La supplique Boniface, évidemment
diatement Paris où il se trouvait alors *. C'est à cette occasion que le disgracié écrivit à Colberl la lettre que voici ' :
« Monseigneur , je reçus hier soir une lettre de cachet qui me fut apportée de votre part, m' ordonnant de me retirer au Séminaire de Caen. Je me suis mis aussitôt en état d'obéir, et je sors présentement de Paris pour aller attendre sur le chemin une chaise roulante qu'on me doit envoyer d'Évreux, n'ayant pu trouver de place dans les coches et mon âge ne me permettant pas d'aller à cheval ni à pied. J'ai cru, Monseigneur, être obligé de vous rendre compte de ma ponctuelle obéissance et de vous protester que je suis avec un profond respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur, Jean Eudes, prêtre. Ce dimanche matin i5 d'avril 1674» »
Il y avait sans aucun doute quelque ironie dans ces protestations de si ponctuelle obéissance, quelque chose d'analogue à l'esprit dans lequel Pascal et Malebranche recommandaient de ne point discuter, — c'était inutile ! — avec ceux qu'ils appelaient «les grands de chair » . Quoi qu'il en soit, la réconciliation se fit tardivement. Ce fut seulement en juin 1679 qu'après une supplique nouvelle, mais présentée cette fois avec des protestations de douleur et d'humilité où l'on voit bien que le missionnaire avait senti la différence des temps', il fut reçu par le roi. Celui-ci l'accueillit avec bonté,
1. Et cependant on peut voir par le rapprochement des dates que les justifications présentées étaient aussi complètes que possible; et» de fait, il n'y fut rien ajouté.
2. Elle était jusqu'à ce jour tout à fait inédite. J*en dois la communication à la bienveillance des chefs de la Compagnie.
3. Il était d'ailleurs très affaibli par l'âge et une très pénible infirmité.
et voici les paroles que, d'après son propre témoignage en une de ses lettres, le Vénérable entendit de lui : « Je suis bien aise de vous voir; on m'a parlé de vous. Je suis biep persuadé que vous faites beaucoup de bien dans mes États; continuez à travailler comme vous faites. Je serai bien aise de vous voir encore, et je vous servirai et protégerai dans toutes les occasions qui s'en présenteront. »
Mais le serviteur de Dieu ne devait pas profiter longtemps de ces bonnes dispositions. Déjà ses forces diminuaient, déjà son âme se préparait à la mort. Il avait même voulu qu'on procédât à l'élection de son successeur; et, le 27 juin 1680, l'assemblée avait élu supérieur général le P. Blouet de Camilly, auquel il avait pensé lui-même. Le 20 juillet, il rendit visite et adressa la parole aux Dames du refuge de Notre-Damede-Charité de Caen, il rentra ensuite dans son séminaire et s'y vit obligé de prendre le lit. Il ne devait plus se relever. Il était âgé de soixante-dîx-neuf ans. C'est dire que ses premiers compagnons, ses premiers amis, ses protecteurs, avaient disparu presque tous. Mme de Camilly, nièce du P. Blouet, voulut le revoir encore une fois. « Qu'on la laisse monter, dit le P. Eudes, c'est ma fille aînée », et, après lui avoir donné sa bénédiction il lui dit : « Oh! si le bon Dieu me fait miséricorde et si j'ai quelque pouvoir auprès de lui, je ne vous laisserai pas longtemps après moi » . Il expira le 19 août; et trois mois plus tard, en effet, la pieuse dame mourait subitement, en sortant de la chapelle du séminaire.
Le peuple n'avait pas eu besoin de voir là l'accomplissement d'une prédiction inspirée par une révélation
particulière, pour considérer comme un saint celui qu'il venait de perdre. Depuis longtemps déjà, tous ceux qui le connaissaient lui rendaient cet hommage du fond du cœur. Des guérisons miraculeuses ne tardèrent pas a être obtenues sur son intercession. Les saints méritent une épitaphe simple. Il semble qu'à celui-ci les auteurs de y Histoire des ordres religieux (Hellyot et Bullot) aient bien donné celle qui lui convenait.
a Le Vénérable P. Eudes mourut à Caen où il fut regretté généralement de tout le monde. Dès qu'on eut appris la nouvelle en ville, le concours du peuple à venir voir ce fidèle serviteur de Dieu fut si grand, qu'on eut beaucoup de peine d'avoir la liberté de l'enterrer. L'empressement de tout le monde à lui rendre les derniers devoirs, les louanges qu'on lui donnait et qui retentissaient de toutes parts firent assez voir que Dieu honore dans le ciel celui à qui tant de monde fendait par avance tant d'honneur sur la terre, j»
La béatification du Vénérable est présentement demandée en cour de Rome, et la cause est considérée comme bien avancée. Il ne reste qu'à attendre avec respect et avec confiance la sentence du Souverain Pontife.
