‹ Le Vénérable Père Eudes: 1601-1680Chapitre 34 sur 37 · I. Et non en s'en rapportant à son ministre · texte numérisé non relu

I. Et non en s'en rapportant à son ministre

dis vrai. C'est en lui et en sa très sainte Mère que je serai toujours, avec tout le respect possible, Madame, de Votre Majesté, le très humble, très obéissant et très fidèle sujet et serviteur. »

Empiétement de TÉglise et de Tun de ses ministrescontre les droits de TÉtat, dira-t-on?Non, mais avertissement donné par une autorité catholique à une* personne se disant catholique et qu'il y avait par conséquent lieu de rappeler à l'observation de ses devoirs d'état. Le désordre cependant augmentait, et le royaume ne tardait pas à être en proie, non seulement aux agitations politiques de la Fronde, mais à cette lamentable misère qui eut au moins pour effet de provoquer les merveilles de la charité de saint Vincent de Paul. Le P. Eudes adresse alors à la Régente un mémoire que les Archives de la Congrégation des Eudistesont conservé. Sans y entrer dans des considérations politiques, il signale des abus qu'il appartient au Prince de faire cesser. Il les signale, il en demande la répression, dans la langue du temps, suivant les coutumes et les lois de l'ancienne monarchie. Il lui demande de ne pas permettre que les fêtes de l'Église soient profanées par les foires et les fêtes licencieuses qui les accompagnent, que celles-ci au moins soient changées de jour. Il demande que les lieux saints soient respectés par les collecteurs d'impôts, huissiers et sergents qui viennent y arrêter les pauvres gens. Il demande que, pour mieux venir à bout de la littérature déshonnète ainsi que des excès du luxe et de la vanité, la Régente donne la première l'exemple de renoncer aux comédies et aux bals. Il lui conseille enfin de faire la paix avec les ennemis du dehors, afin de pouvoir consacrer toute son autorité à l'extirpation des hérésies. Ah! sans doute, il était peu tendre pour

ies fauteurs de ces hérésies. II avait cependant bien de la pitié dans le cœur; mais c'est à d'autres qu'il la réservait. Il ne se contente pas de l'observation qu'on vient de lire contre les saisies et arrestations faites dans les églises. « Nous voyons souvent, écrit-il, de pauvres gens dans les prisons pour avoir vendu un peu de sel afin de gagner leur vie, lesquels sont condamnés à de grosses amendes; et parce que, ne pouvant les payer, ils y pourrissent, ils sont contraints de demander comme une faveur qu'au lieu de cette amende ils soient fouettés de la main du bourreau, ce que je puis attester, comme m'étant employé quelquefois à obtenir cette grâce pour quelques-uns. Tout cela parce qu'il y va de l'intérêt du Roi. Mais comi>ien la gloire du souverain monarque est-elle davantage intéressée en tous les désordres susdits! »

La nomination de bons évêques, voilà cependant le souci par excellence I Aussi, en i653, à l'occasion de la vacance du siège de Bayeux, le missionnaire, témoin de trop de scandales, ne craint-il pas d'écrire cette lettre hardie :

a ... Je m'estimerais extrêmement coupable si je ne suivais le conseil que plusieurs grands serviteurs de Dieu m'ont donné de représenter à Votre Majesté que de temps immémorial il ne s'est fait aucune visite par l'évêque dans le diocèse de Bayeux; que cette négligence y a causé des désordres et des profanations plus grandes par leur durée que n'auraient fait plusieurs passages d'armées ennemies du nom chrétien et que cette démission volontaire d'un bénéfice si considérable semble avertir Votre Majesté que Dieu, qui prend soin du moindre de nos cheveux, ne suscite une chose si extraordinaire en ces misérables jours de corruption (où l'on ne se fait pas scrupule de renon-

cer au bénéfice de réternité pour en acquérir ou en conserver un bien moindre que Tévêché de Bayeux) que pour fournir une occasion à Votre Majesté de rendre justice au sang de son fils.... Ces considérations, Afadame, demandent à Votre Majesté un saint pour évêque de ce diocèse. Vous êtes obligée par le saint Concile de Trente, spus peine de péché mortel, de ne nommer à tous les bénéfices qui ont charge d'âmes, non seulement que ceux que Votre Majesté en estimera dignes, c'est-à-dire des saints, mais encore les plus dignes, c'est-à-dire les plus grands saints. A plus forte raison. Madame, y êtes -vous obligée pour un diocèse aussi désolé que celui dont je parlç.... »

