‹ Le Vénérable Père Eudes: 1601-1680Chapitre 4 sur 37 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES PREMIERES ANNEES JUSQU^A l'eNTRÉE A l'oRATOIRB

Au moment où je venais de prendre la résolution d'étudier de près la vie du P. Eudes, je demandais à un prêtre de Paris, bien connu pour ses longues souffrances et pour ses lumières surnaturelles, s'il avait jamais pratiqué mon héros. Entre deux accès de douleur et avec cette brièveté sûre qu'on retrouve dans toutes ses paroles, il me répondit simplement : « c'était un rude saint ! » — Oui, en effet, un rude saint et qui, peut-on ajo\iter, vécut dans une rude époque.

Né en 1601, mort en 1680, le P. Eudes est par excellence un homme du règne de Louis XIII. C'est sous Richelieu que mûrirent ses idées, que grandirent ses projets, que furent décidées ses mémorables créations. Il eut même le bonheur de voir celles-ci encouragées par le puissant cardinal. Richelieu mort, il eut à les réaliser et à les défendre. Il put encore prêcher fortement la vérité devant Anne d'Autriche et élever assez librement la voix en face de Mazarin. Il put même obtenir quelque chose de Louis XIV, malgré certaines machinations qui lui firent encourir, pendant quelques

années, sa disgrâce. Mais il reste bien jusqu'au bout le disciple de Pierre de Bérulle, Théritierdes idées du P. de Condren, Témule de saint Vincent de Paul, de M. Bourdoise et de M. Olier : groupe héroïque, groupe cornélien, dirait-on, s'il ne s'agissait que de choses humaines, et qui reconstitua Tàme religieuse de la France, comme Henri IV et Louis XI II reconstituèrent son unité politique.

C'est en Normandie, dans le diocèse de Séez, au petit village de Ri, que naquit, en 1601, Jean Eudes. « Dieu, dit-il, en son mémorial, me fit la grâce de me faire naître d'un père et d'une mère d'une condition médiocre et qui vivaient dans sa crainte ; j'ai tout sujet de croire qu'ils sont morts en sa grâce et en son amour. » Le père, Isaac Eudes, était un cultivateur aisé qui exerçait en même temps la profession de chirurgien. Il s'était destiné d'abord à la prêtrise. La peste de 1587, qui fit mourir tous ses frères, l'obligea de revenir au logis paternel pour y prendre la direction du bien de famille. Quoique gardant de sa première vocation et de ses études des habitudes pieuses — comme celle de lire le bréviaire — il se maria bientôt. Les données les plus précises montrent en lui et sa femme, Marthe Corbin, un ménage exemplaire et justement considéré, aux mœurs simples et fortes, très ami de l'autorité, de celle qu'ils avaient à exercer dans leur intérieur comme de celle qu'ils avaient à respecter dans les affaires publiques. Si les campagnes de la Normandie n'avaient point tant souffert des pillages et des excès de toute sorte des partis armés, Isaac Eudes eût peut-être été un ligueur. Il détestait certes les calvinistes dont il avait éprouvé les fureurs dans sa personne et dans ses biens; mais avec beaucoup de gentilshommes catholiques de sa province, avec le

prélat qui gouvernait depuis vingt-cinq ans le diocèse de Séez, il se rallia très délibérément à Henri IV.

Les époux Eudes étaient mariés depuis trois ans, et leur union demeurait stérile. A la suite d'un vœu — qu'ils allèrent bien vite accomplira Notre-Dame de la Recouvrance — naquit leur premier enfant; c'était notre Jean, qui toute sa vie crut pieusement devoir son existence « à l'oraison encore plus qu'à la nature » . Sa naissance fut suivie peu à peu de celle de six autres enfants, deux fils et quatre filles : une des filles se fit religieuse, les trois autres se marièrent. Quant aux deux frères du Vénérable, Charles d'Houay et François Mézeray, ils méritent une mention particulière.

Jusqu'à la Révolution française, l'usage était en Normandie, que les puinés laissassent à leur aîné le nom de famille; quant à eux ils prenaient, s'ils le pouvaient, le nom d'un champ paternel*. Tel fut exactementle cas des deux frères. Charles d'Houay, le plus jeune, resta au pays ; il fut chirurgien comme son père et il s'établit à Argentan. Un manuscrit inédit, partiellement reproduit par M. Levavasseur, nous apprend avec quel dévouement il remplit ses fonctions lors de la peste de i638. « Dans tout le faubourg St-Thomas, y est-il écrit, tout le monde mourut ou abandonna, à In réserve des sieurs de la Fontenille et Bordeaux, avec la

I. C'est là un exemple entre mille de ces a annoblîssements i» qu'on raillait déjà au xvii* siècle, qui ont continué jusqu'au commencement du xix* dans les familles nombreuses et qui ont tant contribué à discréditer l'idée de la noblesse. Les frères de Jean Eudes ne croyaient pas en être pour avoir pris une particule et un nom distinctif. Beaucoup affectèrent de croire et s^efforcèrent de faire croire qu'ils en étaient.... Il est assez curieux de voir, par le cas de la famille Eudes, que c'étaient les cadets qui prenaient la particule alors que l'aîné gardait le nom roturier.

