre Fourier ne put se passer d'Alix Leclerc pas plus que saint François de Sales de sainte Chantai. Quant au P. Eudes, il a écrit dans son mémorial : « En cette même année 164 1 ) au mois d'août, Dieu me fit une des plus grandes faveurs que j'aie jamais reçues de son infinie bonté ; car ce fut en ce temps que j'eus le bonheur de connaître la sœur Marie Desvallées, par laquelle sa douce Majesté
m'a fait un grand nombre de grâces très signalées. Après Dieu, j*ai l'obligation de cette faveur à la très sainte Vierge Marie, ma très honorée Dame et très chère Mère, dont Je ne pourrai jamais assez la remercier. Je vous bénis, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents du siècle. Vous l'avez fait ainsi parce que vous l'avez voulu de lasorte.»Le ton seul de ces paroles nous annonce que nous touchons, sansy pénétrer, à la partie supérieure et vraiment surnaturelle qui est, il faut bien s'en accommoder, au fond de la vie de tous les saints; mais nous ne mettons pas pour cela le pied dans le rcve et dans la chimère. Rappelons-nous que c'est en celte môme année i64i que le Vénérable fait remonter les trois projets dont il commença dès lors Texécution. Le rapprochement ne saurait être pris à la légère puisque avec cette année^ i64 1 1 nous remontons au delà des temps de l'entretien avec Richelieu et avec les membres de la Compagnie du Saint-Sacrement. Celui auquel, dans la première page de cette étude, j'empruntais comme une définition du P. Eudes, me dit aussi son mot bref sur Marie Desvallées : «c Elle a été la fleur de sa vie ». Fleur rustique, fleur aux parfums peu amollissants, fleur de calvaire, serait-il encore plus juste de dire. D'abord, et ceci s'accorde bien avec le caractère du P. Eudes, — ce n'était pas une de ces grandes religieuses qui, sorties de familles aristocratiques, avaient conservé, sous la bure et sous leurs instruments de pénitence, une si grande partie de leur grâce et de leur fierté. « SœurMarie Desvallées», comme l'appelle son saint ami, était une brave fille du peuple qui n'appartint jamais à aucune congrégation proprement dite. Elle fut seulement — et de là le nom de Sœur qui lui fut conféré — la première tertiaire du Saint Cœur
de Marie, société que, de concert avec eilet^le P. Eudes institua un peu plus lard, en 1647, croit-on*. Si nous n'avons pas à scruter ici le cas de Marie Desvallées età juger les phénomènes extraordinaires qui ont tant fait disserter sur elle, nous ne pouvons néanmoins nous abstenir d'en parler en raison de toutes les calomnies qu'elle attira sur le P. Eudes et de la conduite que ce dernier sut tenir à son égard.
Elleélaitnéeen 1490, à Saint-Sauveur-Lendelin (diocèse de Coutances), dans une pauvre chaumière de laboureurs. Ses parents l'avaient élevée sans plus de souci des choses religieuses qu'on n'en avait dans le pays. Son père étant mort, elle vécut et surtout souffrit dans la misère. Elle souffrit plus encore des brutalités d'un beau-père et des infamies d'une famille où elle s'était placée comme domestique, puis des autres infamies d'une famille où, de guerre lasse, elle avait cru pouvoir se réfugier. Dans cette période il semble bien, en s'en tenant, non aux assertions, en sens inverse, des panégyristes et des pamphlétaires, mais aux faits, qu'il y eut vraiment un contraste louchant entre l'innocence naturelle, les élans pieux, la candeur un peu naïve, la simplicité de cette jeune fille et le mélange de violences et d'impuretés qu'elle traversa. Son imagination et ses sens en furent ébranlés violemment, son cœur ne le fut pas. Il faut même croire que la vitalité de sa foi prit comme des allures captivantes; car, jiulieu d'être diminuée par les exemplesqu'elle eut sous
I. Voyez Adam, Le mysticisme et la Renaissance^ ou Marie des Tallées. Paris, Poussîelgue, p. 146. — Ce tiers ordre était, comme les autres, composé de laïques restant dans le monde pour s^y livrer à des œuvres charitables ; dans celui-ci seulement on n*admettait que des vierges ou des veuves, point de r^^ersonnes mariées.
