‹ Le Vénérable Père Eudes: 1601-1680Chapitre 5 sur 37 · I. Voir Hérambourg, éd. Le Doré, p · texte numérisé non relu

I. Voir Hérambourg, éd. Le Doré, p

une ville où les huguenots formaient le tiers de la population. De plus, le collège, qui avait 800 externes, ne recevait des internes qu'exceptionnellement : c'est tout au plus s'il en comptait alors une vingtaine. Il fallut que Jean logeât en ville, nouveau et plus grand sujet d'inquiétude. Isaac avait, quant à lui, pleine confiance dons la foi déjà éprouvée et dans le caractère de son fils : cette confiance ne fut pas trompée. Le jeune homme, dès son arrivée en rhétorique, puis l'année suivante, en philosophie, disputa la première place à l'un de ses condisciples. D'autre part, non seulement ses camarades ne l'appelaient que « le dévot Eudes » ; mais ni les exercices ordinaires, ni son admission dans la congrégation de Marie ne suffisaient à sa piété : elle connaissait déjà les élans du mysticisme et les austérités de la discipline ascétique. Son imagina-tion et son cœur retrouvaient sans doute la, dans leur intacte vitahté, toutes les énergies que les tentations habituelles avaient en vain sollicitées. Pour préserver lesjeunes gens bien des moralistes leur disent : « Pensez à la fiancée qui vous attend ! » Ce conseil, Jean Eudes se le traduisait à lui-même en un langage céleste. Sa fiancée, c'était la sainte Vierge, avec laquelle il voulait passer un contrat. Il mettait même, dit-on, ainsi que l'avait fait saint Edmond, un anneau au doigt de sa statue : plus hardi et non moins tendre que ces jolies saintes des tableaux^e l'école italienne, tendant leurs doigts effilés à l'anneau que leur offre l'enfant Jésus. Quand il termina sa philosophie, sa résolution était prise, et il l'avait fait approuver de son confesseur : il serait prêtre. N'était-ce pas la suite, marquée d'avance, d'un vœu de chasteté dans lequel les épreuves mêmes de l'adolescence l'avaient confirmé? Son père et sa mère ignoraient ces secrets engagements. Craignant

toutefois qu'il n'allât s'enfermer dans quelque monastè re , ils s'occupèrent, bien qu'il n'eût que dix-neuf ans, de le m arier. Ils avaient même fait choix d'une jeune fill e de bonne famille, belle, pieuse et d'une fortune suffisante. Les parents étaient d'accord, et il semblait que pour le jeune homme comme pour la jeune fille l'autorité paternelle n'eût qu'à recueillir un consentement dont il n'y avait pas lieu de douter. Jean ne voulut pas heurter de front la volonté de son père et entamer immédiatement la lutte. Il fit une réponse évasive, à laquelle on ne s'arrêta pas. Dès le lendemain il était conduit, dans la maison de la prétendue, à une réunion de plaisir, où furent multipliées les allusions. Il y fit une contenance polie, mais froide. C'était le père qui, nous dit Martine (et combien la peinture du bon Eudiste ne paraîtra-t-elle pas naturelle à plus d'un chef de famille!), en était réduit à suppléer par sa belle humeur à la gaieté qu'il essayait inutilement d'éveiller chez le jeune homme. Le retour au logis ne fut gai d'aucun côté. « Que signifiait pareille conduite? Où prétendait-il en venir ? Avait-il par hasard l'intention de ne pas tenir compte de la volonté paternelle ? » Après ces paroles sévères, le maître de la maison quittait brusquement le jeune taciturne. Il fallut donc que celui-ci résistât encore avec obstination et avec respect. Ce n'était pas assez : il fallut qu'il s'expliquât. Ce fut alors un autre genre de difficultés. Cependant l'idée que son fils serait, non pas religieux, mais prêtre séculier et que les fonctions du sacerdoce ne l'enlèveraient pas aussi complètement à sa famille, vint au secours des sentiments si chrétiens du père, et le consentement fut obtenu. A cette époque, où les séminaires étaient encore inconnus, la prêtrise se donnait vite. Jean Eudes était venu en vacances au mois d'août. Vers la

fin de septembre, après la retraite de dix jours qui était en usage dans le diocèse, il reçut la tonsure et les ordres mineurs. C'était en 162 1 : il avait donc environ 20 ans.

