CHAPITRE V
HORS DE l'oratoire. LE MILIEU NOUVEAU. LES
LUTTES ET LES SECOURS. LA COMPAGNIE DU SAINT- SACREMENT. MARIE DESVALLÉES.
Le passage de la vie dans TOraloire à la vie hors de rOraloire n'avait eu rien de précipité ni rien de brusque. Le fondateur allait donc facilement trouver dans son existence nouvelle bien des relations, bien des amitiés et des concours dont il avait déjà éprouvé les bienfaits ; car ceux qui devaient l'aider le plus efficacement dans ses luttes étaient, en grande partie, ceux qui, témoins de ses premiers efforts, avaient accompagné ou suivi ses premiers pas dans la voie où il s'engageait.
Ses amis furent nombreux, et il faudrait une longue énumération si l'on voulait les chercher un à un dans toutes les communautés d'hommes et de femmes qui étaient avec lui en union de prières et d'espérances. Mais les grands noms qui s'élèvent au-dessus de ces groupes pieux ou charitables méritent bien de retenir quelques instants notre attention.
A Paris, le P. Eudes (pendant le temps même où, donnant des conférences à Saint Mag loir e, il obtenait les faveurs de Richelieu) avait connu et fréquenté saint Vincent de Paul. Il avait entretenu avec M. Olier des relations sans doute plus étroites; car, dès 1642, ce
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dernier, dans un mémoire où il faisait l'apologie de sa célèbre amie Marie Rousseau, mettait côte à côte, parmi les personnages éminents qui avaient été les témoins et comme les garants de sa haute valeur, le P. de Condren et le P. Eudes. Cest là qu'il disait, dans une phrase souvent citée* : « le P. Eudes, ce grand prédicateur, la rareté de notre siècle, est venu la consulter souvent » . Tous les deux avaient été les fils et les admirateurs des premiers maîtres de l'Oratoire. Tous les deux devaient s'armer de courage pour combattre les menées jansénistes qui n'allaient pas tarder à compromettre pour un temps l'honneur de la Compagnie.
Parmi ceux qui apportèrent aux œuvres du P. Eudes l'aide la plus résolue, la plus constante et la plus utile, se distinguent trois personnages : MgrCospéan, évêque de Lisieux, puis deux laïques, M. de Renty et M. de Bernières de Louvigny. Leurs noms reviendront plus d'une fois dans notre récit.
Mgr Cospéan, Flamand d'origine, avait enseigné à la Sorbonne. Il passait pour un des prêtres les plus instruits et les plus pieux de son époque, et il avait contribué, un des premiers, à purifier l'éloquence de la chaire. Il avait été sacré évêque en 1607, ^^» quoique résidant habituellement h Paris comme tous les prélats de son siècle, il visitait souvent son diocèse, le connaissait bien, le gouvernait activement et paternellement. Son zèle apostolique n'était pas moins célèbre que sa charité; et il témoignait à tous, aux grands comme aux petits, son humeur simple, franche, afTec-
I. Et dénaturée — au moins en un mot — par M. Faillon. M. Monier m'a permis de rétablir le vrai texte d'après les manuscrits de Saint-Sulpice. On avait trouvé le mot « rareté » critiquable, on lui avait substitué le mot « merveille » et c'est ce mot qu'on retrouve partout.
tueuse, pleine de bonhomie. Très bien vu à la cour, il appelait la reine « ma bonne fîlle ». En i6 17, il avait rédigé et présenté au Roi, au nom du clergé, un mémoire contre le duel. En 1626 et en i632, il avait défendu les droits du Pape. Un instant, il avait entretenu des relations amicales avec son compatriote Jansénius, dont les véritables tendances n'apparaissaient pas encore; mais il fut bientôt un adversaire résolu de sa doctrine et il composa sur la décote communion un livre qui peut être donné comme le contrepied du livre d'Arnauld.
M. de Renty qui, nous dit-on, se faisait modestement appeler baron, bien qu'il fût duc, était, dans ses années de jeunesse, un homme naturellement bouillant, prompt, altier, moqueur, ce qui ne l'empêchait pas, du reste, d'être un officier sage et résolu. La lecture de l'Imitation lui avait fait faire un grand pas vers le détachement des vanités du monde; tout en restant « très civil et plein de prévenances », il mérita que son biographe, un Jésuite, le P. de Saint- Jure, dit de lui : «c II était un des fervents laïques que Dieu suscitait alors pour rallumer le zèle attiédi du clergé ». Sa situation dans le monde et ses cinq enfants ne l'empêchaient pas d'être comme le directeur d'un grand nombre de séculiers et même d'ecclésiastiques. 11 n'y eut point d'entreprise charitable ou pieuse, point de fondation, point de mission, point d'organisation catholique, point de propagande en France et à l'étranger, dont il ne fût un des promoteurs et où l'on ne retrouvât constamment sa main, sa main ouverte et active. Toute l'histoire religieuse de ces belles années est pleine de son nom.