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les yeux, ce fut elle qui convertit son beau-père et la femme adultère qui l'avait recueillie.
Si on ne croyait pas beaucoup, autour d'elle, à Jésus- Christ et à sa Mère, eu retour, nous l'avons vu, on croyait terriblement à la sorcellerie, à la magie, aux maléfices. C'était une véritable épidémie. Rien d'étonnant à ce qu'une jeune fille déjà malheureuse en subit une sorte d'imprégnation comme on subit celle des influences qui prédisposent à tout autre genre de maladie. On raconte donc, et le Vénérable lui-même l'expose, qu'un jeune homme, irrité de ses refus, la poussa un jour dans la foule, que, surprise et effrayée, elle tomba tout a coup en pâmoison et que, dès lors, pendant trois ans, elle souffrit nuit et jour dans tout son corps sans qu'aucun remède humain pût la soulager. Tout le monde la considéra dès lors comme possédée, et tout ce qu'on fit de barbare pour s'en assurer (les contemporains nous donnent a ce sujet les détails les plus réalistes) ne pouvait que lui en donner certaines apparences.
Nous ne nous arrêterons pas longtemps à ce point de départ. On peut le juger comme on voudra. La doctrine des saints et la doctrine de l'Église sont que le caractère initial de ces phénomènes extraordinaires importe peu ; ce qui importe, c'est l'usage qu'en fait le sujet. L'orgueil altère et empoisonne les élans qui semblaient tout d'abord émaner de la plus haute et de la plus pure des origines. L'amour vrai, l'humilité, la vaillance, transforment en états méritoires et saints les pires misères corporelles, de quelque nature qu'elles soient, dans quelque partie de l'organisme qu'elles aient fait d'abord élection*.
I. Dans ce second cas, il reste bien des phénomènes nerveux, des symptômes d'hystérie si Ton yeut; mais la courbe
Or, comment Marie Desvallées jugeait-elle ses propres étals ? D'après son directeur, le voici : « Pourquoi suis-je possédée et d'où cela vient-il? Je sais bien
que la résistance spirituelle at pour ainsi dire, imposée à la suite des états complexes du sujet, ne permet plus de yoîr là cette hystérie vulgaire où toutes les facultés sont désagrégées, où toute la noblesse de Tâme a sombré dans un ennui égoïste. Dans le domaine des idées, Pie IX rappelait un jour que telle proposition hérétique chez un hérétique ne l'était pas chez un orthodoxe. Cette formule ne peut sembler naïve qu'aux naïfs; elle est profonde pour ceux qui veulent aller au fond des choses. C'est bien ainsi qu'on trouve dans saint Augustin et même dans saint Paul des propositions qui sont devenues jansénistes chez les jansénistes, mais seulement chez eux. Il en est de même dans l'ordre des faits. Tel phénomène incontestablement hystérique chez uue hystérique n'est plus hystérique chez une personne qui ne l'est pas.... Et à quoi reconuaîtrat-on qu'elle l'est ou qu'elle ne l'est pas? Un docteur, qui discourait, il y a peu de temps, à l'École des Hautes-Études et qui prétendait mettre hors de doute l'hystérie de sainte Thérèse, posait deux propositions : i* il n'y a point de phénomène qui, à lui seul, puisse déceler sûrement l'hystérie; a* il n'est pas de phénomène, si insignifiant fût-il aux yeux des profanes, qui, par l'aspect sous lequel il se présente, ne puisse la révéler à un observateur expérimenté; et il donnait en exemple — non pas la sputation, ce dont je suis étonné — mais l'éternuement. Soit! Ces deux propositions sont très intéressantes. On peut en déduire que ce n'est pas de tel phénomène isolé qu'il y a lieu de conclure au caractère de l'ensemble, mais du caractère de l'ensemble qu'il faut conclure à la nature essentielle des symptômes. Or, dans un être qui lutte contre les atteintes d'une maladie dite nerveuse, où isera le caractère dominateur, où sera la caractéristique de l'ensemble, sinon dans la maîtrise que la personne sait ou non conserver sur ses dispositions, sur ses sentiments, sur ses croyances, sur ses résolutions? L'école stoïcienne disait déjà que ce qui importe, ce ne sont ni nos sensations, ni nos imaginations, — elles ne dépendent pas de nous, — mais l'usage que nous en faisons. A plus forte raison le chrétien doit-il tenir un pareil langage (voyez à ce sujet la Psychologie des saints et la Vie de sainte Thérèse^ dans cette même collection).