Les études spéciales qu'il n'avait pas faites avant, il entendit bien les commencer immédiatement après. Il demanda donc a son p^re et il obtint facilement de lui la permission d'aller à l'Université de Caen suivre des cours de théologie et de controverse, de controverse surtout, c'était l'arme nécessaire en un temps où l'on discutait avec tant d'âpreté, de subtilité, entre protestants et catholiques. Il travailla très ardemment et très pieusement : mais a mesure qu'il avançait dans la science et dans la pratique des choses religieuses, il sentait le besoin de plus de secours afin d'être capable de plus d'action. L'Oratoire avait une maison à Caen. Ce que Jean Eudes en vit et en sut le tenta. Il s'en ouvrit aux supérieurs de la maison, il en reçut des encouragements, et il ne tarda pas à prendre la résolution de se faire admettre dans la compagnie jeune encore et déjà justement fameuse. Mais pour quitter la Normandie, pour aller faire à Paris un noviciat destiné à être suivi de ce que voudraient ses nouveaux supérieurs, il fallait une seconde lutte au foyer familial. Devant la résistance, devant les reproches très vifs, assez durs même de son père, il s'armait de courage et il discutait. Devant les larmes de sa mère, il crut n'avoir de salut que dans la fuite ; il partit à cheval dans la direction de Paris. Il avait fait à peine trois lieues que son cheval s'arrêtait court et refusait d'avancer. Le pieux jeune homme crut voir là un signe de désapprobation ou tout au moins l'avertissement que c'était son devoir de tout faire pour ne s'en aller qu'avec l'agrément et la bénédiction de ses parents. Il retourna

sur ses pas et, après des scènes attendrissantes, il obtenait enfin ce qu'il avait renoncé trop vite h solliciter. Le jour de TAnnonciation de 1623, il était reçu à l'Oratoire par son illustre fondateur Pierre de Bérulle. Qu'avait-il quitté ? Qu'allait-il trouver ?

Ce qu'il avait quitté, c'était un pays qui, ressemblant en cela au reste de la France, présentait le spectacle d'une grande désorganisation religieuse.

Avait-on déserté les églises ? Non certes ! Là où elles n'avaient pas été détruites par les calvinistes, on s'y portait en foule ; car on attribuait au lieu saint, à ses pierres, à ses voûtes, à ses images un pouvoir de justification dispensant de toute autre vertu ceux qui le fréquentaient. Le P. Eudes lui-même ne tardera pas à nous l'apprendre. « Plusieurs s'imaginent, écrira-t-il, que c'est assez pour être du nombre des prédestinés, d'être d'une ville ou d'une paroisse dont l'église soit consacrée à la Mère de Dieu. » On y venait donc : mais de quelle façon? Depuis de longs siècles la maison de Dieu était aussi la maison du peuple. A beaucoup d'égards il y avait quelque chose de touchant à voir comment c'était là l'enceinte où se défendaient les intérêts de la paroisse, où ceux qui n'avaient pas d'autre école ou d'autre lieu de récréation, y faisaient instruire leurs enfants, y assistaient aux représentations des mystères... Mais l'abus était venu, il avait grandi. Malgré les prescriptions de bien des conciles (concile de Rouen de i58i*, concile d'Aix de i585, etc.), le

I. Qui disait : a Au lieu de Texhortation et de la prédication de la parole de Dieu, que les curés doivent faire au peuple, ils sont contraints, au milieu de la messe, de faire l'office de «ergents, de crieurs publics, de pé.ngers, de proclamer les im-

P. Eudes pouvait donner les descriptions indignées et attristées qu'on va lire : « Il n'y a plus de sanctuaire ni de lieu réservé aux sacrés ministres du saint des saints. Tout y est ouvert, non seulement aux hommes laïques, aux femmes mondaines, aux mauvais pauvres qui n'entrent dans les lieux saints que pour les profaner, mais même aux chiens qu'on souffre s'y promener et y faire tout ce qu'ils veulent ; c'est une caverne de larrons une et retraite de bétes, un lieu de profanation.... Vous voyez les laïques, tant hommes que femmes, entrer dans le chœur et dans le sanctuaire, prendre la place des prêtres, se placer quelquefois au-dessus d'eux, se mettre contre les autels et même s'y appuyer. ... En quel équipage les femmes y viennent-elles ? Elles s'y prér sentent, voire même elles entrent dans le sanctuaire comme si elles venaient au bal ou a une danse, avec des habits pompeux, les cheveux frisés, crêpés, annelés et avec la gorge et les seins découverts.... Combien y en a-t-il qui, au lieu de s'humilier devant la majesté du grand Dieu, lancent des regards envenimés de tous côtés et qui empoisonnent les cœurs ! Combien y en at-il qui, voulant être vues de toutes parts et donner plus de facilités à leurs yeux, se perchent, s'il faut ainsi dire, sur des bancs comme des oiseaux de mauvaise augure ! Combien y en a-t-il qui sont assises sur des carreaux ou plutôt sur des trônes de velours ornés de passements d'or et d'argent ou enrichis de broderiei * Comme si le pavé de la maison de Dieu n'était pas digne de porteries uns et les autres et comme si elles venaient à l'église, non pour lui rendre leurs adorations, mais pour se faire adorer elles-mêmes ! »

pôls et enchères, conditions et tous autres mandements des princes, juges et magistrats séculiers ».

