‹ Le vénérable père Jourdain Cathala de Sévérac, évêque de Coulam (Quilon) sur la côte de Malabar, aux Indes Orientales (1306-1336)Chapitre 3 sur 4 · A . PPS RS DE A D SE · texte numérisé non relu

A . PPS RS DE A D SE

Thana, comme toutes les villes du littoral, était fréquentée par de nombreux marchands, venant de l’intérieur de l'Indoustan, de l'Arabie, de la Perse et de l’Inde au-delà du Gange. Il y avait là une église dédiée à saint Thomas. Les missionnaires, obligés de débarquer, malgré eux, découvrent en ce lieu quinze familles chrétiennes, mais infestées de l’hérésie de Nestorius. Ces nestoriens, néanmoins, les reçoivent charitablement et leur donnent l'hospitalité.

Laissons maintenant la parole au dominicain François de Pise, qui évangélisa lui-même ces contrées. Voici en quels termes il raconte ce qu'il advint en ces lieux aux saints voyageurs, de par la Providence de Dieu qui dispose des événements de ce monde, pour le plus grand bien de ses élus : « L'ange Raphaël, écrit le P. François de Pise, disait à Tobie : il est bon de taire le secret du roi, mais il est glorieux de confesser et de révéler les œuvres du Seigneur. Et ailleurs on lit : Bénissez Dieu et racontez ses merveilles. Il convient donc de narrer comment en ces jours s’est manifestée en ses serviteurs la grâce de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et comment aussi, selon la prophétie de Zacharie, est apparu un char mystérieux attelé de quatre coursiers nobles et robustes, qui ont parcouru toute la terre, j'entends les quatre Frères-Mineurs, avec Fr. Jourdain, de l'Ordre des Frères-Prêcheurs, brûlant du désir du martyre et du zèle de propager la foi du Christ et sa vraie doctrine parmi les infidèles, les sarrasins et les idolâtres. Etant montés sur un vaisseau pour gagner Columbo (Coulam), mais entraînés par les vents et la tempête, et aussi, grâce à la ruse des matelots qui voulaient visiter l’église de Saint-Thomas, ils furent, contre leur attente et leur volonté, portés vers la ville de Thana qui est à trois mois de route de Tauris. Là se trouvaient quinze familles de chrétiens, mais nestoriens. L'un d’eux, de bon cœur, reçut les Frères dans sa demeure.

« Ils étaient à Thana depuis huit jours, quand Îles nesto riens les engagèrent à envoyer l’un d'eux, dans la ville de Paroth (Baroach), où il y avait beaucoup de chrétiens, mais chrétiens plutôt de nom que d’une foi réelle; lesquels manquant de maîtres capables de les enseigner, ignoraient ce qu'ils devaient croire. Le Père pourrait, disaient-ils, les instruire et les baptiser. Les missionnaires tinrent conseil, et de l'avis de tous, Fr. Jourdain, qui possédait mieux que ses compagnons la langue du pays, résolut de s'y rendre. Il prend avec lui deux chrétiens nestoriens, dont l’un, qui connaissait parfaitement la langue des Hindous, s’offrit pour lui servir d’interprète. S'étant embarqués à Thana ils arrivèrent à Supéra où a prêché l’apôtre saint Thomas et où il à construit une église que les païens ont détruite ; — mais les chrétiens depuis l'ont rebâtie. »

Baroach, dont il est ici question dans la lettre de Fr. François de Pise, est une antique cité au nord de Thana, dominant la rive droite de la Nardabah, dans le Goudzérat. Elle est, par la voie de terre, à une distance de Bombay d’environ deux cent vingt mille anglais; il s’y faisait, alors, comme à Ormuz, un vaste commerce d'exportation vers tous les rivages de l'Océan des Indes. Supéra, le Sourat actuel, situé sur la rive méridionale de la Tapti, était aussi un marché actif de l'Inde et le lieu d'embarquement pour les pèlerins musulmans qui se rendaient à la Mecque.

