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humain ; de plus, dans le peuple, il y a schisme et division a cause de moi : à un jour bon succède un jour mauvais, à cause des ennemis de la foi qui tâchent de séduire mes chrétiens. Néanmoins, j'ai baptisé heureusement jusqu’à cette heure plus de cent trente personnes des deux sexes, et il se ferait ici des fruits glorieux, s’il venait de saints Frères prêts à souffrir, même le martyre. Donc, Frères bien-aimés, je tourne mes regards vers vous, puissiez-vous consoler le pérégrinant infortuné, séparé de ses saints compagnons. Je vous en conjure avec larmes! Ah ! qu'ils viennent ces Frères pieux, qu'ils viennent, enracinés dans la patience! afin que le fruit béni du Baptême donné à ces âmes se conserve et qu'en son temps il puisse, après qu'on en aura exclu la paille inutile, être recueilli dans les greniers du Seigneur !
« Quant à la route de l'Ethiopie qui est ouverte, j'ajoute un mot : si quelque serviteur de Dieu veut s'y rendre pour y prêcher la foi, il le pourra facilement et sans grands frais. Du lieu où je suis, et d’après ce que j’ai entendu, ce serait une voie magnifique pour la propagation de l'Evangile.
« Je vous fais savoir que notre nom de Latins a plus d’autorité auprès des Indiens qu'auprès de nous. Continuellement, ils attendent la venue des Latins parce qu'il est écrit ‘dans leurs livres qu’une expédition de ce genre aura lieu. Chaque jour à leur manière, ils prient Dieu qu'il en hâte l'heure si désirée ! Si le Seigneur Pape avait deux galères sur ces mers, quel profit pour les âmes et quel détriment pour ‘le sultan d'Alexandrie! Oh! qui annoncera ces choses au Saint-Père ! Moi, pauvre pérégrinant, je ne le puis ; maïs à vous, mes Pères, je confie le tout. À Dieu donc, Ô pieux Pères. |
« Dans vos prières, souvenez-vous du pèlerin du Christ, priez tous pour lui, intercédez auprès du bon Jésus pour que les néophytes indiens, par votre concours, puissent
dans leur âme être rendus blancs et purs. Je m'arrête avec. peine, et de nouveau je me recommande tout entier et de toutes mes forces aux prières de tous. |
« Donné à Thana des Indes, dans la ville même où mes compagnons ont été martyrisés, en l’an du Seigneur 1324, au mois de janvier, fête des saints martyrs Fabien et Sébastien ! » .
Cette lettre ne rappelle-t-elle pas les pages les plus belles des Actes des Martyrs? Comment, en la lisant, ne pas éprouver la plus vive émotion? Aux répétitions multipliées des mêmes mots, on sent l’absence de toute recherche. Le Père livre toute son âme! | |
Remarquons aussi le prestige qu'exerçait en Orient le nom latin, et quelle influence aurait eue l’action pontificale dans ces pays soumis violemment au mahomeétisme, si cette action de la Papauté eût été tant soit peu soutenue par les puissances catholiques.
Cette fois, le touchant appel du V. P. Jourdain à ses Frères et aux Frères-Mineurs de la Perse fut non seulement entendu, mais couronné d’un plein succès. Plusieurs dominicains ne tardèrent pas à réjoindre le saint apôtre de. l'Inde, et, parmi eux Fr. François de Pise qui, plus haut, nous a raconté le martyre des quatre Pères franciscains.
Les nouveaux missionnaires se montrèrent dignes de leur chef et de leur devancier dans cet apostolat laborieux et fécond, et le V.P. Jourdain lui-même put, dans ses Mirabilia leur rendre ce témoignage. « De mon temps, cinq Frères- Prêcheurs et les quatre Frères-Mineurs, martyrisés à Thana, ont été immolés pour la foi en ces contrées. »
C'est ainsi qu’au début du quatorzième siècle, pendant
que les franciscains fondaient la mission de la Chine, les fils de saint Dominique, au prix d’héroïques labeurs et dans le sang des martyrs, créèrent la mission de l’'Hindoustan.
Les Frères-Prêcheurs établis aux Indes ne restèrent pas à Thana et dans la région circonvoisine, ils pénétrèrent dans, l'intérieur de ces pays immenses. Bientôt ils eurent évangélisé toute la presqu'île en deçà du Gange : le Mangalore, le Mayssour, le Molpha, le royaume de Travancore, théâtre, deux siècles plus tard, des œuvres apostoliques des dominicains portugais et du grand saint François Xavier, en 1542.
ll y eut aussi des Frères-Prêcheurs à Méliapour, sur la côte de Coromandel, au tombeau de saint Thomas, où vingt ans auparavant, nous nous en souvenons, mourait Fr. Nicolas de Pistoie entre les bras du futur archevêque de Pékin, Jean de Monte Corvino. On en trouve la preuve dans un document italien du quatorzième siècle conservé à la Bibliothèque Laurentienne de Florence (1).