Quand ils ne répondent pas, de leur coté, comme on le devine, à des provocations si vivement dépeintes, les hommes de qualité excitent plus encore la verve indignée du jeune prêtre. « Il faut que leur faux honneur préside partout, commande partout, là même où la religion rappelle à tous les chrétiens indistinctement qu'à Dieu seul appartient toute louange et toute gloire. Témoins les querelles, les inimitiés, les eflFusions de sang et les meurtres qui arrivent souvent pour les préséances qu'ils . prétendent dans l'église, pour le pas-devant qu'ils veulent avoir en allant à l'oflFrande.... N'en a-t-on pas vu en nos jours un de ces monstres d'orgueil et de superbe donner de son épée au travers du corps d'un homme qui était aux pieds d'un confesseur, parce qu'il ne voulait pas lui céder la place! En a-t-on pas vu d'autres qui, au sortir du confessionnal, à l'heure qu'ils se présentaient pour recevoir le corps et le sang de Jésus-Christ, le jour même de Pâques, ayant été appelés pour aller sur le pré, tourner le dos à Dieu pour aller sacrifier leur sang et leur vie à Satan et à l'idole du point d'honneur! »

Tout ce beau monde mettait-il du moins son point d'honneur à parer le temple de Dieu? Poursuivons.

« Ce n'est pas tout : voulez-vous voir le peu de vénération que la plupart des chrétiens ont pour la maison de leur Dieu ? Allez-vous en dans les maisons des grands et des riches : vous n'y verrez rien qui ne soit net et en bon ordre; vous les verrez ornées de riches tapisseries, de meubles précieux, de beau linge, de vaisselle d'argent et souvent lambrissées d'or et d'azur. Allez dans les églises : vous en verrez plu* sieurs au dehors environnées d'ordure et de puanteur^; au dedans tapissées de toiles d'araignées, pavées de

boue et de poudre; les vitres et la couverture rompues et ouvertes au vent, à la pluie, à la grêle et à la neige; les autels dénués d'ornements et couverts de poussière, les prêtres offrir le redoutable sacrifice avec des aubes et des chasubles toutes déchirées, des corporaux et des purificatoires quelquefois si sales qu'ils font mal au cœur; des calices d'étain et tout noirs; le très Saint Sacrement dans un ciboire de même étoffe et dans un chétif tabernacle tout couvert et rempli de poudre et d'ordure, sans lampe et sans lumière et sans aucune marque de religion. O Dieu, ô grand Dieu, oii est la foi des chrétiens? Si vous êtes leur Père, oii est l'honneur qu'ils vous rendent? Si vous êtes leur Souverain, où est la crainte qu'ils vous portent? Seigneur Jésus, il est temps que vous veniez juger le monde selon votre parole, car il n'y a plus de foi en la terre*. »

Voilà certes une peinture qui fait connaître aussi utilement l'àme du peintre que l'objet même sur lequel ses regards se sont arrêtés si tristement!

De ce lamentable état de choses le pauvre peuple était incontestablement plus victime qu'auteur. Sa foi était mal éclairée, ignorante, facile à abuser et à séduire; mais au fond elle était vive. Le succès prodigieux des missions des Olier, des Maunoir, des Grignon de Montfort et du Père Eudes, allait le démontrer bien vite, et on devait alors s'apercevoir que la vitalité d'un organisme se mesure, non à la bénignité des atteintes qu'il subit, mais à l'énergie et à l'efficacité de sa propre réaction. Non, si les églises

I. Traité de Vhonncur du aux lieux sacrés^ tome II des OEuvres complètes (édition entièrement conforme au texte original), in- 12, Vannes, 1906, p. 4^ et 44* — C'est à ce même livre que nous empruntons les citations précédentes.

étaient en si piteux état, la faute n'en était pas aux malheureux paysans pillés par les bandes, écrasés par le fisc. Quelle pitié Fauteur des lignes qu'on vient de lire n'a-t-il pas pour eux, lorsque, dans cet opuscule même où il flétrit le mépris fait du temple sacré, il montre les serments, huissiers, coureurs de tailles et impôts venant, les jours de dimanche et aux fêtes les plus solennelles, prendre les chrétiens « à la sortie des églises, quelquefois même jusque aux pieds des autels pour les traîner dans les prisons, sans respecter la sainteté ni du jour ni du Heu et sans avoir égard aux lois civiles et ecclésiastiques qui défendent de si horribles concussions ».