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que je ne me suis pas donnée à l'esprit rïialin ; je suis bien assurée que mes parents ne m'y ont pas donnée, car je ne leur ai jamais donné sujet. C'est donc Dieu qui Ta voulu ainsi.... C'est Dieu même quia choisi pour moi cet état comme celui qui m'est le plus propre pour mon salut. C'est pourquoi je l'accepte de tout mon cœur; et, pour l'amour de celui qui me Ta donné, j'y veux vivre et mourir si tel est son bon plaisir....' »
Mais une épreuve plus grave l'attendait. Mise bientôt par l'esprit malin dans l'impossibilité physique de communier, elle fut retenue trente-six années environ dans ce pénible état, que l'évêque diocésain eût luimême l'occasion de constater, ses désirs de communier étaient ardents; sa résignation fut d'autant plus admirable : elle souffrit tous les tourments de la damnation, mais elle les acceptait comme victime pour épargner à d'autres la damnation réelle et irrémissible. Au témoignage d'un pieux archidiacre d'Évreux, qui l'avait bien connue, M. Boudon, elle s'abstenait elle-même, — comme font les saints et comme ne font pas les visionnaires, déjuger la nature et l'origine de ses états. Elle s'en remettait de tout point au jugement de l'Église, et c'était là précisément ce qui lui valait l'admiration de ceux qui, comme le P. Eudes et avec lui, l'étudiaient pleins d'étonnement. Après l'avoir vue et entendue, le Vénérable avait consigné ses observations et ses hypothèses (il a lui-même bien insisté sur ce point); mais il n'a rien conclu, et finalement — c'est ici ce qui nous importe le plus — il a été couvert aussi bien par sa
I. Extrait de la P^ie admirable de Marie Desvallées, travail manuscrit du P. Eudes, dont une copie incomplète a éxé conseryée à Québec. Voir Boullay, Fie du vénérable Jean Eudes, I, 34o et Adam, ouvr, cité, 197.
propre prudence que par le jugement des autorités catholiques. Si, au milieu de ses tourments mystérieux, mais acceptés avec un esprit de foi très clair et très pur, la pauvre fille eut des révélations, si elle eut comme la vision des principales œuvres à créer, elle les transmit au P. Eudes, et celui-ci put s'en inspirer. Pourquoi? parce qu'il les voyait très conformes au bien des âmes et parce que, celle qui les lui communiquait, il la jugeait par son héroïque résignation. La nature apparente des phénomènes qu'elle éprouvait resta toujours pour lui très difficile à pénétrer ; l'excellence de ses conseils et la beauté de sa foi et de son courage ne lui parurent jamais douteuses. Qu'elle fût dans une période de souffrances, ou qu'elle fût — ce qui lui arriva — « dans un état portant tous les traits de l'enfance j> ayant sur son visage la simplicité, la douceur ou la gaieté d'une enfant privée en apparence de l'usage de la raison, elle répondait néanmoins solidement, dit le P. Costil, lorsqu'on l'entretenait des choses qui regardaient le service de Dieu.
Elle s'expliquait alors par des allégories, par des emblèmes, mais dont ceux qui étaient habitués à elle n'avaient aucune peine à pénétrer le sens profond.
Dès lors, celui qui l'approchait si souvent devait incliner à ressentir pour son attitude à son égard un respect attentif, ému, comme devant quelque chose d'auguste et probablement de surnaturel.