C'est un Frère Menentillo de Spolète qui, de Meliapour écrit à l'illustre Fr. Barthélemy de San Concordio, religieux du couvent de Pise. Après lui avoir souhaité sagesse et santé, Fr. Menentillo lui dit : « Je me rappelle que vous avez un grand amour de la science; vous savez beaucoup et vous voudriez tout apprendre : c'est pourquoi je vous entretiens de l’Inde supérieure, bien qu'un Frère-Mineur, le compagnon du Frère Nicolas, celui-là même qui a reçu - son dernier soupir, en ait déjà parlé ; j'ai vu ce Frère et j'ai conféré de tout avec lui. »
Dans cette même lettre, Frère Menentillo, loin de se
montrer indifférent aux choses de la science, cherche à
(1) Ce document signalé par Echard nous a été communiqué par lé R. P. Joachim Berthier, O. P. Il a déjà paru, mais tronqué et mal copié dans les Mémoires du P, Fineschi, Nous le publierons.
expliquer, par des données astronomiques, pour quelle raison il n’y a ni printemps ni automne en ces régions. Il parle de la durée à peu près égale des jours et des nuits, de la position des étoiles, de la géographie de l'Inde supérieure qu’il appelle Maabar.
« Dans ce pays, dit-il, on trouve de grandes villes assez bien habitées, les cases sont faites de terre. »
Il traite pareillement des animaux, des plantes, des arbres, des fruits et des productions du pays, puis de la religion et des mœurs de ses habitants. Il indique le mode de navigation, confirme le renseignement des Mirabilia sur la façon étrange dont on reliait ensemble les pièces d’un navire; il fait connaître les vents qui soufflent dans ces régions, quand ils permettent de naviguer avec sécurité et quand, à cause d’eux, il y a péril à se mettre en mer. Il remarque enfin, qu’à certaines époques, les vents sont tellement violents, qu'on estime perdu tout vaisseau sorti du port.
Cependant les progrès de la foi et le besoin de plus en plus grand de missionnaires pressaient le V. P. Jourdain de reprendre le chemin de l'Occident et d'aller se présenter au Souverain-Pontife Jean XXII, qui siégeait à Avignon. Il se mit donc en route, mais au lieu de suivre la voie qui l'avait amené dans les Indes, de la côte du Malabar, il se dirigea par mer vers l’Arabie et la parcourut afin de pouvoir rendre compte au Pape de la situation morale et religieuse et des espérances, au point de vue de l’évangélisation, qu'offrait cette contrée jusqu'alors à peu près inconnue (1).
(1) Il est certain que le P. Jourdain a parcouru l'Arabie, on ne voit guère, d’après son propre récit, d’autre moment où il ait pu faire ce voyage.
De l'Arabie, il gagna probablement un port de l’Archipel, visita l'île de Chio, puis s’embarquant sur un vaisseau génois, vénitién ou pisan, il atteignit Avignon, séjour de la cour pontificale.
Pour un voyage aussi pénible, il ne fallut pas moins de six à dix mois, et puisqu'’en août 1329 le V. Père Jourdain était depuis quelque temps déjà, auprès du Pape, on peut donner pour certair qu'il dut quitter sa chère mission des Indes vers la fin de l’année 1328, quatre ans après qu'il faisait à ses Frères de Tauris et de lie l'appel Su LL que nous avons lu.
A Avignon, le V. P. Jourdain fut interrogé par en XXII et par les cardinaux, dont plusieurs étaient de son Ordre, sur ces lointains pays qu'il avait évangélisés. Ce fut, on le croit, pour répondre aux questions qui lui furent posées que le vénérable missionnaire rédigea son mémoire intitulé Mirabilia (1).
Dans cette relation, le P. Jourdain revient sur son apostolat chez les Hindous, et sur les maux qu’il y a endurés.
Citons-en tout entier ce passage du plus haut intérêt : « Quant à la conversion de ces peuples de l’Inde, je dis que s’il y avait là deux ou trois cents bons Frères qui voulussent avec ferveur et générosité prêcher la foi catholique, il n’y aurait pas d’année, où plus de dix mille personnes ne se convertiraient à la vraie foi !
« Pendant le temps que j'ai vécu au milieu de ces schismatiqueset infidèles dix mille environ se sont convertis. Nous n'étions qu’un petit nombre, nous ne pouvions tenir beaucoup de pays, ni les visiter tous. Une multitude d’âmes, Ô
0) La Société de Géographie publia en 1822 ce mémoire, d'après uñ manuscrit appartenant au baron Walkenaer.
douleur, ont péri et périssent encore, faute de prédicateurs qui leur annoncent la parole de Dieu !