« À Sourat, continue le V. P. François de Pise, Fr. Jourdain catéchisa ; il baptisa environ quatre-vingt-dix personnes et leur administra le sacrement de l’Eucharistie, pendant les quinze jours qu'il y séjourna ; et, comme il désirait vivement poursuivre son chemin jusqu’à Paroth (Baroach), il convint avec des bateliers, qu'ils l’y transporteraient. Mais chose merveilleuse! Voici qu’au moment de mettre le pied sur le navire, bien que la mer fût calme, sans aucune agitation des flots

et le ciel serein, le vaisseau gagne subitement la pleine mer, à la vue de tous. Etonné d’un fait aussi insolite, et soupçonnant sous ce fait quelque disposition mystérieuse de la Providence, le Père juge que ce n’est pas la volonté de Dieu qu'ils'éloigne davantage de ses compagnons et il se détermine à leur envoyer un message par les chrétiens venus avec lui.

Bien qu'il ne sût rien de ce que le Seigneur avait permis, ni comment, ils avaient déjà subi un glorieux martyre, Fr. Jourdain commence sa lettre en ces termes :

« Aux Révérends Pères, Frères Thomas de Tolentino, Jacques de Padoue, Pierre de Sienne et Démétrius, les hérauts glorieux du Seigneur, puis il se retire dans l’église de Saint-Thomas, où, les yeux fixés au ciel, avec abondance de larmes et de soupirs, il se met à prier Dieu de daigner diriger les actes des Frères ses compagnons. C'était le vendredi avant les Rameaux, et, le jour précédent, ceux pour qui il priait ainsi, avaient consommé leur noble combat.

« La nuit suivante, des indigènes qu'il avait instruits accourent vers lui, tout tremblants, lui annoncer qu'un messager est venu, et qu'il rapporte, qu’on a, à Thana, jeté les Frères en prison. Ils lui conseillent de s'enfuir au plus vite; mais lui de leur répondre avec intrépidité qu’il n’en. fera rien, qu'il n'abandonnera pas ses frères, mais retournera à Thana, et sachant la langue persane, se présentera devant le préteur de la ville pour les défendre. Il y retourne en effet. A une certaine distance, dans une hôtellerie, il rencontre le porteur de sa lettre et d'autres chrétiens tout terrifiés, qui lui racontent comment les quatre Frères-Mineurs ont été mis à mort cruellement : le V. Père se met à pleurer en pensant que ces excellents maîtres de la foi ne sont plus et qu'il ne leur a pas été associé dans le martyre. Entré dans la ville, il en apprend toutes les circonstances, comme je vais les consigner ici. »

Le récit que fait ensuite Fr. François de Pise de la scène glorieuse du martyre des quatre franciscains est d’un intérêt saisissant, nous l’abrégeons néanmoins. Ce serait nous écarter de notre sujet. Le récit, du reste, est en substance à peu près le même que celui d'Odéric de Frioul publiée par les Bollandistes (1). |

Le cadi, chef religieux des musulmans, sachant la présence des Frères dans la ville, les avait fait comparaître et leur avait demandé ce qu'ils pensaient de Mahomet, leur prophète. Fr. Thomas, avec une sainte indépendance, répondit que Mahomet était un imposteur et qu'il entraïînait à leur perte éternelle ceux qui obéissaient à sa loi mensongère. En l’entendant, les musulmans, saisis de fureur, emploient tour à tour. menaces et promesses pour obtenir une rétractation, mais les trouvant inébranlables dans leur refus d’apostasier, ils les attachent avec une cruauté inouie à des poteaux, pour les exposer à l’ardeur du soleil, dont, en ce lieu et à cette époque de l’année, on ne peut soutenir, pendant une heure, les rayons brûlants sans succomber ; louant et glorifiant Dieu, les Frères restèrent depuis Tierce jusqu’à None, sans rien souffrir, le Seigneur ayant changé pour ses fidèles serviteurs les ardeurs du soleil en une brise suave et rafraîchissante. Les Musulmans, stupéfaits, les conduisent de nouveau au mélik, gouverneur de Ia ville, et au cadi. On les condamne à l'épreuve du feu. Fr. Jacques de Padoue y est précipité le premier, la flamme ardente le respecte. Les Frères à genoux rendent grâces au Seigneur ; et le peuple de s’écrier « c'est un saint, c'est un serviteur de Dieu! » On les conduit de nouveau aux chefs de la cité qui les font relâcher par crainte de la multitude ; mais la nuit suivante

(1) Avril, t, 1, p. 54.

des satellites sont envoyés par le mélik et le cadi pour les massacrer.

