‹ Le vengeur de Montcalm [microforme]Chapitre 12 sur 26 · LA PEAU DE BUFFLE · texte numérisé non relu

LA PEAU DE BUFFLE

Les deux compagnons avançaient avec la plus grande prudence. À chaque instant les broussailles, les arbres tombés en travers du chemin, les longues e«cavations produites par la pluie leur barraient le passage. Ce qui les préoccupait surtout, c'était la crainte d’éveiller les soupçons des Peaux-Rouges.

— Mieux vaut, disait Rochetonnerre, perdre une heure pour ne pas être découvert, que gagner du temps en risquant de se faire poursuivre.

Mais la fatalité semblait s’attacher à traverser leurs projets.

Ils n'étaient pas à cent mètres de la crique, que l'ouie finement exercée du com. perçut à une faible

distance des pas légers comme ceux du tigre qui

veut surprendre sa proie.

Rochetonnerre s’arrêla pour mieux entendre, Les pas se rapprochaient.

C'était évidemment un de leurs ennemis qui

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arrivait sur eux. Le comte n'en douta point. Il tira son couteau de sa ceinture et se posta pour attendre l'agresseur. En mème temps il imita le sifflement du serpent, afin de prévenir son compagnon.

Tous deux, profilant de la proximité d’un fourré, se laissèrent glisser à terre et retinrent leur souffle

Cependant le sauvage qui venait à eux ne paraissait point soupçonner qu'il était épié.

Sa démarche était lente et insouciante. Il avait la tête penchée, comme s’il eût été absorbé dans une profonde rèverie. Sa haute taille, ses formes muscu leuses, son costume pittoresqre se détachaient admirablement sur le fond vert de la forêt. Quand il toucha dn pied les premières broussailles du fourré, il fit halte brusquement, avec un grognement qui marquait la surprise.

Promenant autour de lui des regards inquiets et perçants, il porta la main au tomahawk passé dans sa ceinture.

Les Français, en dépit de leurs précautions, s’étaient-ils trahis ? Ils le crurent un moment.

Ce n’était qu’une fausse alerte.

Le sauvage, après un long examen des lieux et des objets, sembla rassuré.

Il prit un chemin de traverse et s oies en pressant un peude pas, ne se doutant point qu’il venait d'échapper à une mort *ertaine. |

Les deux compagnons se relevèrent, heureux, de

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leur côté, d’avoir pu éviter une lutte qui eût assurément attiré d’autres Peaux-Rouges.

: Après quelquesinstants d'attente, le comte; voyant que l'Indien ne revenait point sur ses pas, toucha l'épaule du lieutenant, et ils reprirent leur marche,

Quand la crique et le rocher eurent complète ment disparu derrière eux, ils relächèrent un peu de.leur excessive prudence et hâtèrent le pas.

Le jeune officier, pour qui la plupart de ces incidents de la vie des Prairies étaient nouveaux, semblait animé d’une vive ardeur et insensible à la fatigue. Toutefois, plus il songeait à l'expédition du comte, plus 1l la trouvait aventureuse.

Malgré ces appréhensions, la haute opinion qu'il avait du courageet de l'habileté de son guide, la promesse qu'il lui.avait donnée d’exécuter sans observations ses instructions lui faisaient un devoir de ne point témoigner ses sentiments et d'attendre les événements.

Pendant plus de deux heures, les deux voyageurs poursuivirent leur course, sans en changer l'allure et sans prononcer une parole.

L’officier ne pouvait se lasser d'admirer l’audace de Rochetonnerre, qui marchait au milieu de la nuit et des sentiers en apparence inextricables de la forêt sans perdre uneseule fois sa route et sans se préoccuper des obstacles que l’on avait fréquemment à franchir,

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A lafinle comte s’arrèta, et, se tournant vers son compagnon : :

— Eh bien! mon ami, dit-il, comment vous sentezvous ?