Jusqu'ici le P. Eudes n'a été connu que d'un petit nombre d'érudits. Si nous avons réussi à le peindre tel qu'il était, on aura compris à quel point il mérite mieux de la France et de l'Église.
Malgré les dissentiments survenus entre lui et l'Oratoire après vingt-deux ans d'union, nous pouvons redire sans paradoxe que c'est bien lui qui a été l'héritier des Bérulle et des Condren, que c'est lui qui, entre eux et Malebranche, a été le plus glorieux fils de la Compagnie, le plus utile représentant de sa tradition première. La résolution qu'il prit et qu'il exécuta de se séparer d'elle, lui, l'homme de l'humilité, de l'obéissance et du sacrifice, n'en révèle pas moins tout ce qu'il y avait de lumineux dans ses décisions, d'énergique dans son caractère, de constant dans sa volonté. La série de ses créations a d'ailleurs fait tomber depuis longtemps les quelques apparences qui, au premier jour, avaient pu faire mal apprécier cette séparation par des juges trop humainement prévenus contre lui. Tout l'ensemble de sa vie se dresse maintenant devant la postérité. Ce qu'on y voit est bien facile à juger : c'est une ardeur passionnée pour le service de Dieu et pour le salut des âmes. Mais la liturgie catholique a bien raison
de répéter à propos de tant de saints : « il n'y en eut pas de semblable à lui 9. Si les saints se valent, ils ne se ressemblent pas. La grâce les prend avec leur tempérament, dans leur milieu; ettoute peinture quis'applique à les restituer, en quelque sorte, à leur naturel, à leur temps, à leur groupe social, à leur patrie terrestre, ne fait qu'achever leur physionomie. Celle-ci ne doit pas rester uniquement enveloppée de leur auréole de rayons célestes; ni la vérité, ni Futilité pratique de Tétude que nous devons faire de leur vie et de leur mission au milieu de nous, n'auraient rien à y gagner.
Or, le P. Eudes garda bien la marque de la race solide, prudente, avisée, un peu rustique, qu'était de son temps la race normande. Il mit toutes ces qualités au service de l'idée catholique, et tout ce qu'il leur retrancha de satisfactions humaines, il en retrouva l'équivalent, agrandi et fortifié, dans la ferveur auda^ cieuse et cependant mesurée, calculée, patiente, organisatrice de son zèle apostolique. De bonne heure, il y ajouta cet esprit d'amour magnanime et tendre qu'il devait au culte de la Vierge, au souci de lui conserver « sa meilleure part » dans sa doctrine et dans ses œuvres. Il ne manqua pas plus de littérature et de « talent » que son frère Mézeray. Il fut d'abord un excellent élève de ces jésuites avec lesquels il tint et réussit à demeurer toute sa vie dans les meilleurs termes, bien que, de propos délibéré, il n'entrât dans aucune des controverses de son temps. Puis, de ses mérites d'écrivain, il nous reste plus d'un témoignage qui n'est pas à dédaigner. Ne parlons pas de quelques lettres qu'il écrivit en s'y appliquant — si on nous permet cette expression familière — comme certaine Consolation où le fonds chrétien se recouvre quelque peu du style des consolations classiques de l'antiquité. Tous les offices
qu'il composa, toutes les proses et hymnes en vers latins dont il les enrichit nous le montrent rompu avec les exigences du rythme et avec les ressources d'une latinité qu'il faisait à peine fléchir, en d'ingénieux néelogismes, aux besoins de son sujet. Par-dessus tout, il faut rappeler ses grands ouvrages où , avant de descendre îiùx nombreuses subdivisions des préceptes, aux règles des exercices disciplinés de toutes les heiires, il s'abandonne à ses élans vers les grands mystères ou vers les devoirs les plus sublimes de la vocation sacerdotale. Pour établir et pour propager, comme il l'a fait, des dévotions nouvelles, sans donner prise à la malveillance de ceux qui auraient bien voulu surprendre en lui des hérésies ou tout au moins des témérités, il fallait assurément l'inspiration d'en haut; mais ne fallait-il pas y répondre aussi par la lucidité des idées et par la précision de l'expression? Ces dons, il les avait. Ils n'ont pas nui, tant s'en faut, à