« Quelle tristesse, quelle affliction d'apprendre que les infidèles sont pervertis par la prédication des Sarrasins maudits et perfides qui vont de ci et de là par tout l'ouest, comme nous et plus que nous, afin de les gagner tous à leur perfidie ! Ce sont eux qui nous accusent, qui nous frappent, nous jettent en prison et nous lapident, comme moi-même personnellement j'en ai fait l'expérience ! Quatre fois j'ai été incarcéré par eux. Combien souvent ils m'ont arraché les cheveux, frappé, lapidé? Dieu le sait. Mes péchés le meritaient, je l’ai supporté volontiers, puisque je n'ai encore pu, pour la foi, donner ma vie par le martyre, comme il est arrivé à mes quatre premiers compagnons. Qu'il en soit de moi du reste ce que voudra le Seigneur. De mon temps cinq Frères-Prêcheurs et quatre Frères-Mineurs sont morts en ces contrées, massacrés pour la foi catholique. Malheureux que je suis de ne l'avoir pas été avec eux! »
On sent dans le récit du Vénérable Père qu’il aimait ces peuples de l'Inde pour lesquels il avait souffert jusqu'à l’effusion du sang. Aussi, pour lui il n’y a pas de pays pareil ni de peuples meilleurs. Mehor non est terra et pulchrior populus nec sic probus. Nulle part les vivres ne sont aussi bons et agréables ; les habitudes de la vie et les mœurs y sont aussi nobles qu'au sein de la chrétienté. 11 y a chez eux plus de bonne foi, Dieu m'en est témoin, ceux qui ont été convertis à la sainte religion par les Frères-Prêcheurs et les Frères-Mineurs sont certainement dix fois meilleurs et plus charitables que nos chrétiens d'Europe. » Ailleurs, à propos de l’Inde-Mineure, il fait encore cette remarque : « Les payens ont des prophètes qui assurent que nous, Latins, nous devons conquérir le monde entier. Dans ces Indes, il y a des tribus qui se disent chrétiennes et ne le sont
pas. Elles n'ont pas le Baptême, ne savent rien de la foi, et pensent que saint Thomas était le Christ. J'y ai baptisé et gagné à la foi près de trois cents personnes dont beaucoup étaient des idolâtres et des Sarrasins. »
Plus occupé du salut des âmes que des choses de ce monde, Fr. Jourdain ne dédaigna pas toutefois de prêter attention à l'histoire naturelle des pays qu'il habita ou qu'il parcourut. Dans son mémoire, il en décrit même certaines curiosités, il parle de la flore et de la faune de ces contrées : il expose les mœurs des éléphants, leur force, leur sagacité, la manière dont on leur fait la chasse et dont on les dompte.
Le missionnaire signale des oiseaux dont le plumage est d’une grande variété et qui ne ressemblent en rien à ceux d'Occident, notamment des perroquets de toute couleur. Il a vu des arbres gigantesques, des serpents dont certains, d'une grosseur énorme, sont inoffensifs.
Il donne également des détails de mœurs d’un véritable intérêt. À la mort d’un personnage de haut rang, il a vu ses : femmes, au nombre de cinq, monter sur le bûcher disposé pour la dépouille mortelle du défunt, et se laisser brûler vives près du cadavre. Il fait l'observation que ces infortunées vont à cette mort comme à des noces ; il décrit aussi l’attitude des guerriers allant au combat. Au point de vue de la religion, il dépeint les usages de ceux qui sacrifient aux idoles, des adorateurs du feu, etc.
Enfin il énumère les différentes contrées qu’il a connues pour les avoir parcourues lui-même, et celles dont il a entendu parler par d’autres voyageurs. Il a visité la Grèce, l'Arménie, les îles de l’Archipel, la Turquie, la Perse, ce qu’il appelle l’Inde-Mineure, c’est-à-dire la partie supérieure des possessions anglaises de l'Hindoustan et les Grandes- Indes, ou l’Inde-Majeure. Il est allé en Chaldée et en Arabie. Dans la partie inférieure de la presqu'île Cisgangétique, il
signale douze rois idolâtres, dont le plus puissant règne sur le Malabar, lieu où naît le poivre; le roi de Singuyli, celui de Coulam, de Molephata (ou Molpha), le roi de l’île de Ceylan, où il y a des pierres précieuses et de magnifiques éléphans ; le roi de l’île de Thana (ou Jana), le très puissant roi de Télène, le prince de Maratha dont le royaume est très vaste, et le roi de Batigola, soumis aux musulmans.