Anne d'Autriche était certainement une personne pieuse et de bonne volonté ; car, loin d'être blessée par de telles remontrances, nous savons de la façon la plus authentique qu'elle donnait l'exemple de l'assiduité et de l'attention aux sermons du P. Eudes, toutes les fois que celui-ci parlait dans Paris ou auprès des châteaux royaux. Elle trouve, elle dit, que c'est ainsi qu'il faut prêcher et que cela vaut mieux que « les fleurettes » des autres orateurs. En 1666, il donnait la célèbre mission de Saint-Germain-des- Prés. Elle ne manqua pas d'aller l'entendre, et lui ne manqua pas de lui adresser à nouveau, du haut de la chaire, ses recommandations habituelles : travailler à la terminaison des hérésies, détruire l'athéisme, réprimer le luxe, arrêter le dérèglement des mœurs, adoucir le sort du pauvre peuple. Car, ajoute l'auteur des Annales, « il n'oublia pas les sangsues, comme il les appelait, les mangeurs de peuples, avec leurs superbes maisons et leurs dorures. Il fit ensuite une vive peinture des misères du peuple, dans laquelle il

représenta la dureté des archers de la gabelle cassant les cruches des pauvres femmes, voisines des côtes de la mer, qui y allaient puiser de Teau. » Ces exhortations n'empêchèrent pas la Reine Mère de prendre dévotement part à tous les exercices qui suivirent, aux acclamations du peuple auquel le missionnaire rappelait qu'il ne fallait pas seulement crier vive le Roi! mais vive Jésus ! On sait comment le marquis d'Urfé était venu demander à là Reine s'il était vrai qu'elle eût ordonné de faire arrêter le P. Eudes et qu'elle lui répondit : « Je vous prie d'aller présentement trouver le P. Eudes de ma part et de lui dire que je n'ai jamais eu cette mauvaise pensée et que je conserve toujours, au contraire, beaucoup d'estime pour sa vertu ».

L'année suivante (1661), il prêchait chez les religieuses du Saint-Sacrement. Le 8 février, Anne d'Autriche venait elle-même y entendre le salut et le sermon. Celait quelques jours après un incendie qui avait détruit toute une galerie du Louvre. Le missionnaire lui-même a raconté, dans une lettre aux prêtres du séminaire de Caen, comment il avait vu entrer la Reine vers la fin d'un de ses sermons et comment il s'était alors interrompu pour lui dire tout ce qu'il avait sur le cœur à propos du travail du dimanche, du luxe déployé en face de sujets accablés de misères, « qu'il était permis aux princes et aux rois de prendre quelques honnêtes divertissements, mais que d'y employer tous les jours, toutes les semaines, tous les mois, toutes les années et toute la vie n'était point le chemin du Paradis... ».

L'étonnement et l'indignation affectée des courtisans ne perdirent pas de temps; mais le P. Eudes nous apprend qu'elle leur ferma aussitôt la bouche « de la bonne manière » et qu'elle dit : « Le P. Eudes a rai-

son, il dit de grandes vérités, c'est à nous d'en profiter » .

Uae série d'années s'écoule et, en 1671 , alors que se prépare la guerre de Hollande et que Bossuet donne son Exposition de la doctrine catholique^ nous trouvons le Père à Versailles même sur la proposition de Mgr de Harlay devenu archevêque de Paris. Louis XIV l'appelait à prêcher un jubilé pendant la quinzaine de Pâques. Le Roi l'avait accueilli avec bienveillance, lui disant : « Je suis bien aise que M. l'Archevêque vous ait choisi pour cette mission, vous y ferez beaucoup de bien, vous convertirez plusieurs personnes ; vous ne convertirez peut-être pas tout le monde, mais vous ferez ce que vous pourrez ». La Reine, dit-on, veillait sur lui et sur ses missionnaires, comme une châtelaine sur ses invités, allant même quelquefois à la cuisine pour se rendre compte de ce qu'on préparait pour eux. Le couple royal suivait d'ailleurs les instructions avec une piété que les gens de la Cour n'imitaient pas tous, car leur attitude n'était pas toujours très édifiante. Aussi est-ce sur eux que se dirigea cette fois la sévérité du prédicateur. Après avoir complimenté le Roi sur l'exemple qu'il donnait : « mais ce qui m'étonne, ajouta-t-il, c'est que pendant que Votre Majesté s'acquitte si parfaitement de ses devoirs de religion et qu'Elle rend à Dieu avec humilité ses plus profonds hommages, je vois une multitude de ses sujets qui font le contraire ».

A la suite de cette mission, le Roi donna au missionnaire deux mille livres pour ses œuvres. Ce fut là comme l'apogée de sa faveur.

C'est à cette époque, en effet, qu'il fut question de le nommer coadjuteur de l'évèque d'Évreux. On a les lettres qu'il écrivit alors pour se défendre d'un

tel honneur, disant que le seul bénéfice qu'il eût jamais ambitionné était le bénéfice de la Croix. D'autre part, il craignait sincèrement d'être mis dans l'alternative d'accepter ou de désobéir. Après un premier trouble il se rassura et donna finement la raison de sa tranquillité dans une lettre à M. Mannoury.

c Cette nouvelle, lui dit-il, ne m'a pas causé la moindre altération, et parce que je suis persuadé que, quoi qu'on en dise, il ne sera rien du tout de ce qu'on projette, et parce que, si cela arrivait, ce serait assurément Dieu qui le voudrait ainsi. Dites-le bien à Mgr d'Evreux, je ne veux point d'autre bénéfice que celui que mon Sauveur Jésus-Christ a choisi pour luimême : c'est sa croix. J'en ai eu jusqu'ici de toutes espèces, et je n'ai point plié sous le fardeau; mais, pour cette nouvelle croix dont on me menace, je ne la crains point du tout. Je connais les hommes, et je suis sûr que c'est celle qu'ils m'épargneront le plus volontiers. 9

Il ne se trompait pas; on travaillait en effet à lui épargner ce genre de croix, mais pour lui en procurer une autre.

