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Le vengeur de Montcalm [microforme]

Il n'y a dans toute la nature a' \ spectacle qui puisse être comparé au panorama ( rands lacs de l'Amérique du Nord, Qu'on se figure, en effet, un cadre gigantesque dépassant, au delà de toute conception, les proportions étroites des horizons mesquins du vieux monde. Dans cette étendue incommensurable aux perspectives féeriques, se dresse, plus majestueux que l'imagination la plus hardie ne saurait se le représenter, un amphithéâtre colossal dont les gradins étagés en arc-en-ciel forment autant de cascades tombant chacune d’un bassin supérieur et descendant de plateau en plateau en nappes grandioses, pour se dégorger finalement dans une mer d’eau douce, le golfe Saint-Laurent. Celui-ci se relie aux granûs lacs par le fleuve du même nom, qui règne sur une v{ ‘5e où pourrait tenir à l'aise tout le continent européen.

C'est ici, tout l'indique, la terre mystérieuse entrevue par Platon dans ses rêves. Les anciens, com-

,mentant les passages célèbres du Critias et du Timée,

en céléhrèrent les merveilles. Ils la nommaient Atlan-

tide ei y plaçaient le séjour des Titans. Quels autres,

{ll en effet, que les géants mythiques pouvaient, à leurs | yeux, habiter, aux âges les plus reculés, ces solitudes

sans bornes, dont l'approche était, disait-on, défendue par des brumes épaisses et éternelles, et: où : à n'avaient, suivant la tradition, abordé, dans la nuit ; des temps, que quelques malheureux naufragés jetés 4 par la tempête sur ces côtes inconnues ?

Région superbe entre toutes, dont aucun pinceau

ne pourrait reproduire la splendeur, et où la pompe de la création éclate dans toute sa gloire, Au-dessus du fleuve Saint-Laurent, qui verse dans le golfe cinquante-sept millions et demi de mètres cubes d’eau par heure, le charmant petit lac des Mille-[les, écrin de perles miroitant au soleil, reçoit les saux tran-

quilles de l'Ontario, la première assise de l’amphithéâtre. Dans cette vasque prodigteuse dont l'orifice ù À est de quatorze mille kilomètres carrés et la profondeur de cent quatre-vingt-dix mètres, se déversent par deux chutes les cascades du Niagara. Plus haut est le lac Erié, non moins imposant : il a cent soixante mètres de profondeur et seize mille cinq cents kilomètres de surface. Il sert, par le Détroit et le Saint- Clair, de déchargement au Michigan, qui a quarante-

trois mille kilomètres carrés d’étendue. Au Michigan se raltache par une pente à peine sensible le lac Huron. Ce dernier a cinq cents lieues de long sur quatre-vingt-dix de large. Il communique par les sauts Sainte-Marie, c’est-à-dire par une succession de cascades superposées, avec le lac Supérieur, qui est le faîte de cet édifice fantastique. Ici les dimensions atteignent dans tous les sens à l'idéal, et l’esprit humain, quel que soit son orgueil, demeure confondu devant ce spectacle vraiment grandiose, Le lac Supérieur est un véritable océan, suspendu à cent quaire-vingt-treize mètres d'altitude, et dont le reflux et les orages le disputent en violence aux mouvements les plus impétueux de la mer, Quarante rivières y portent leur tribut. Sa circonférence a cinq cents lieues, sa profondeur mesure trois cents mètres. Ses trois îles, Maurepas, Royale, Saint- Ignace, fertiles et plantureuses, séduisent le regard par leurs formes étranges et les couleurs chatoyantes de leur végétation. Telles des oasis dans l’immensité du désert. La chaîne des monts Alleghanys ou Apalaches, dont plusieurs sommets s'élèvent au delà de six cents mètres, projetle dans ces bassins si admirablement disposés les larges ombres de son flanc à énorme couvert de forêts.

Au xvn* siècle et pendant toute la première moitié du xvm°, cette contrée si digne d’être appelée un présent de Dieu et qu’avaient découverte nos intré-

pides Argonautes malouins, nous appartenait tout entière. Jacques Cartier en 4534, Roberval en 1541 y avaient planté notre drapeau, et fait reconnaître, dans ce monde où nul Européen n'avait pénétré avant eux, l'autorité de la France. Quelques colous, la plupart originaires de Saint-Malo, s’y étaient plus tard établis sous la protection de nos armes. Le Canada devint ainsi en peu de temps un centre de ralliement. La pêche de la morue et le commerce des fourrures furent, jusqu’au règne de Henri IV, les principaux attraits de cette émigration vers la Nouvélle-France. Malheureusement les guerres civiles qui-désolèrent notre pays sous les derniers Valois létournèrent l'attention de ce mouvement. Les Anglais et les Hollandais en profitèrent pour fonder les. établissements de la Nouvelle-Bretagne et de la Nouvelle-Belgique sur le rivage de l’Atlantique, , -

. Lorsque, en 1602, Samuel de Champlain, reprenant la route ouverte par Cartier, remonta le Saint-

Laurent jusqu’au saut Saint-Louis, les colonies britanniques et néerlandaises étaient déjà plus pros pères ét plus peuplées que les positions françaises.