L'auteur nomme une troisième Inde qu'il n’a pas vue; entre cette Inde et l'Ethiopie, on assure, dit-il, que se trouve le paradis terrestre. 11 n’a pas visité l'Ethiopie où il y a deux grands volcans ; là, tout le peuple est chrétien, mais hérétique. Il a sur ce pays des renseignements circonstanciés. Le sultan de Babylone paie tribut à l'empereur d’Ethiopie. Il en est de même de la grande Tartarie; il n’y a pas pénétré, mais ce qu'il en raconte il le tient de témoins dignes de foi. En ce pays, il n’y a qu'un seul empereur, contrairement à l’usage des Indes où se trouvent beaucoup de princes particuliers. Enfin il dit un mot de la terre d’Azan, de Morgan, des montagnes avoisinant la mer Caspienne, de la Géorgie et du royaume de Cathay ou Chine septentrionale, vers lequel il se dirigeait quand il fut arrêté à Thana. Il indique aussi les distances entre Constantinople, la Tartarie et l'empire de Perse qui s'étend, dit-il, depuis Trébizonde et la mer Noire jusqu’à l'océan Indien.
Tel est en résumé ce traité des Merveilles que le V. P. Jourdain offrit au Pape Jean XXII.
Le V. Père Jourdain de Sévérac n’était pas le seul missionnaire présent à la cour pontificale d'Avignon, dans l'été de 1329.
Faire connaître ici ces hommes apostoliques, narrer leurs actes glorieux, reproduire les lettres mémorables que le
2 36 = Saint-Siège, à leur occasion, adressa aux empereurs de Trebizonde, de Perse, de Tartarie, d’Ethiopie, aux princes de Russie, de Géorgie, du Khorossan, du Turkestan, etc., serait écrire une belle page de l’histoire des missions du moyen âge. Mais le cadre de cette notice ne le comporte pas. Revenons au V. P. Jourdain, plaidant la cause de la mission des Indes devant le Pape Jean XXII.
Cette œuvre était en pleine floraison. Il lui fallait un évêque pour la développer, lui communiquer les grâces, et lui donner la direction conférée à l’épiscopat par Notre-Seigneur Jésus- Christ. C'était du reste la règlequele Saint-Siège s’étaitimposée. Dès qu'il y avait quelque part un groupe important de néophytes et de fidèles, le Pape érigeait la chrétienté nouvelle en diocèse et mettait à sa tête pour le gouverner celui des missionnaires qu'il croyait le plus apte à accroître le royaume de Dieu.
Pour celle de l'Hindoustan, il n’y avait pas à hésiter. Jean XXII avait devant lui l’Apôtre saint, zélé, qui l’avait fécondee de son sang et de ses sueurs ! Pouvait-il en choisir un autre?
Sur la côte de Malabar, on se le rappelle, les Dominicains étaient établis depuis Sourat et Thana, au nord, jusqu’à l’extrémité de la presqu'ile Cisgangétique et même au-dessus de Pondichéry, sur la côte de Coromandel à Madras ; or, parmi les villes du littoral, il y en avait une vraiment centrale au point de vue de l'avenir de la Mission. C'était Coulam (Quilon), l’un des grands ports de l'Inde, situé au pied d’un promontoire rocheux. Quilon est encore actuellement la principale station militaire du royaume de Travancore. Son nom, dit Elisée Reclus, paraît dans les documents du moyen âge, sous les formes de Kalouam, Kollam-Colom, Colombo, Columbum et Palumbum. Marco Polo l'appelle Coillum (1).
(1) La synonymie des mots latins et la proximité des lieux a fait croire que le siège de cet évêché, créé par Jean XXII pour le V. P. Jour-
RL
La plupart des vaisseaux qui contournaient la pointe du cap Comorin pour parcourir l’océan Indien faisaient escale à Coulam. Fréquemment on y changeait de navire. De là on pouvait, par l’intérieur, traverser l'Hindoustan et arriver par terre à Méliapour. Il y avait à Coulam une réunion imposante de fidèles, fruit du zèle des missionnaires. Pour ces raisons, le V. P. Jourdain signala ce lieu propice à l'attention du Souverain-Pontife pour y établir le siège du nouvel évêché, et le neuf août de l’année 1329, le Pape Jean XXII expédiait d'Avignon des Bulles solennelles par lesquelles il creait le diocèse de Coulam. En: voici le texte : elles rendent à l'Apostolat du V. P. Jourdain et des autres missionnaires, un hommage si éclatant que c'est pour nous un devoir de les citer presque intégralement (1).