femme dudit Bordeaux, qui restaient ; et dans la grande Rue rherbe y était à couvrir le pavé, ni voyant d'allants et venants dans tout le faubourg que le chirurgien de la Santé, M. Charles Eudes, sieur Douay, frère de M. Mézeray et du P. Eudes, qui venait quérir chez le sieur Bordeaux les remèdes qui lui étaient nécessaires et qu'on lui mettait dans le milieu de la rue, ou bien le tombereau qui venait quérir les morts ou malades. »

François, dit Mézeray^ était, quant à lui, parti, comme beaucoup d'autres cadets, chercher fortune à Paris. Son éducation avait été assez soignée, elle avait développé en lui de réels talents littéraires. Il les essaya d'abord dans la poésie légère. Il se plaça même sous la protection de l'abbé des Yveteaux, François de Vauquelin, fils de Vauquelin de la Fresnaies, dont l'existence épicurienne et les folles, on dit même les extravagantes aventures, ne faisaient pas, en dépit de quelques jolis vers, un guide bien sûr. Son élève lui dut, après tout, un conseil judicieux — la suite le prouve — celui d'abandonner la poésie et de se faire historien.

Le jeune homme ne fut cependant ni un simple historien de cabinet ni un artisan de jolies phrases. Il prit part à deux campagnes dans les Flandres. L'aide financière de Richelieu l'arrachant ensuite à la misère, il devint l'écrivain célèbre que chacun sait. Lui aussi montra qu'il était de la génération ardente et batailleuse. Peu de gens le lisent aujourd'hui ; mais Sainte- Beuve, à qui rien n'échappait, a tenu k caractériser son talent en disant que son style sent parfois le frondeur et même le républicain. « Déjà vieillissant, goutteux et céUba taire, dit, de son côté, M. Levavasseur, il avait l'air d'un soldat de Henri IV, au milieu des

courtisans de Louis XIV. Il chantait avec opiniâtreté les chansons de la Fronde sans s'apercevoir que le siècle ne voulait plus de frondeurs ni de chansons. »

Il mourut chrétiennement, confessant la foi catholique, demandant — avec plus d'humilité qu'il n'en avait eu jusqu'alors — qu'on oubliât ses exemples. Mézeray mourant, affirmait-il, était plus croyable que Mézeray en vie. C'était en i683, donc trois ans après la mort de Jean. Il était âgé de 78 ans. Il laissait un curieux testament où s'accumulaient les preuves de la sage administration qui, malgré ses fantaisies et l'irrégularité de son existence, avait accru sa petite fortune. Ce qui était mieux encore, il en faisait bon usage. Au milieu de ses nombreux legs, et à côté de celui qu'il laissait à la fidèle servante dont il avait reçu les soins pendant trente-six ans, se détachait celui-ci : « Je donne et lègue la somme de 120 livres pour aider h construire un monument au R. P. Eudes, mon frère, quoique en effet sa vertu e.t sa réputation lui en ont dressé un plus beau que ne sauraient dresser les mains de tous les hommes. »

La Normandie contemporaine fut donc bien inspirée de célébrer à la fois les trois frères et d'unir leurs figures en un même médaillon, de leur consacrer enfin une même fête, où Tonne manqua pas de rappeler la fière réponse de Charles d'Houay au gouverneur qui voulait faire démolir une tour et une horloge d'Argentan : « Nous sommes trois frères, adorateurs de la vérité; l'aîné la prêche, le second l'écrit, et moi je la défendrai jusqu'à mon dernier soupir. » — Paroles qui, dit-on, sauvèrent, pour celle fois, la tour ; elle ne fut démolie qu'en 1727.

Il est temps de revenir à notre héros. La suite de ce récit montrera bien ce qu'il a retenu de ce tempé-

rament héréditaire, lui queHuet, évêque d'Avranches, a qualifié d'ardent et d'audacieux (ardens et audax). Une piété précoce, exceptionnelle, soutenue par l'idée que l'on lui suggéra de bonne heure que, venu au monde grâce à l'intercession de la sainte Vierge, il avait dû lui être consacré, apaisa cette fougue native, ou plutôt doit-on dire peut-être qu'elle le métamorphosa. Ce sera, je crois, l'avis de ceux pour qui la patience à supporter volontairement une injure atteste quelquefois plus de courage que la colère avec laquelle on cherche à la venger.

Tous les historiens de sa vie rapportent donc qu'à l'âge de 9 ans, ayant reçu d'un de ses camarades un soufflet, il s'était aussitôt souvenu du conseil de l'Évangile : il avait tendu l'autre joue, en disant : « Frappe de l'autre côté, si tu le veux ». Ajoutons que son agresseur lui demanda pardon, que plus tard il tenait à raconter lui-même le fait, alors que le Père Eudes était devenu célèbre par l'éclat de toutes ses vertus*.

Il fallait cependant songer à son instruction; or le village n'avait aucune école. Malgré les craintes de sa femme qui redoutait les longues courses pour son enfant alors délicat, le père résolut de l'envoyer tous les jours chez un prêtre, Jacques Blanette qui tenait une sorte de classe dans une paroisse voisine. C'est sous ses yeux que le petit Jean commença, et très sérieusement, l'étude simultanée du grec et du latin. A i4 ans, il partait pour le collège que par la volonté d'Henri IV (en 1608) les Jésuites venaient d'ouvrir à Caen. L'émotion de sa mère avait été cette fois plus vive encore : la séparation lui coûtait beaucoup; elle ne savait trop, disait-elle, ce que deviendrait l'àme de son fils dans

Page 1