Les satellites, moins cruels que leurs maîtres, s'excusent auprès des saints confesseurs d’avoir à exécuter un tel mandat. « Faites, chers amis, s'écrient ceux-ci, faites ce qui vous a été prescrit. Pour nous, nous avons le ferme espoir d'obtenir au moyen de cette mort corporelle l'éternelle vie ». Aussitôt l’un des satellites saisit Frère Jacques de Padoue et de son cimeterre lui fend la tête jusqu'aux yeux. Frère Thomas était à genoux et priait les mains jointes; un autre bourreau le prenant par la barbe lui plonge son épée dans le dos. Le vénérable vieillard en tombant crie et répète : Sainte Marie ! Sainte Marie ! jusqu’à ce qu’un autre licteur lui tranche la tête. Fr. Démétrius de Tiflis, après avoir reçu plusieurs cruelles blessures, eut également le corps traversé d’un cimeterre. Fr. Pierre de Sienne n'était pas là; il était demeuré dans la maison du nestorien leur hôte. Les satellites vont à cette maison pour la piller, ils trouvent le Père priant et non informé de ce qui est arrivé à ses Frères. Aussitôt on l’'emmène et après qu'il a subi un nouvel interrogatoire et qu'on l’a flagellé atrocement, il est suspendu à un arbre. Pendant deux jours il y reste sans souffrance aucune, exaltant le Seigneur Dieu et exhortant ceux qui s’approchent de lui à embrasser la foi du Christ : enfin le préteur lui fait trancher la tête ; c'était la veille du dimanche des Rameaux, à l’heure des Vépres. Son corps disparut, et à l'endroit du supplice, on ne vit plus que des lumières éclatantes et mystérieuses. Les corps des trois autres martyrs demeurèrent gisants sans que les chrétiens osassent les enlever, jusqu’à ce que Fr. Jourdain, continue François de Pise, s'étant mis à leur recherche, les eût trouvés. Ils exhalaient un parfum céleste, leurs membres étaient souples et flexibles comme s'ils venaient d'expirer. Aidé

| — 23 — d’un jeune Génois, il les recueille, les transporte immédiatement à Sourat, et avec dévotion les dépose dans l'église de Saint-Thomas. » |

Le ciel ayant montré sa colère par les châtiments qu'il infligea aux persécuteurs, le mélik repentant fit ériger en l'honneur des martyrs quatre oratoires ou petites mosquées. Ce changement ébranla un grand nombre de païens ; beaucoup, convertis à la foi, furent baptisés par Fr. Jourdain. Le cadi tenta une nouvelle persécution contre eux; mais Dieu y mit fin en permettant que ce juge inique et le préteur encourussent la disgrâce du sultan.

À quelque temps de là, le franciscain Odéric de Frioul, se rendant en Chine, aborde à Thana. Il apprend que quatre Frères de son Ordre y ont été martyrisés et qu’un Frère- Précheur, pour soustraire leurs corps à la profanation des infidèles, les a ensevelis à Sourat. Il va les enlever, puis, en possession de son riche trésor, il s’embarque, arrive miraculeusement à Coulam et transporte les pieuses reliques jusqu’à Zaytoun (Tsiuen-tcheou-fou).

Dans cette ville de la Chine, que nous connaissons déjà et où les Frères-Mineurs ont deux maisons, Fr. Odéric est reçu avec les plus grands honneurs. Après avoir confié à ses Frères un dépôt si précieux, il poursuit avec intrépidité sa route vers Pékin, pour revenir plus tard en Europe par le Thibet.

Le Seigneur honora la mémoire de ses martyrs, de plusieurs grâces signalées. C’est ainsi que le jeune Génois qui aida Fr. Jourdain à emporter les restes des saintes victimes, souffrant un jour de violentes douleurs d’entrailles, le V. Père aussitôt, afin de le soulager, déposa dans un vase d’eau une dent de Fr. Thomas de Tolentino qu'il avait religieusement conservée. Dès que le malade eut bu de cette eau, il fut guéri. Dans le voyage qu'il fit en Occident, Fr. Jourdain ne manqua pas de prendre sur lui

d’autres reliques de ses compagnons martyrs qu'il s'était réservées, et: il fit don au couvent de Tauris d’une partie de la mâchoire de l’un deux, Fr. Démétrius (1).