En définitive, les libelles et les pamphlets grossiers eurent beau se multiplier. Lorsqu'un ecclésiastique ou un docteur d'autorité passait par Coutances, on le priait d'examiner Marie, et la conclusion était toujours la même : que la vertu et la confiance de cette fille étaient, en toute supposition, admirables. Il était difficile de ne pas élever sur cette base une croyance à
son inspiration surnaturelle. Jusqu'à la fin et même après la mort de Marie Desvallées, ce fut là le double jugement, très affirmatif dans Tune de ses parties, suspensif dans Tautre, que portèrent, après le P. Eudes, des religieux distingués (comme les PP. Cotton et de St-Jure) et finalement Mgr Auvry. Quand elle mourut, le Père écrivit (2 mars i656) à M. Manchon : « Il a plu à Dieu nous ôter ce que nous avions de plus cher en ce monde, qui était notre chère sœur Marie », et il lui rendait ce rare témoignage: « Je l'ai confessée trois fois en ces derniers huit jours et ai recherché et examiné soigneusement sa vie ; mais je puis assurer avec grande vérité que je n'ai pas trouvé le moindre péché véniel dans sa vie de 67 ans. » Aussi, plus tard, dans son testament, le P. Eudes écrîra-t-il : « Je vous supplie de m'enterrer avec le scapuiaire et le saint rosaire que la sœur Marie Desvallées m'a donnés » . Ce sentiment était si bien partagé qu'on se disputa la dépouille de la défunte. Elle avait demandé à être enterrée dans la chapelle du séminaire. On lui donna sépulture dans l'église Saint-Nicolas. Mais trois ans plus tard, le i5 décembre 1 658, Mgr Auvry signait à Paris plusieurs sentences. Dans l'une, tout en faisant défense de publier aucun miracle extraordinaire sur le fait de Marie Desva'llées ni de distribuer d'elle aucune relique, sans sa permission, il rendait hommage une fois de plus à toutes ses vertus, mais réservait au Saint- Siège apostolique l'appréciation des grâces extraordinaires qu'il y avait sujet de c/o/re qu'elle avait reçues de Dieu. Dans l'autre, faite a au Palais de l'Éminentissime cardinal Mazarin to, il autorisait le transfert de son corps dans l'église des prêtres du séminaire, parce que, disait-il, « la défunte a mis et posé la première pierre de l'église dudit séminaire lors de la
construction d'iccUe ». Certes, pour cette simple tertiaire, si suspectée, si calomniée, si raillée, abreuvée de tant de souffrances et d'avanies, sans autre éducation que celle du catéchisme, Thonneur avait été grand de poser matériellement la première pierre d'une si importante construction. Il fallait que ceux qui la connaissaient eussent singulièrement apprécié la valeur de ses prières. Ne peut-on dire qu'il y avait là un symbole de la grande part qu'elle prit aux créations du P. Eudes et qu'elle-même fut une de ces pierres mystiques qu'on retrouve toujours, placées avec une humble foi, dans la partie obscure et cachée de tout solide établissement?^
I. Gomme il subsiste dans les bibliothèques publiques un assez grand nombre de manuscrits d^esprit très diyers sur Marie Desvallées, il est bon de prémunir les curieux qui risqueraient de lire avec étonnement bien des phrases attribuées au P. Eudes et extraites, dit-on, de ses écrits. Voici, en effet, une protestation qu'il fut amené à faire lui-même, de son temps.
« Toutes les autres choses qui sont dans votre lettre sont aussi très fausses, ainsi que d'autres semblables dont on a farci un libelle diffamatoire, qu'on a fait contre moi, qui est plein de choses tirées des écrits que j'ai faits de la vie de cette bonne, fille. Mais on a usé comme font les protestants de livres catholiques, prenant seulement les objections et laissant les réponses à part. Ainsi l'auteur de ce libelle a pris ce qu'il y a de diffi- ■cile et qui peut choquer dans la lecture de ces écrits, touchant la sœur Marie, sans y ajouter les éclaircissements que j'ai donnés. Outre cela, il a encore inséré plusieurs choses ridicules, qu'il a prises en d'autres écrits que je n'ai pas faits, j» {Lettre à M. Trochu, datée de Caen, ai janvier 1675).
Ces éclaircissements du P. Eudes n'ont malheureusement pas pu être retrouvés tous.