Mais à cette époque comme à toutes les autres, il ne manquait pas de gens habiles à ramasser des richesses au travers même des malheurs publics. Si Jean Eudes voyait les églises de Normandie déshonorées par la saleté et le dénuement, les prêtres du reste de la France n'étaient pas mieux partagés. Or, Grandet, en nous montrant un promoteur du diocèse de Lyon affligé du même spectacle, nous en donne cette explication* : « La cause de ces désordres, dit-il, venait en partie* de ce que, contre les dispositions de la déclaration du roi Henri le Grand du i6 mars 1609, enregistrée au Parlement dans la même année, conformément aux anciens canons et au concile de Trente qui attribue la connaissance des comptes de fabrique aux archevêques et évêques, les juges et autres officiers des lieux prenaient connaissance desdits comptes, et, d'intelligence avec les marguilliers,

I. Les saints prêtres français du xvii" siècle^ édite par M. Letoumeau, in-8®, Angers et Paris, 1897, V^%^ ^^®' ^f a. Car les pillages des calvinistes y avaient aussi grandement

contribué.

faisaient mauvais usage des revenus des fabriques, les tournant à leur profit plutôt qu'à celui des églises. » Il est un autre mal religieux qui, à cette époque troublée, produisit, dans tous les sens du mot, d'horribles ravages; car il détraqua des masses de cerveaux et fit périr sur le bûcher des milliers d'hommes* : je veux parler de la sorcellerie, de la magie et des superstitions diaboliques. C'était une véritable épidémie, et il était bien peu de gens qui n'y eussent leur part de responsabilité. De presque toutes les provinces atteintes, on pouvait dire ce qui a été dit de la Lorraine*, a Les luttes religieuses et civiles, les passages incessants de troupes, les pestes réitérées et la misère qu'elles laissaient après elles, les déclamations de Luther contre le diable, les courants d'idées et d'émotions venus des pays voisins, avaient produit un profond ébranlement moral. Des esprits exaltés servis par des corps anémiés formaient une matière bien préparée à l'hystérie ». D'autre part, les malandrins de tout rang, ayant sans nul doute plus d'intérêt à croire au diable plutôt qu'à Dieu, et plus logiques assurément que l'assassin napolitain qui recommande son poignard à la Madone, usaient largement de ce qu'on appelait les maléfices. Ils épouvantaient ainsi leur victime, ils la mettaient plus à la merci de leur brutahté ou de leur cupidité : l'illusion commune ne pouvait qu'augmenter l'audace des uns et la frayeur des autres. Pour ce qui est du fanatisme porté à la cruauté par le sentiment exagéré d'un devoir à la fois social et religieux, les protestants n'avaient rien

1. On sait que nous sommes ici à Tépoque des possédées de Loudun.

2. Abbé E. Martin. Histoire des diocèses de Toul et Nancj-, 3 v, in-8*, 1901.

à reprocher aux catholiques; les raisonnements des prétendus savants travaillaient à Tenvi des paniques ou des folies populaires; le pédantisme des procureurs et juges séculiers (car ce n'était pas TÉglise qui poursuivait les sorciers) faisait plus rage que Tabus des exorcismes. Le procureur Nicolas Rémy a homme doux et paisible, écrivain judicieux et poète à ses heures » se vantait d'avoir envoyé aux bûchers neuf cents sorciers. Et malheur au pauvre ecclésiastique qui, plus évangélique ou moins affolé que ses confrères, voulait sauver un accusé par une action toute liturgique ! Un curé de Nomécourt, Dominique Cordier, y avait regardé de plus près que les autres ; il s'était convaincu de la futilité de leurs accusations. Avec de simples exorcismes il avait guéri plusieurs prétendus sorciers. Mal lui en prit. Dénoncé par une femme de mauvaise vie, il comparut à son tour devant la justice laïque et fut bel et bien brûlé vif « pour avoir soustrait au supplice un grand nombre de fauteurs de Satan^ ». En retour, ceux qui, par esprit d'impiété contagieuse, de révolte et d'anarchie, jouaient avec ces superstitions et s'efforçaient d'en tirer un parti quelconque, étaient souvent les mieux à l'abri^

Les historiens des missions des Pères Le Nobletz et Maunoir en Bretagne nous retracent exactement les mêmes tableaux (peut-être avec des couleurs plus violentes et plus sombres encore). Ils ajoutent que si le peuple était traître et farouche, la noblesse était joueuse, querelleuse, dissolue, blasphématoire et brutale, que la bourgeoisie, bien qu'un peu plus résis-

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