« Par les témoignages les plus véridiques et les plus dignes de foi Nous avons appris, écrit Jean XXII, que plusieurs Frères-Prêcheurs, embrasés du zèle de la Foi et du feu de la Charité, désirant gagner des âmes à Dieu, sont allés, avec la permission de leurs supérieurs, dans de lointains pays d'Orient et notamment aux Grandes-Indes. Ils ont parcouru, au prix de labeurs incroyables, des régions nombreuses de cet empire des Indes. Ils y sont demeures
plusieurs années, prêchant avec ferveur à ces peuples la
dain, est Columbo, dans l’île de Ceylan, C’est une erreur; il est impossible de ne pas adopter l’opinion d’Elisée Reclus quand on a lu attentivement Marco Polo, !’ Jfer ad Ortentem de Fr. Oderic de Frioul, Îles Mirabilia de Fr. Jourdain, l'{finerartum de Jean de Mandeville, la relation de Fr. Jean de Marignola, et enfin la dissertation dont M. Coquebert- Montbret a fait procéder la publication des Mirabilia de Fr. Jourdain de Sévérac dans le Recueil des voyages et Mémotres de la Societé de Géographie. Ibn-Batoutah, voyageur maure (vers 1332), nomme cette ville du nom arabe de Kalouam. Il dit qu’elle est la dernière ville de la côte du Malabar. Des jonques chinoises fréquentaient son port et celui de Calicut.
(1) Bibl. nat. — Suarez, Oriens christianus. M, 8934, t. xxl1, p. 41.
se
parole de Dieu et les instruisant. Ils en ont converti heureusement beaucoup, et, des ténèbres de l'erreur, les ont amenés à l’indéfectible Iumière de la vérité.
Afin donc que ce bien si avantageusement commencé et ensuite poursuivi avec les progrès les plus consolants, se développe, afin aussi que les Frères, qui se dépensent sans relâche à l'évangélisation de ces peuples, en convertissent un plus grand nombre, Nous, successeur quoique indigne, sur cette terre, du B. Pierre, rendant grâces au Seigneur de la conversion de ces infidèles, voulant encourager et confirmer cette œuvre sainte, si conforme au divin bon plaisir, par la sanction des faveurs apostoliques ; après y avoir müûürement réfléchi et pris l'avis de Nos vénérables Frères, de la plénitude de Notre pouvoir, à la louange et à la gloire de Dieu, à l'honneur de la Sainte Eglise, pour la dilatation de la foi orthodoxe et du culte du nom divin, enfin pour le profit toujours plus grand des âmes, Nous avons été amenés à choisir dans le royaume des Indes, un lieu apte, convenable et éminent, insignem, aplum et congruum, et Nous érigeons ce lieu en cité sous le titre de Colombo. De plus, afin de réunir les fidèles de ces contrées en une Eglise particulière, Nous jugeons opportun de constituer dans cette ville une église cathédrale à laquelle Nous donnerons, Dieu aidant, un Epoux digne et capable qui puisse la gouverner et la servir... »
Quelques jours après, le 21 août, le Pape écrivait (1) à Fr. Jourdain lui-même, en ces termes :
« Jean, serviteur des serviteurs de Dieu, à Notre V. Fr. Jourdain Cathala, évêque de Coulam, salut : Considérant que Vous, Prêtre et Profès de l'Ordre des Frères-Prêcheurs, versé dans la science théologique, vous avez personnel-
(1) Bibl. nation. mss. 8934 — Suarez. Or. christian, t. xxut, p. 41.
lement expérimenté la condition et la situation de ces peuples (des Indes) en leur prêchant la Parole divine et que vous avez gagné les âmes de beaucoup de fidèles à Notre-Seigneur Jésus, pour qui le zèle de la sainte Religion est une preuve de sainteté, cui sacræ religionis zelus vitæ munditia est, Nous vous avons, en conséquence, fait donner la consécration épiscopale, par Notre Venérable Frère Bertrand, évêque de Tusculum. C’est pourquoi, par les présentes Lettres apostoliques, Nous mandons à votre Fraternité de vous rendre à votre Eglise avec la grâce de Notre bénédiction. »
En même temps, le Vicaire de Jésus-Christ remettait au vénérable Evêque différentes lettres de recommandation en sa faveur et celle des Frères-Prêcheurs et Mineurs, ses coopérateurs dans la mission. L'une d'elles était générale et adressée à « tous les chrétiens répandus dans les Indes ; » une autre était destinée spécialement à tous les chrétiens de la ville et du diocèse de Coulam ; une troisième au « Roi magnifique de Delhi de l’Inde-Mineure. »
Ce roi de Delhi était-il le radjah du royaume qui porte ce nom de Delhi au nord-est de l'Hindoustan ? On peut le croire, puisqu'il s agit d'un royaume de l’'Inde-Mineure. Il en résulterait que le vénérable évêque se proposait, au retour, de pénétrer jusqu'au centre des Grandes-Indes.
D'autre part, sur la côte de Mangalore, au sud de Cochin et au pied d’un promontoire bien connu des marins, le mont Dali ou Delhi, existe une ville nommée Caunoor ou Khaunoure, ville fameuse dans l’histoire de l'Hindoustan. Est-ce Simplement au prince de cette région que le Pape écrivait, on peut le soutenir : la première hypothèse paraît cependant plus probable.