A force de chercher et de fureter de tous les côtés dans sa vie, dans ses paroles, dans ses actes, les plus rusés de ses ennemis finirent par découvrir une pièce de nature à le compromettre aux !yeux du Roi. On se rappelle les négociations très coûteuses de l'abbé Boniface à Rome en vue d'obtenir l'approbation deNotre- Dame-de-Charité. Très désireux de gagner ses subsides, tenant à honneur de réussir, M. Boniface, à court d'arguments, avait eu l'idée, dans une de ses suppliques, de déclarer que la Compagnie de Jésus et Marie demandait la permission de s'engager, par un vœu, à défendre toutes les opinions, même douteuses,

de nature à soutenir l'autorité du Saint-Père. Jamais le P. Eudes n'eût signé pareil engagement; jamais il ne fut mis au courant de cette supplique que le Pape avait refusé de recevoir. Quelque agent finit par la découvrir dans le secrétariat de la Congrégation des évêques et s'empressa de la livrer au public; car on savait bien quel effet elle devait produire sur Louis XIV. Pour rendre cet effet plus sûr et plus décisif, on ne manqua pas de crier partout que le P. Eudes, tout comblé d'honneurs et de bienfaits, avait trahi la couronne et les droits de l'Église gallicane, sa mère. Le résultat ne tarda pas à se faire sentir.

En quoi consista la disgrâce? En ceci d'abord que, le Roi ayant manifesté son mécontentement, on affecta de le croire beaucoup plus grave encore et qu'on en profita pourfaire couririmpunémentdesbruitsencore plus faux que ceux du passé. À part quelques évêques, qui prirent sa défense*, beaucoup de ses amis, de ses protecteurs même, se détournèrent de lui, comme d'un condamné.

Le serviteur de Dieu ne fut point ému outre mesure du danger qu'il pouvait courir personnellement.

T. Il convient de les nommer. Ce furent : Harlay de Champvallon, archevêque de Paris; de Matignon, évêque de Lisieux; de Maupas, évêque d'Evreux; Auvry, ancien évêque de Coutances, et de la Vieuville, évêque de Rennes, tous prélats qui, en somme, le connaissaient à fond. Mais tout le monde ne lui était pas aussi fidèle. Il écrivait en octohre 1674 > <( Je vous puis dire, mon très cher frère, que, depuis que je suis au monde, je n'ai point souffert de persécution si sanglante que celle-ci. Ce qui m'a le plus affligé, c'est qu'un de mes propres enfants qui était ici, qui n'a jamais reçu de moi que tous les témoignages possibles d'amitié, a été mon plus eruel persécuteur. Reddidit mihi malapro bonis,... Jugez, mon très cher frère, quelle douleur et quelle angoisse pour moi ! C'est en suite de cela que je suis tombé malade. »

Il tint cependant pour l'honneur de la vérité, et aussi pour le sxtlut de ses œuvres, à se justifier aux yeux du Roi. Il signa d'abord*, en présence de témoins, un désavœu authentique, que reçut et transmit le lieutenant-général de Caen. Il obtint de la loyauté de M. Boniface une déclaration le mettant hors de cause. Enfin il adressa lui-même au Roi des explications très nettes. Elles étaient d'abord empreintes de cette familiarité robuste dont il était coutumier, parlant de « cette vieille paperasse » au contenu de laquelle on savait bien qu'il était opposé. Et il terminait par ces paroles qui, avec une certaine fierté, demandaient toute autre chose que la grâce ou le pardon : « J'espère que Dieu qui vous a donné un cœur si juste et droit vous rendra le protecteur de l'innocence ».

Bien que recevant cette lettre des mains mêmes de la Reine qui avait tenu à s'en charger, le Roi ne désarma pas tout de suite. Il répondit « avec un respect mêlé d'une certaine sévérité » ' : « J'ai les meilleures intentions du monde pour le P. Eudes. Je crois qu'il est homme de bien; mais voilà une supplique^ qui est contre mon État. Il faut qu'il se justifie, et après cela on travaillera à ses affaires. » Tout en manifestant un esprit bien pointilleux et bien facile à effaroucher en matière d'Église, ces paroles de Louis XIV n'étaient sans doute pas terribles ; elles montraient des sentiments fort éloignés de ceux que le zèle ordinaire des courtisans se plaisait à lui prêter. Le Roi n'en fit pas moins donner l'ordre au Vénérable de quitter immé-

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