‘Cependant, tel était l'ascendant exercé par ce vaillant

explorateur sur ses compagnons, qu'en peu d’ années

de. vastes défrichements furent opérés par les Malouins dans toutes les directions. Québec, hameau conquis sur les naturels et situé favorablement

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sous le double rapport du commerce et dela défense, reçut, en 4608, le nom de capitale de la Nouvelle- France, Dès ce moment l'impulsion était donnée. Des agglomérations d'habitations, devenues plus tard des villes, se succédèrent d'année en année ; on s’adonna à la culture du sol déboisé ; des routes proté-

gées par des forts réunirent les différents postes et

centres de commerce, et, grâce à cette féconde initiative, la domination du pays et la liberté des communications se trouvèrent rapidement assurées dans la région des cinq lacs, sur le cours des fleuves et au travers des bois.

A cette époque, trois grandes nations indiennes occupaient la contrée où les Français poursuiveient leurs conquêtes. Au nord du Saint-Laurent vivaient les Algonquins, tribus généralement nomades, qui parcouraient les forêts pour y suivre la pistedes cerfs, des élans, des daims et des chevreuils, tout en étant forcées parfois de se défendre contre les ours et les loups. Souvent aussi, ils pénétraient dans les plaines voisines des grands lacs qui étaient le domaine des bisons. Ou bien encore ils longeaient les rivières et s'engageaient dans les marais pour y surprendre le castor et la loutre, dont ils vendaient la fourrure aux Européens, et principalement aux colons du Canada.e Deux de ces peuplades algonquines, plus sédentaires que les autres, se livraient plus exclusivement à l'agriculture. C'étaient les Miamis et les Illinois,

Moins farouches que les autres naturels et consé-

quemmentplus accessibles à la civilisation, ils furent, dès le commencement du mouvement colonial, les alliés des Français, et formèrent avec nous des relations étroites d'intérêt et d'amitié. Nos missionnaires, récollets et jésuites, trouvaient parmi eux un accueil bienveillant. Aussi les conversions y furent-elles rapides et nombreuses. D'autant plus qu’en vertu d’une charte octroyée par le cardinal de Richelieu auxcent associés fondateurs de la Nouvelle- France, tout Indien converti était de droit citoyen français.

Toutefois, autant les Miamis, les Illinois et la plupart des Algonquins témoignaient d’'empressement à se rapprocher des établissements français, autantles deux autres nations indigènes étaient animéescontre : nous de sentiments d’hostilité ou de haine. Les Wyandots, que les premiers colons avaient, à cause de leurs coiffures bizarres, baptisés du nom caractéristique de Hurons, habitaient au nord des lacs Eriéet Ontario. Intelligentset industrieux, ils avaient, sous l'énergie de leurs chefs, acquis une grande supériorité surles autrestribus. C’étaient des hommes de haute taille, aux membres fortement musclés, au regard .ranc et ferme, -et ne craignant nile danger ni la mort. Ils étaient en lutte depuis des temps fort éloignés avec les Iroquois, non moins puissants qu'eux, et qui, établis ausud de l’Ontario et du Saint-

Laurent, leu lisputaient, dans la région des lacs, de vastes terriloires de chasse. De là une guerre à outrance, où chaque rencontre était signalée par d'horribles carnages.

La bravoure des Hurons, leur fidélité irébranlable à la foi jurée, leurs ma ars relativement policées, lanoblesse d’âme dont ils donnèrent en plusieurs circonstances la preuve, enfin l'établissement de leurs campements sur la rive du Saint-Laurent, où

les Français eux-mêmes s'étaient fixés, avaient décidé

Champlain à faire la paix avec eux et à les soutenir dansleurs sanglantes querelles avecles Cinq-Nations iroquoises. Celles-ci, de leur côté, trouvèrent un appui chez les Hollandais de la Nouvelle-Belgique et

chez les Anglais de la Nouvelle-Bretagne, quiétaient,

les uns et les autres, jaloux de voir le Canada reculer ses limites dans tous les sens, et ne laissaient échapper aucune occasion de traverser nos projets ou d'opposer des barrières à nos progrès.

Telle était la situation de la colonie ‘'orsqu'en 1649 éclata un événement qui devait ètre pour les Hurons, en même temps que pour nous, le point de départ d’une nouvelle guerre de cent ans, non moins acharnée que la première, et dont l'issue nous fut, sous tous les rapports, plus funeste. |

On était aux premiers jours de l'année, L'hiver, toujours rude au Canada, où le sol disparaît sous la neige pendant six mois consécutifs, avait

redoublé de rigueur, Bien qu’ils fussent accoutumés aux intempéries, les Hurons, campés au Saint-Louis, se tenaient le plus souvent enfermés dans leurs huties. À peine un petit nombre vaquaient au dehors aux travaux les plus urgents. Les autres, cantonnés dans le village, demeuraient assis jusqu’à la tombée de la nuit devant de grands feux sans cesse ravivés. Ils écoulaient avec la plus vive curiosité les enseignements de deux missionnaires récemment arrivés dans ia contrée.