Un troisième ami du P. Eudes fut M. de Bernières de Louvigny. Son action s'exerça surtout dans sa ville
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natale, à Caen, où sa charité était populaire. Plus d'une fois on l'avait vu traverser les rues, ayant sur ses épaules un malade qu'il portait à riiôpital. Devenu trésorier de France à Caen même, il ne changea rien à ses pratiques, il Ht même construire une maison appelée l'Ermitage (ou THermitage, suivant Torlhographe du temps) pour y mener avec quelques associés une vie de bonnes œuvres et d'oraison.
On n'aurait cependant qu'une idée très imparfaite de la charité de ces trois personnages et des concours qu'ils donnaient au P. Eudes si on les isolait l'un de l'autre et si on ne les replaçait pas dans ce milieu si curieux de la Compagnie du Saint-Sacrement.
C'est à juste titre que, dans les quinze dernières années, on s'est intéressé à l'histoire de ce groupement longtemps inconnu. Le livre si étudié de M. R. Allier', tout en lui intentant maint procès de tendance, aigrement soutenu, en a étudié les origines, les travaux, les projets, avec une curiosité patiente et méthodique, récompensée par d'heureuses trouvailles. Qu'était-ce donc que cette Compagnie? Beaucoup disent : une ligue occulte, une Société secrète. Elle était secrète en ce sens qu'elle choisissait avec soin ses adhérents et qu'elle tenait à n'être ni envahie ni discutée par le public; mais elle était connue du Roi et approuvée de lui*; ce qui veut dire que le maître de la
1. Prëcëdé de la publication des procès-verbaux de la Compagnie de Parjs et des études du P. Clair, suivi des articles de M. RebelHau. Le titre est la Cabale des Dévots, In-ia. Armand Colin.
2. Voir dans le livre de M. Allier, page 46, la lettre de Louis XIII à l'archevêque de Paris. C'est une approbation complète, approbation même du secret a à la charge que quelqu'un d'entre eux qui me sera connu, dit>ii, m'informera, de temps à autre, de ce qui s'y passera de plus important. Vous
politîque du royaume, Richelieu, Tapprouvait aussi. Elle avait dans son sein quelques évêques, mais tenait à rester sans rapports avec les autres. Les ingénieux protestants qui s'en étonnent et se montrent là si zélés pour le respect de la hiérarchie épiscopale, auraient pu faire la réflexion que, catholique avant tout, la Compagnie ne devait pas beaucoup rechercher les conseils des évêques de cour, toujours absents de leurs diocèses, ce en quoi il est diflScile de la blâmer. Elle ne voulait point, en général, s'agréger de religieux proprement dits, pour cette bonne raison que, dépendant de leurs supérieurs, ils n'eussent point été assez libres de leurs mouvements et n'auraient pu que gêner à leur tour la liberté du groupe. Est-il besoin d'ajouter que jamais on n'eut à lui reprocher ni empiétement, ni révolte, ni manque d'égards. Approuvée du Roi, elle tint a se faire connaître à Rome et à obtenir un bret d'approbation. Avec la prudence et la finesse qui sont dans les habitudes italiennes, Rome n'envoya pas le bref demandé; mais, quoique prévenue, elle ne désapprouva pas, et même, dit M. Allier, « une erreur ingénieuse lui permit de la bénir jî> .
La trop courte histoire de cette Compagnie est donc une preuve très honorable, et on serait lente de dire glorieuse, de ce que la vie d'association avait de racines dans notre pays et de ce que l'initiative des citoyens a pu y faire sous un pouvoir qui fut cependant fort et national entre tous. Le système politique qui tendit, qui aboutit à la révocation (de la manière que Ton sait) de l'Édit de Nantes, fut celui qui, à ses débuts, sous Mazarin, malgré Anne d'Autriche, ne voulut plus
me ferez donc chose agréable de donner votre bënëdiction à celte assemblée et de l'approuver en ce qui dépend de vous. » Signé et daté du 27 mai i63i.