Dans les lettres aux rois magnifiques de Delhi et de Coulam, après les avoir félicités et remerciés de la protection
2 40: = accordée par eux aux Frères-Prêcheurs, le Pape les prie instamment de continuer les mêmes faveurs au V. Père « Jourdain, évêque de Coulam ef aux autres évêques du même Ordre qu'il envoie dans ces régions (1).» D'où il suit — et le fait mérite d'être remarqué — que Jean XXII avait fait ordonner évêque, en même temps que le V. P. Jourdain, d’autres dominicains pour évangéliser ces immenses contrées de l'Inde. | |
Le 30 mars 1338, le Pape écrivit une lettre semblable aux chrétiens demeurant dans le Molephatan « in Molephatan (2).» Dans une autre, il recommande Fr. Jourdain Cathala, évêque de Coulam, les Frères-Prêcheurs et les Frères-Mineurs au seigneur des Nascarins et aux Nascarins de ce pays. » A ceux-ci qui étaient évidemment des schismatiques (3) le Souverain-Pontife disait : « Notre désir le plus ardent est assurément qu'un rayon de la grâce céleste illumine ceux que le Fils de Dieu a rachetés de son sang, et qu'ils soient sauvés. Nous avons soif de voir enfin disparaître le schisme et la division du milieu de ceux que le baptême a régénérés, afin que l'Eglise romaine, sainte, catholique et universelle, ne fasse qu'un seul troupeau sous un seul pasteur et conduise sûrement ses enfants à la béatitude finale. »
Dans ce but, le Pontife conjure les Nascarins, par l'effusion
(1) Bibl. nation. mss 8934 — Suarez, Or. christ., t. xx, p. 41.
(2) Ibid. xxxut, p. 41. :
(3) Bull de l'Ordre tom 11., p. 191. Elisée Reclus, Géogr. unto., t. xin. — Les Moplah forment encore à cette heure « le groupe de population la plus énergique et la plus entreprenante du Malabar. » — Les Nascarins étaient des chrétiens dits de Saint-Thomas qui adhéraient en général à la doctrine de Nestorius. Ils n’ont pas cessé d'exister sous le nom de Nascartint moplab et constituent un des éléments considérables de la population de l'Inde méridionale; ils relèvent du Patriarche de Babylone, le syriaque est leur langue sacrée.
— AI — du sang de Jésus, de bien accueillir son vénérable Frère Jourdain Cathala, évêque de Coulam, profès de l'Ordre dès Frères-Prêcheurs, récemment promu à la dignité épiscopale qu'il leur envoie, et aussi ses chers fils, les Frères-Prêcheurs et Mineurs qui sont parmi eux ou qui vont s'y rendre. « Considérant, leur dit-il, que pour aller à vous ils ont de longs espaces à franchir par terre et par mer, avec les plus grandes fatigues, et au péril de leur vie, uniquement pour coopérer à la grâce divine dans l’œuvre de votre salut, recevez-les avec affection, traitez-les charitablement, prêtez une oreille attentive et pieuse aux instructions qu'ils vous feront sur la doctrine catholique, écartez l'erreur et le schisme, adhérez à l’enseignement des saints Pères, et qu'ainsi, pour tous ceux qui ont l'insigne bonheur de porter le nom de chrétien, il n'y ait qu’un seul Dieu, un seul baptême, une même foi et une même confession de cette vraie foi. »
Cette lettre de Jean XXII est datée d'Avignon, le 8 avril 1330 (1). Il faut en conclure que le V. P. Jourdain et la nouvelle recrue des missionnaires qu’il emmenait avec lui, ne quittèrent pas la cour pontificale avant le printemps de cette même année 1330.
Or, presque au moment où Frère Jourdain, sacré évêque de Coulam, retournait dans la chère mission qu'il avait fondée, mourait à Pékin le vénérable archevêque Frère Jean de Montecorvino, militant depuis près de quarante années dans la mission de la Chine ; son exemple avait eu jadis une grande force pour déterminer le départ de Frère Jourdain pour l’Extrême-Orient. Le Frère-Prêcheur, Guillaume Adam, successeur de Franco de Pérouse sur le siège de Sultanieh, si l'on en croit un auteur moderne, se serait alors trouvé, on
(1) Bull. de l'Ordre, t. ü, p. 191, d’après Raynaldi,
ne sait pour quel motif, à Pékin; il aurait reçu le dernier soupir du saint archevêque, et présidé à ses funérailles qui furent très solennelles (1).