ce que l'éloquence de sa parole et de son style avaient d'entraînant; les succès de sa prédication l'ont bien prouvé. De cette prédication, qui remplit les trois quarts de sa carrière, nous n'avons que des monuments, pour ainsi dire, à côté ; mais on en retrouve l'accent dans certaines pages où ses fils d'aujourd'hui ont très bien su nous montrer comme des fragments détachés ou de sermons déjà faits ou de sermons destinés à être prononcés un jour ou l'autre. Si indirecte qu'elle soit, cette preuve a de quoi nous suffire. Son siècle ne le mel pas au rang des grands sermonnaires dont s'enorgueillit sa littérature. Pourquoi ? Parce qu'en tout temps on a cette fausse idée que la littérature est ce qui s'écrit expressément pour se faire admirer des amateurs de beau style et des hommes de métier. C'est longtemps après qu'on revient de cette illusion et qu'on retrouve,,
par exemple, les plus grands orateurs chez ceux qui, selon le mol de Pascal, se sont moqués de l'éloquence ou tout au moins de la rhétorique. Les sermons de Bossuet n'ont été appréciés à leur vrai prix que près de deux siècles après lui. On a prétendu qu'ayant un jour entendu le P. Eudes il s'était écrié : « Voilà comment nous devrions prêcher tous ». S'il ne l'a pas dit en réalité, il semble bien qu'il eût pu le dire; car, en reconstituant tout ce que nous apprennent les contemporains, nous voyons qu'il a dû trouver dans ce précurseur le meilleur de l'éloquence religieuse : la simplicité des moyens, la clarté des exposés, l'art d'aller droit aux cœurs pour sonder leurs misères et leur communiquer d'impatients et héroïques désirs de retourner à la vraie source du salut. Tout cela peut se résumer dans ce fragment de M. de Renty : « Il parle nûement, saintement, fortement » .
Les fondations qu'il a laissées ont perpétué ses inspirations. Persécutée et spoliée, la Congrégation de Jésus et Marie résiste avec la ténacité de la Bretagne et la finesse de la Normandie; chassée de France, elle propagera dans d'autres continents l'esprit qui l'a vivifiée, car un tel esprit ne meurt pas. Son tiers ordre viendra, sous une forme ou sous une autre, remplacer silencieusement plus d'une communauté dispersée. Reste cette belle création du Bon Pasteur. C'est peut-être la plus calomniée, parce qu'elle s'adresse à des natures trop souvent ingrates, dans tous les sens malheureux du mot; mais, sans parler des âmes qu'elle sauve quand même, elle rend à nos générations cet immense service de leur montrer la pureté catholique gardant son intégrité au contact et au service des pires misères.
Le Père qui leur a donné naissance voudra sans doute justifier jusqu'au bout ce qu'il disait si bien à la
mort de son cher M. de Renty : « Prions Dieu qu'il nous unisse à son âme dans la gloire, car le propre des âmes saintes est de procurer devant Dieu l'avancement spirituel de leurs amis » .
Est-ce seulement « l'avancement » spirituel qu'il doit à tous ceux qu'il a aimés? Hélas non! Il a évangé- Usé cette belle terre de Normandie où il était né. Il a pu y suivre longtemps les traces brillantes de son apostolat, puisque, sur ks 216 martyrs des Carmes dont on instruit actuellement la cause, on en compte 5 du diocèse de Rouen, 8 du diocèse de Séez, 8 du diocèse de Bayeux et i4 du diocèse de Coutancesl Que de sujets de tristesse n'y trouve-t-il pas aujourd'hui, dans ces ravages de l'alcoolisme, de l'intempérance et 'Je l'égoïsme qui, par l'affaiblissement inouï des naissances et par la dégénérescence d'un si grand nombre de ceux qui restent, détruisent année par année cette population autrefois si vigoureuse ! Prions-le d'envoyer chez elle un nouvel apôtre. Il avait, lui, ramené dans la bonne voie des natures démunies et surexcitées à la fois par l'ignorance et par la superstition, mais énergiques encore. Celui qui viendra de sa part aura — tache plus difficile — à réveiller l'amour de l'idéal, le courage et la maîtrise de soi-même. Que notre dernier mot soit pour demander au grand missionnaire de susciter, en vue d'un travail si nécessaire, un héros digne de lui.