tolérer ce que Louis XIII et Richelieu avaient permis. Les catholiques doivent se rappeler ici que Mazarin avait aussi cessé de convoquer ce Conseil de conscience où saint Vincent de Paul aidait Richelieu à nommer de meilleurs évéques que par le passée La politique arbitraire, qui signalait ainsi les débuts du règne de Louis XIV, s'en prenait donc à la fois et à la liberté d'association des catholiques et à la dignité de Tépiscopat. Quant aux protestants, peut-être pourrait-on leur suggérer que si, pour défendre le catholicisme, la monarchie avait eu le bon esprit de compter plus longtemps sur l'action d'hommes tels que ceux dont la Compagnie était remplie, elle n'eût sans doute pas dragonne, puis exilé les dissidents. Elle n'eût surtout pas donné aux catholiques mêmes cette idée que le pouvoir se réservait jalousement la garde de leurs intérêts et que dès lors c'était lui qui avait la responsabilité de les servir, avec ses moyens séculiers! S'ils eussent pu mieux compter sur eux-mêmes, ils n'eussent point autant demandé ou laissé faire au pouvoir civil. Tout acte d'arbitraire ou de violence en amène d'autres, et tous ceux qui tiennent à la liberté de la conscience humaine en souflFrent également. Après la dissolution de la Compagnie du Saint-Sacrement sont venues les déclarations de 1682, l'interdiction faite aux Sulpiciens de paraître à l'Assemblée.... Les spoliations et l'exil des protestants ont suivi. En vérité, ce ne sont pas ceux-ci qui ont eu à souffrir les premiers des déviations de la monarchie et de l'absolutisme de sa politique.
Mais revenons h la Compagnie du Saint-Sacrement. Quels en étaient donc les membres les plus actifs? Ni plus ni moins que le P. de Condren, M. Olier, saint Vincent de Paul. A côté d'eux nul ne fut plus zélé,
nul ne paya davantage de sa personne, de ses conseils, de ses bonnes œuvres et de sa bourse, que les trois amis du P. Eudes dont nous parlions il y a quelques instants, Mgr Cospéan, M. de Renty et M. de Dernières de Louvigny.
La première esquisse que nous faisions de leurs physionomies demande donc ici à être complétée par les traits mêmes que nous fournit riiistoire de la « Cabale » : Mgr Cospéan, au Conseil de Conscience, constituait, avec saint Vincent de Paul et Tévêque de Beauvais, ce qu'on appelait « le parti des saints », en face de la faction des « importants ». En i643, on le trouve intervenant, au nom de la Compagnie, pour faire appliquer aux couvents de femmes une règle du concile de Latran relative h Tadmission des filles sans dot. Quand Mazarin voudra se débarrasser de ces surveillants gênants qui critiquent ses choix d'évêques et d'abbés, Mgr Cospéan sera frappé l'un des premiers.
M. de Renty fut de bonne heure « Tâme de la Compagnie du Saint-Sacrement ». Ainsi s'exprime l'historien de cette Société. Il ne fait que reprendre là le témoignage du P. Rapin qui signale M. de Renty comme y tenant souvent la première place et travaillant à y conserver « l'esprit de paix et de charité ». Lorsqu'il était chargé de ce rôle, chacun était ravi de le voir conduire la Compagnie avec tant de prudence et d'agrément que les réunions étaient alors plus fréquentées que jamais : sous son gouvernement, les conférences non seulement se faisaient avec beaucoup d'exactitude, mais étaient suivies par les personnages les plus considérables. Pendant dix ans il fut maintenu supérieur onze fois. « Il n'y avait, dit son biographe, point d'entreprise qui regardât l'honneur de Dieu et le bien du prochain dont il ne fût l'auteur ou le promoteur ou
Texécuteur, et bien souvent tout cela ensemble. Il avait des correspondances par tout le royaume pour toutes lesœuvres qui étaientà faire. Il recevait de tous côtés des dépêches pour avoir son avis sur les difficultés qui se présentaient en rétablissement et Tavancement des hôpitaux, des séminaires, des lieux de dévotion, des compagnies de personnes vertueuses qui voulaient se joindre pour aller vaquer avec plus de soin à leur salut et à celui du prochain et pour la conduite de toutes ces œuvres. » La Compagnie avait son siège principal à Paris; maison sait qu'elle établit un grand nombre de filiales. M. de Renty personnellement en fonda une à Dijon en i643.