Si, au retour, Frère Guillaume Adam revint par mer, il dut avoir la consolation de rencontrer à Coulam le V. Père Jourdain, devenu son collègue dans l’épiscopat et arrivé depuis peu de l'Occident. Ils s'étaient connus autrefois à Tauris et ils se retrouvaient à l'extrémité de l’Hindoustan, l’un revenant du nord de la Chine, l’autre de l’Europe et de la France ! Que d’entretiens intimes et saints ces deux vaillants Frères-Prêcheurs, pérégrinant pour le Christ, durent échanger ensemble avant de se séparer, pour accomplir la très sainte volonté de Dieu au poste que sa Providence leur avait assigné dans les desseins de sa miséricorde à l'égard des peuples de l'Orient.
Ici s'arrête brusquement ce que nous avons pu découvrir du V. Père Jourdain Cathala de Sévérac. Vécut-il encore longtemps après son retour dans les Indes? Succomba-t-il
(1) Le manuscrit magnifique de la Bibl. Nationale où est inséré le traite de Fr. Guillaume Adam, est le n° 2817 du Fonds français, sous le titre de Livre des Merveilles. Le traité de Fr. Guillaume Adam est intitule : de V'Etat et de la puissance du grand Can du Catbay, Souverain Empereur des Tartares. Nous devons à la vérité de reconnaître que si Frère Guillaume Adam décrit les funérailles de Fr. de Montecorvino, il n'y apparaît pas clairement qu’ilen ait été le témoin oculaire. D'autre part, le 14 février 1320, le siège métropolitain de Sultanieh était certainement vacant depuis quelque temps et le Pape ayant désigné le dominicain Fr. Jean de Corée pour archevêque, lui envoya le pallium par ses « vénérables Frères Thomas de Semiscate et Jourdain de Coulam du même Ordre: suffragants » de Sultanieh. Frère Guillaume Adam n'était donc plus archevêque à cette date, était-il mort ou avait-il donné sa démission comme son prédécesseur Franco de Pérouse pour pénétrer plus à l'aise jusqu'aux extrêmes limites de l'Asie, nous l’ignorons. (V. Bull. de l'Ordre, t. 11. p. 190.)
les armes à la main ? où et comment ? Toute donnée certaine, à ce sujet, nous fait défaut.
Si l’on encroit Jean de Réchac (1), écrivain du dix-septième
siècle, le vénérable évêque de Coulam serait mort martyr à
Thana en l’année 1336.
« Les mahomeétans et les hérétiques nestoriens, dit Jean de Réchac, se saïsirent du Père Jourdain, lui mirent une corde au col et le traînèrent ainsi hors la ville. Plusieurs chrétiens voulurent le défendre ; mais lui, craignant qu'à son occasion il n’y eût quelque carnage, il les empêcha, et voulut être comm'un aigneau sans défense parmy les lous : Eux donc l'ayans ainsi traîné hors la ville, l’assommèrent de cous de pierre.
« Leur passion assouvie, les chrétiens prirent son cors et l'ensevelirent fort honorablement. Et d'autant qu'il les avoit servy si lon temps avec une si grande édification, ils n'en voulurent jamais perdre la mémoire. Et, pour ce mirent son image en relief, vêtue des habis de l'Ordre sur un des Autels de l'Eglise et le prirent pour un de leurs Patrons. Du depuis les Mahométains devenans les plus fors, ils ruinèrent les Eglises et tout le christianisme du pays. »
Jean de Réchac appuie cette tradition sur le témoignage du dominicain Sousa dans son « Histoire de l'Ordre en Porlugal et aux Indes Orientales et sur celui du Pére Jean de los Santos dans son ouvrage intitulé : Efhiopia oriental(2). »
Nous apprenons, en effet, de Sousa, qu'environ 170 ans après que le V. P. Jourdain eut évangélisé l’Hindoustan et cinq ans après que Vasco de Gama eut découvert la nouvelle route des Indes, les deux frères Alphonse et François
(1) Jean de Réchac, Wie des Saints de l'Ordre, t. in, p. 827. (2) Ethiopia ortental., W° part., livr. vi, Sousa, t. v. et vi.
d'Albuquerque ayant organisé une expédition pour s'emparer de ces vastes contrées au nom du roi de Portugal, quatre dorninicains les accompagnèrent. La flotte portugaise aborda à Cochin, sur la côte de Malabar. On y éleva une forteresse, la première des Indes. Les Pères la bénirent et érigèrent une église en ce lieu. De Cochin, Alphonse d'Albuquerque se rendit à Coulam. Il y avait encore en cet endroit une pauvre petite église toute dénudée et presque en ruines. Parmi les chrétiens, des adultes de 20 à 30 ans n'étaient pas même baptisés. Alphonse d’Albuquerque confia le soin de ce groupe d’anciens chrétiens au Père Rodrigo Honen, l’un des quatre dominicains qui accompagnaient l'expédition. Par une étonnante coïncidence, ce fut la première chrétienté de l’Inde organisée depuis la conquête par les Portugais. Le Père Mafféi, jésuite, a écrit du Père Rodrigo de Coulam : « Ce fut un religieux d’une vie parfaite et d'une grande doctrine ; en peu de temps il confirma de nombreux chrétiens dans la foi véritable, et délivra beaucoup de pays du joug du démon pour les gagner à Jésus-Christ. »
Dans ce voyage on s'établit aussi à Cranganor (1) et à Meliapour, où il y avait plus de douze mille cases de chrétiens, successeurs de ceux que saint Thomas, et ensuite les dominicains du moyen âge avaient évangélisés. Bientôt après, les dominicains portugais fondèrent à Chaul un couvent, puis à Thana, dans l’île de Salsette, une humble maison servant d'hospice pour les religieux qui venaient du couvent deBacaïm.