Cependant, le V. Père Jourdain demeuré seul à Thana, ne se laissa point décourager; il se crut assigné par la divine Providence à ce poste d'honneur, et, au lieu de secouer la poussière de ses pieds et de fuir cette terre ingrate, il s'y attacha avec un héroïsme sublime.

La mort bienheureuse des quatre franciscains avait eu lieu Je 1°" et le 3 avril de l'année 1321. Vers le mois d'octobre de la même année, l’occasion tant désirée de donner de ses nouvelles se présenta et le V. Père en profita

pour écrire une lettre touchante, qu’il nous faut transcrire ici tout entière.

« Aux très Révèrends Pères dans le Christ, les Frères- Prêcheurs et les Frères-Mineurs, demeurant à Tauris, dans le Diagorgan et à Maragha, Fr. Jourdain, de l'Ordre des Prêécheurs, le dernier de tous, leur recommande son LL avec larmes, et baise leurs pieds vénérables.

Vos Paternités apprendront que moi, pauvre pélerin du Christ, je suis seul, sans compagnon dans l'Inde, où Dieu, mes péchés l’exigeant, m'a laissé vivre, après la Passion dés quatre saints Frères-Mineurs, les BB. martyrs Thomas, Jacques, Pierre et Démétrius. Que le Seigneur, qui dispose tout avec affection, comme il veut, soit néanmoins béni !

« Au moment du glorieux martyre des Bienheureux, qui a eu lieu le jeudi avant la fête des Palmes dans les Indes, je suis allé dans la contrée qui a nom Paroth (Baroach), distante

(1) I faut lire, dans la relation qu’il nous a laissée cette odyssée étonnante du voyage de Fr. Odéric de Frioul!

de Thana de quinze jours de marche (1). Là j'ai baptisé près de quatre-vingt-dix personnes. Chaque jour je baptise de nouveaux néophytes, et j'en baptiserai davantage encore s'il plaît à Dieu. Entre Thana et Sourat, j'ai fait trente-cinq chrétiens. Louange soit au Seigneur Jésus-Christ, créateur de toutes choses ! Si j'avais un compagnon,je resterais quelque temps en ces lieux, je prépare une église pour ceux de nos Frères qui viendront : je leur laisserai mon petit mobilier, celui des martyrs et tous les livres. Puis j'irai en Occident poursuivre la canonisation des Saints Frères, et traiter des intérêts de la foi et autres affaires difficiles et ardues. Le porteur de cette lettre vous racontera ce que je ne puis écrire, faute de temps. Quant aux fruits à recueillir en ces contrées, j'ajoute brièvement qu'ils seraient grands et abondants! Que des Frères se disposent donc à venir! Je connais trois endroits où ils pourront faire beaucoup de bien et vivre en communauté : l'un est à Sourat, deux Frères pourront s’y tenir ; l’autre est dans la contrée de Baroach, deux ou trois pourraient y résider : le troisième est Coulam (Colombo) (2), sans compter beaucoup d'autres lieux propices que j'ignore.

« J'ai appris de nos marchands latins que la voie de l'Ethiopie est ouverte pour qui voudrait aller prêcher là où jadis a prêché saint Mathieu, l'évangéliste (3).

« Que le Seigneur ne permette pas que je meure tant que je n'aurai pu être en ces régions un fidèle pérégrinant ; ce que je tiens tout à fait à cœur : Quod est tolum mibi cordi. Portez-vous bien comme je le désire, priez pour moi et recommandez-moi à tous les Frères.

« Donne à Caga (Thana), ce 12 octobre 1321. »

(1) La lettre du Fr. François de Pise indique dix jours,

(2) Coulam était située sur la côte de Malabar, à 24 lieues de Cochim.