— Un peu fatigué, je l'avoue ; mais je continuerai de vous suivre si vous le jugez nécessaire, répondit Vauquelin, quis’était découvert pour essuyer la sueur de son front.

— Bravo ! jeune homme, vous parlez en vrai pionnier. Nous nous reposerons tout à l'heure, ou plutôt vous vous reposerez., Nous approchons de la ville de l'Ours-Maigre. Elle est à un demi-mille d’ici. Quand vous en aurez fait le circuit, vous pourrez vous asseoir ou vous coucher, comme vous voudrez, en attendant mon retour.

— Vous songez donc sérieusement à pénétrer dans le camp des Onontagues ?

— Naturellement, J'ai quelque espoir de mettre enfin à exécution le projet que je caresse depuis si longtemps. Mais doublons le pas.

Etimprimant à son corps ce balancement particulier aux hommes de la Prairie qui leur permet de fournir des élapes incroyables, le comte accéléra sa marche.

Dix minutes plus loin, ils arrivèrent au bord d’une vaste clairière, au centre de laquelle on pouvait distinguer, aux lueurs encore indécises qui précèdent le crépuscule, lesformes grossières d’un certain nombre

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de tentes de peaux. Au milieu était réservé un espace vide où se mouraient les dernières flammes de plusieurs feux.

Aucun être vivant ne s’offrait à l'horizon. La clairière semblait déserte. Cependant, de temps à autre, un glapissement aigre et prolongé ou le cri lugubre d'un hibou annonçait que le camp était gardé. Rochetonnerre n'’ignorait point que des sentinelles étaient postées de proche en proche, de manière à former un cordon autour du village,

— Un homme averti en vaut deux, dit-il tout bas au lieutenant,

Marchant ensuite à pas de loup, il commença le tour de la clairière, en s’arrêtant par intervalles pour faire remarquer au jeune-homme quelque objet distinctif, arbre, plante ou pierre, qui püt, en cas de besoin, lui servir de repère. Une demi-heure suffit pour ramener les deux compagnons à leur point de départ.

Alors le comte s'arrêta comme pour délibérer sur la résolution qu'il allait prendre, et, s'adressant à l’officier en baissant Ja voix :

— Vous voilà, dit-il, renseigné sur la situation de la ville et de ses alentours. Pour moi, je vais vous quitter, Mais, avant de nous séparer, je veux vous enseignerune retraite sûre. Approchez ; voyez-vous cet arbre qui surpasse les autres en grosseur? Vous pourriez y rester caché tout un mois que pas un Indien

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ne vous dénicherait, à moins de monter jusqu'au

haut,.ce qui n’est guère à craindre, du moins cette

nuit, Or, si mon plan réussit, nous serons loin d'ici avant la première aube. Un mot encore, et ce sera le dernier. Je puis être découvert, pris et tué. Dans ce cas, je ferai assez de bruit pour vous avertir. Vous prendrez alors conseil de votre propre inspiralion, Ou bien vous tâcherez de rejoindre votre corps, ou bien vous attendrez le point du jour, et vous vous présenterez hardiment dans le camp indien, en vous faisant passer pour un officier français chargé d’une mission particulière auprès de l’'Ours-Maigre. Vous promettrez n'importe quoi. Plus vous mentirez, plus vos mensonges seront audacieux, plus vous aurez ae chances de réussir. Vous voustirerez ainsi d'affaire jusqu’à l’arrivée de Brissot, et vous gagnerez dutemps pour vous dérober.

— J'ai l'espoir, dit le lieutenant, que tout cela sera inutile, Votre destinée et votre bonne étoile vous sont venues trop souvent en aide pour vous faire défaut aujourd'hui.

— Qui sait ? Enfin, nous verrons. Pour le moment, adieu. Si nous ne nous revoyons plus, prometlez-moi de prendre ma place en ce qui touche le châtiment à infliger à l’espion, une fois que vous serez convaincu de la véracité de mes assertions.