Bacaïm était une très belle ville se dressant en face de Thana, sur un promontoire, près de la mer. De nos jours, il n'y reste que des débris de palais et d'églises, et le tombeau d' Albuquerque.
(1) Cranganor, ville d'abord puissante à huit lieues au-dessus de Cochin, est aujourd'hui complétement détruite.
Or, écrit Sousa en l’année 1564, près de Bacaïm, dans la ville de Thana, en fouillant les ruines d’un édifice, on découvrit une statue bien conservée représentant un religieux dominicain. La nouvelle en vint au Père Alexis de Setuval présent alors au couvent de Bacaïm. C'était un homme de grand sens, non moins que le gouverneur Antoine de Sousa ; tous les deux interrogèrent les gens du pays les plus âgés, et demandèrent à chacun séparément de qui était cette image ; tous, d’un commun accord, répondirent que dans leur enfance, ils avaient vu cette statue vénérée du peuple dans une pagode. C'était parmi eux une tradition qu'ils tenaient de leurs ancêtres, que, dans des temps reculés, deux caciques de Frenghistan — c'est le nom qu'ils donnaient aux prêtres catholiques — étaient venus en ce lieu, qu'ils avaient opéré des merveilles au-dessus du pouvoir de la nature, rendu la vue aux aveugles, l'usage de leurs membres aux boiteux et même qu'ils avaient ressuscité des morts, enfin qu'ils avaient été cités et condamnés par le roi du pays qui les fit massacrer. Mais le peuple, ému de cette cruauté et reconnaissant des bienfaits, dont les homines de Dieu l'avaient comblé, fit fabriquer, en mémoire des deux saintes victimes, une statue qui les représentait comme ils étaient vêtus de leur vivant et on avait placé cette statue parmi les idoles de la pagode. » Ils ajoutaient, qu’à l’époque de la découverte des Indes, avait abordé à Thana un capitaine portugais qui détruisit une grande partie de leur ville, et l’image demeura cachée dans les ruines de la pagode ; ce qui est confirmé, remarque Sousa, par l’histoire des Indes, qui donne pour auteur du fait le capitaine-major Diego de Silvera.
Sousa conclut ainsi : Il demeure donc prouvé qu'il s'agit ici du Fr. Jourdain, dominicain, le même que les chroniques franciscaines racontent être venu avec les quatre Frères-
Mineurs martyrisés à Thana, près de Bacaïm, sur la côte des Indes. Ces mêmes chroniques font aussi mention d’un autre dominicain, Fr. François, qui vécut à Thana. » Le P. Jean de los Santos fait le même récit.
Pour nous, les documents qui nous ont montré le V. Père Jourdain, missionnaire dans les Indes et évêque de Coulam, ne nous permettent pas d’être aussi affirmatifs et de voir, dans la statue trouvée à Thana, l’image commémorative des VV. Pères Jourdain de Séverac et François de Pise, ni d'assurer qu'ils ont reçu la couronne du martyre à Thana. Au moins le témoignage des Hindous, rapporté par Sousa, fait-il connaître, avec éclat, la renommée de sainteté que les Frères- Prêcheurs du xiv® siècle avaient laissée dans ces lieux arrosés de leurs sueurs, et où ils s'étaient dépensés, jusqu'au sacrifice de leur vie, pour la gloire de Dieu et l'extension du règne de Jésus-Christ (1)!
(1) La mission de Quilon (Coulam) forme de nos jours un Diocèse confié aux RR. Pères Carmes; il compte environ 84.000 catholiques.
Le Concordat signé le 26 juin 1886 entre le Saint-Siège et le Portugal, au sujet du protectorat portugais dans les Indes orientales, donne un interêt d'actualité à la présente étude : puisqu'il a pour objet le siège métropolitain de Goa, les trois évêchés portugais de Daman ou Cranganor, de Cochin et de Saint-Thomas de Méliapour et les diocèses de Bombay, de Mangalore, de Quilon et Maduré, tous évangélisés dès le xiv° siècle par les Dominicains.
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