Il y eut également une filiale à Caen, et celle-là eut pour promoteur M. de Bernières de Louvigny. Il en fut le chef incontesté, et il composa pour elle un recueil d'instructions appelé Le chrétien intérieur \ ce titre seul confirme assez bien ce qu'on disait de lui a Paris, que c'était le plus « spirituel », autrement dit le plus mystique de la Compagnie, tout au moins de sa portion laïque (encore n'est-il pas sûr qu'il faille faire cette restriction).
Quelles étaient donc les occupations, les interventions, les créations de la Compagnie ? Les exemples que nous venons d'en donner n'épuisent pas la liste. Rien de ce qui intéressait la religion catholique, sa défense et ses progrès ne lui était indifférent. Elle ne se bornait pas, loin de là ! aux œuvres de piété et à la surveillance de l'orthodoxie. Elle était par-dessus tout une société charitable; et cependant ce ne serait pas la caractériser complètement que de l'appeler une Société de Saint Vincent de Paul sous saint Vincent de Paul lui-même. Elle embriissait une multitude d'œuvres oh elle devançait de bien loin certaines initiatives de notre époque.
Pour les définir, son historien le plus récent a dû agrémenter ses sommaires de toutes sortes d'appellations empruntées au monde actuel de la bienfaisance : secrétariat du peuple — société des prisons, — les amis de la jeune fille, — ligue contre la pornographie et contre
la licence des rues 11 aurait presque pu ajouter :
syndicats jaunes ; car M. de Renty, ayant entendu parler d'un cordonnier qui se donnait corps et âme aux intérêts spirituels de ses camarades, voulut le connaître, se lia intimement avec lui, l'aida à obtenir la maîtrise et fonda enfin, avec son concours, un cercle de compagnonnage chrétien. Une bonne partie de la corporation des tailleurs suivit l'exemple, et la compagnie du Saint-Sacrement constitua M. de Renty protecteur officiel de ces groupes.
Sans prolonger davantage cette digression, n'en savons-nous pas assez pour être convaincus qu'une telle association dût venir en aide au P. Eudes ? A la vérité, son nom n'est pas prononcé — à notre connaissance du moins — parmi les membres actifs de la Compagnie ; mais l'étroite et constante amitié qui l'unit aux trois derniers personnages ne doit laisser aucun doute, et, si l'on conjecture qu'il dut être un des plus soucieux de ne jamais compromettre l'association en divulguant ses efforts, nous n'aurons point a y contredire. Nous voyons aussidans les documents mis au jour, que la nièce de Richelieu, la duchesse d'Aiguillon, première bienfaitrice de l'œuvre du P. Eudes, dont elle suivait les missions avec enthousiasme, d'après ce qu'elle dit elle-même à Mgr Cospéan, fut dénommée successivement « la bonne amie de la Compagnie du Saint-Sacrement,... son bailleur de fonds ». Elle était mêlée à toutes ses créations, soutenait ses missions en Barbarie et en Orient. Un peu plus tard, elle devait
réunir les membres chez elle quand les mauvaises dispositions de Mazarin commencèrent à les émouvoir. Il est donc bien certain que les premières subventions qu'elle fit à la Congrégation de Jésus et Marie durent être connues et approuvées des directeurs de la « Cabale ». Enfin, dans certaines pièces retrouvées aux archives départementales du Calvados, on a pu lire la phrase suivante* : « Sans le secours d'une société puissante qui la protégeait, cette nouvelle congrégation aurait été détruite dès sa naissance ». Ainsi M. de Dernières n'agissait pas seul en faveur de Tœuvre, pas plus que Mgr Cospéan, pas plus que M. de Renty. La certitude de cette collaboration ne diminue personne, je dirai même qu'elle grandit les uns et les autres. Quand on a découvert les procès- verbaux de l'association, on a essayé un instant de rabaisser le rôle de saint Vincent de Paul. On s'est demandé si de toutes ces créations qu'on avait si longtemps attribuées a son inspiration personnelle, l'honneur ne devait pas revenir en grande partie h la ligue secrète. L'honneur en revient à lui et à elle. Ni le génie des grands hommes, ni la gloire des saints ne consistent à se passer de moyens d'action et d'auxiliaires*; elle consiste au contraire à en trouver, à en inventer, à en grouper le plus possible, mais de manière à les avoir bien en main et à les diriger vers les fins voulues. Martine nous dit très clairement à plusieurs reprises que le P. Eudessavait confierses projets à ses illustres amis, qu'il les avait consultés et que c'est bien sur ses ouvertures à lui qu'ils étaient entrés dans ses vues. C'est donc lui, encore une fois, qui a eu l'initiative ; mais à ce mérite s'ajoute celui d'avoir gagné