— Comptez sur moi. Adieu.

Les deux compagnons se serrèrent la main avec

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effusion, en faisant passer toute leur âme dans celte suprème étreinte,

Vauqaelin monta dans l'arbre en s’aidant des branches qu'il pouvait atteindre de la main, Il jeta un regard avide et inquietsur la clairière. La forme vague et mouvante du comte de Rochetonnerre disparaissait dans l'épaisseur de la nuit.

Le vieux chasseur ne se dissimulait aucune des difficultés de l’entreprise qu'il allait tenter. Il savait d'avance que, s'il était découvert, il n’y aurait aucun moyen pour lui de se soustraire à la mortet que cette mort dépasserait en horreur tout ce qu'il pouvait concevoir. Mais il avait tant de fois bravé des dangers pareils, qu’il se croyait en quelque sorte assuré de l'impunité. Aussi avait-il pris l'habitude d'affronter le péril tête baissée, Cette nuit pourtant, il semblait éprouver je ne sais quel pressentiment d’un changement de fortune. Quelque chose lui disait qu'un événement extraordinaire était sur le point de s’accomplir.

Allait-il enfin pouvoir consommer cette vengeance si passionnément désirée, si ardemment poursuivie ?

Allait-il au contraire, dans cette suprême tentative plus hardie que toutes les autres, échouer à jamais ? Quelle que fût la fermeté de son caractère, il ne pouvait maîtriser en ce moment le trouble qui l’agitait.

Tout autre que lui eût peut-être abandonné au

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dernier instant ce dessein dont la folie paraissait si manifeste. Mais, chez le Supplicié-Vivant, c'était cette folie même qui le soutenait, qui le faisait s’opiniâtrer. N’avait-il point voué toute sa vie à l'exécution de ce projet qui l'obsédait? N'avait-il point juré à sa pauvre compagne mourante de ne revoir ses enfants qu'après avoir châlié les deux scélérats qui ‘'avaient si horriblement mutilé ?

Bien des fois, comme il l'avait dit à René de Vauquelin, il avait tenu la vie du chef des Onontagues en son pouvoir ; bien des fois il avait eu la bête fauve au bout de son rifle, et il lui aurait suffi de presser la détente de son arme pour abattre l’Indien. Mais toujours il s'était ravisé, attendant patiemment l'occa-

sion d’infliger à son bourreau le supplice que celui-

ci lui avait fait subir à lui-même,

Cette occasion allait-elle enfin se présenter cette nuil ?

Tandis qu’il roulait ces pensées dans son esprit, le comte, après avoir contourné le village indien, se

coucha à plat ventre. Il avait attaché son rifle sur le

dos, pour avoir plus facilement l'usage de ses deux mains.

Pareilà la panthère qui avance graduellement sans qu'on puisse s’apercevoir de ses mouvements, le chasseur commença de ramper dans la direction des huttes et des tentes de peaux.

Les nuages, épars jusqu'alors, s'étaient fondus en

une immense voûte dont aucun rayo.. de lumière ne perçait la profonde obsourité.

Le village était plongé tout entier dans les ténèbres.

L'oreille collée contre terre, Rochetonnerre entendit tout à coup le bruit sourd d'un pas régulier. Il comprit qu'il allait se trouver aux prises avec une sentinelle. Il s’y attendait, Tirant son large couteau de sa ceinture, ilen cacha prudemment la lame sous sonbras, pour éviter que l'éclair de l'acier ne le trahit.

Cependant l'Indien approchait. Bientôt le chasseur put voir sa silhouelte se découper vaguement dans la pénombre. Retenant son souffle et couché de tout son long sur le sol, le comte, l'œil fixe, les muscles tendus, éteit prêt à s’élancer d’un bond sur son ennemi. Toutefois il n’avait aucune intention de verser plus de sang qu'il ne fallait, etil s'était promis, pourvu qu'en ne l’attaquât point, d'épargner celte nuit tous les habitants du village indien, à l'exception d’un seul,

La forme sombre de la sentinelle approchait tou--

jours. Elle effleura le comte, qui demeurait inerte,

puis elle disparut lentement dans l'obscurité en mar-

quant le pas.