(3) Au moyen age et même jusqu’au xvu® et xvin® siècle, on deésignait de la sorte toute l'Afrique orientale et occidentale,

Cette lettre parvint en Perse, vers la fin de l’année 1321. On peut facilement se rendre compte de l'impression qu'elle produisit parmi les Frères-Mineurs et Prêcheurs. Ce fut à qui revendiquerait l'honneur de répondre à l’appel du V. P. Jourdain et de prendre la place des glorieux martyrs. Fr. Nicolas de Rome, Vicaire de la Congrégation dominicaine des Frères Pérégrinants, se prévalant de son titre pour se choisir luimême, voulut partir ; on le sait par une lettre du Custode de l'Ordre des Frères-Mineurs, Fr. Barthélemy à Fr. Galeran, vicaire du Ministre général. Le custode du couvent fransciscain de Tauris, après y avoir fait la relation de la sainte mort des quatre martyrs, ajoute : « Le vicaire des Frères-Prêcheurs, Fr. Nicolas de Rome, voyant la lettre de son Frère (Fr. Jourdain) rendant témoignage du martyre de nos Frères se mit aussitôt en route et, en toute hâte, se dirigea vers l'Inde. — Adieu, priez pour moi.

Tauris, le lendemain de l’Ascension du Seigneur. »

La lettre de Fr. Jourdain est datée du 13 octobre 1321, et celle de Fr. Barthélemy, du 21 mai 1322; on peut donc supposer que Fr. Nicolas de Rome partit de Perse, au commencement de cette année 1322.

Il dut mourir en route, le Seigneur s’étant contenté de son bon vouloir, car on ne sut ce qu'il était devenu.

Le V. P. Jourdain attendait toujours dans une patience invincible l'issue de sa démarche ; il attendit en vain près de deux ans et demi. Enfin, ne recevant aucun renfort, au mois de janvier 1324, il écrivit une seconde lettre.

A part quelques variantes de peu d'importance, cette lettre commence comme la première et continue en ces

(1) Cette lettre se trouve après celle du P. Jourdain, dans le Mss. 5006, déjà cite de la Bibliothèque nationale,

(2) Wadding, t. vi, ed. Rom., 1723.

termes : « Pour moi, dit le V. Père, après le martyre et le triomphe des BB. Frères, comme je l'ai écrit, je suis venu à Thana et j'ai enseveli leurs corps, et maintenant je demeure seul en cette ville et dans la province qui l’avoisine, depuis deux ans et demi, allant et venant sans cesse, indigne de la couronne dont furent gratifiés mes fortunés compagnons. Malheur à moi, mes Pères, oui, malheur à moi qui suis si tristement orphelin et étranger sur cette terre de l'erreur et dans ces solitudes. Malheur à ce jour déplorable, où, pour le salut du prochain, ignorant hélas la récompense qu'ils allaient obtenir, je me suis fâcheusement séparé de mes saints compagnons ! Oh! plût à Dieu que cette terre m’eût englouti vivant, et qu'après leur mort bienheureuse, elle ne m'eût pas laissé au milieu de tant de maux et d'adversités ! Qui pourra raconter toutes les souffrances que j'ai ensuite endurées ? J'ai été pris par des pirates, mis en prison par les Sarrasins, accusé, maudit, couvert d'ignominie, et comme un ribaud, un scélérat, j'ai été laissé jusqu’à ce jour couvert indignement d’une simple chemise, sans l'habit de mon saint Ordre. Après la passion de mes BB. Frères, la faim, la soif, le froid, les ardeurs brüûlantes du soleil, les malédictions, les infirmités corporelles, la pauvreté, la persécution, les -calomnies des faux chrétiens, les intempéries des saisons et une infinité d’autres maux, j'ai tout enduré, tout souffert ! « Hélas ! qui donnera à mes yeux la pluie féconde des larmes abondantes pour pleurer sur la désolation et la tristesse ‘amère de mon cœur ? Et cependant, je suis prêt à supporter en paix de plus grandes misères encore pour le doux Jésus, afin qu’au terme de ma vie, il me fasse l’heureux et joyeux compagnon, dans le ciel, de mes bien-aimés compagnons de la terre! À tout ce que je viens de dire, il faut ajouter que j'endure sans cesse dans tous mes membres des douleurs crucifiantes, et je suis seul, privé de tout secours

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