Le plus âgé des deux missionnaires semblait être ie Mentor de son compagnon. C'était une de ces natures héroïques, préparées par de longues épreuves aux cruélles vicissitudes de la vie. Jeune encore, ilétait de ces hommes vaillants auxquels est ouverte la route des souffrances. Il y marchait avec assurance, soutenu par une inébranlable fermeté et persuadé d’avance de trouver au bout la palme du martyre. Sur ces âmes de fer les tortures n’exercent point d'empire.

Le P. de Brébeuf avait été des premiers àrépondre à l'appel de Champlain et des cent associés. Il s'était dit que sur cette terre vierge la moisson devait être abondante, et il avait béni le hasard qui lui confiait la mission de répandre la charité parmi ces peuples ignorants, et de les arracher à labarbarie et à la misère. Il allait devant lui, n’ayant d'autre moyen de défense que le bâton du vasteur dont il faisait à°

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peine usage pour écarter les ronces du chemin et pour repousser les agressions des animaux sauvages. Aux sons de la clochette qu'il tenait à Ïa main, les naturels accouraient sur son passage, saisis d’une admiration muette, et se groupaient à sa suite, attendant que cet homme extraordinaire, dont la stature athlétique commandait le respect, leur parlât en leur langue, qu’il avait apprise avec une étonnante facilité.

Plus jeune que le P. de Brébeuf, mais non moins courageux que lui, le P. Lallemant, fils du lieutenant-criminel de Paris, s'était attaché aux pas de son généreux guide, et tous deux étaient prêts à affronter tous les dangers.

Les Hurons du saut Saint-Louis avaient une affection toute filiale pour ces deux hommes de bien, qu'ils appelaient, dans leur langage imag‘, les « Pères de la prière ». Ils les trouvaient l'un et l’autre toujours prêts à secourir ceux qui étaient en danger, à conseiller les chefs dans leurs entreprises, à soutenir les combattants dans leurs légitimes expéditions, à donner les dernières consolations aux mourants et à rendre l'espérance à ceux qui perdaient un parent ou un ami. Aussi, tant était grandela reconnaissance de ces naturels pour leurs bienfaiteurs, que tous eussent volontiers fait le sacrifice de leur vie pour conserver celle des bons et infatigables missionnaires.

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La nuit était venue, et le village était plongé dans le silence et le sommeil. Seuls quelques grands chiens de garde laissés en libérié veillzient à l'entrée du campe.nent, l'oreille dressée au moindre bruit, et perçart de leurs regards la profond: chscurité qui les enveloppait. Tout à coup, des rumeurs sourdes prod ‘tes par un bruissement de feuilles mortes et un craquemunt étouffé de branches sèches éveillèrent l'attention des fidèles sentinelles, Un instant après, leurs aboiements répe.és jetaient l’alarme parmi les Hurons. En moins de temps qu'il n’en faut pour décrire cette scène, tout le village fut debout, Il n'y avait point às’y tromper. Le cau.pement était attaqué, et une lutte terrible allait s'engager.

Elle fut de courte durée. Les Hurons, inférieurs en nombre,succombhèrent après une résistance héroïque. Presque tous restèrent sur le champ de bataille, Les autres furent pris. Pas un ne voulut chercher son salut dans la fuite. Accourus aux premiers cris, les PP. de Brébeuf et Lallemant s'étaient jetés au milieu de la mêlée, non pour y prendre part, mais pour donner le baptème ou administrer les derniers sacrements à ceux qu'ils considéraient comme leurs enfants, Agenouilés auprès des moribonds, ils-furent faits prisonniers dans cette altitude, et les Iroquois les entraînèrent avec les Hurons survivants pour les livrer en même temps qu'eux au supplice.

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Cependant, à peine la troupe des vainqueurs, accablant de sarcasmes et d'imprécations les victimes destinées au sanglant sacrifice, eu.-elle atteint le but de sa course, qu’elle sépara le P, de Brébeuf de ses compagnons de souffrance, tantétait ferme le maintien de cet homme impassible, dont le calme même les exaspérait et leur semblait en quelque sorte centagieux.

Isle firent monter sur un échafaud etépuisèrent sur lui tous les raffinements de la cruauté, Le missionnaire demeurait insensible à ‘eurs menaces et à teurs tortures. Il ne voyait plus les Hurons ; mais sa voix forte, dominant toutes les clameurs, ne cessait de les exhorter à la patience et à la résignation, en même temps qu'il parlait à ses bourreaux de la colère divine et des châtiments réservés aux persécuteurs des chrétiens.

Les Iroquois, ne voyant dans ces paroles que des bravades accoutumées à leurs prisonniers, voulurent lui imposer silence ; n’en pouvant venir à bout, ils Lui F coupèrent la lèvre inférieure et l'extrémité du nez, lui appliquèrent par tout le corps des mèches allumées, lui brülèrent les gencives, et enfin lui enfoncèrent dans le gosier un fer rouge,

L'invincible missionnaire ne poussa point un gémissement. Sa physionomie avait au contraire une expression d’angélique sérénité, et la miséricorde seule se lisait dans son regard fixé sur ses ennemis.

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