. Guidé par son oreille, le chasseur attendit que le |

sauvage fût assez éloigné. Ensuite, reprenant le mouvement imperceptible de la panthère, il franchit, 6*

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en se glissant, le cordon des posles et se trouva sain et sauf à l’intérieur du village,

Toutefois ilne changea point de position et continua de ramper, l'œil au guet. Quoiqu'il fût moins exposé maintenant à rencontrer un Peau-Rouge sur son chemin, les Indiens se fiant généralement à leurs sentinelles, il avait néanmoins à prendre les plus grandes précautions, et surtout à se dépêcher pour ne pas être surpris par les premiers feux du jour,

En quelques instants il se trouva près d’une des huttes. Il fit une halte pour sereconnaître. Unregard rapide lui suffit pour découvrir l'objet de ses recher. ches. Puis il recommença de se traîner sur les mains et les genoux,

Rochetonnerre avait eu depuis peu deux indications d’une extrême importance : la première, que l'Ours-Msigre passait souvent la nuit seul dans une hutte séparée ; la seconde, que le chef des Onontagues avait le sommeil léger. Or, le chasseur venait de remarquer deux tentes presque contiguës, et il se disait que la plus petite devait être occupée par son ennemi, à moins que cette nuit le chef ne se trouvât dans le wigwam de famille, et dans ce cas l’entreprise était manquée.

Le sort en était jeté, il n'y avait plus qu’à marcher en avant.

Rochetonnerre parvint en peu de temps à la tente” du Peau-Rouge et s’arrêta pour prêter l’oreiile,

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Au moment où il touchait pour ainsi dire au terme de son expédition, un de ces incidents imprévus qui renversentsouvent les combinaisons les mieux ourdies vint tout à coup se mettre à la traverse.

Un grondement se fit entendre à deux pas du chasseur, Il fit un saut de côté et inclina la tête en avant pour mieux distinguer, Il avait devant lui un de ces chiens indiens qui tiennent de la nature du loup, dont ils ont toute la couardise; tout en possédant les instincts féroces et perfides du chacal,

Le comte eut un frisson. Non qu'il eût peur ; mais il songeait qu’un seul aboïement de l'animal pouvait donner l'éveil à tout le village. Que deviendraient, dans ce cas, tous ses projets, en admettant qu'il eût le temps de se dérober ? Un second grondement plus prononcé le décida. Mais à peine eut-il 1e temps de prendre son couteau, que l'animal irrité tomba sur lui,

C’en était fait inévitablement du chasseur, si de sa main de fer il n’eût saisi la bête par la gorge, tandis que son arme acérée lui pénétrait jusqu’au cœur.

Un son rauque succéda à cette lutte désespérée qui n’avait duré qu’un instant. Le chien était mort.

Rochetonnerre, en proie à la plus vive anxiété, demeura longtemps immobile. Il écoutait attentivement. Si faible qu'eût été le râle de l’animal, il pouvait suffire pour donner l'alarme.

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Cependant le village était resté plongé dans le sommeil.

Un soupir de soulagement s’échappa-des lèvres du comte. Il se rapprocha de la tente, enleva deux des) aiguilles de bois qui fixaient les peaux au sol, et col- Jant son oreille contre l'ouverture ainsi pratiquée, il prêta la plus grande attention.

Une expression de joie se répandit sur ses traits, lorsqu'il entendit le souffle léger et régulier de l’Indien couché à l’intérieur.

Aux faibles lueurs d’un petit feu allumé au milieu : de la tente, le Supplicié-Vivant reconnut son ennemi étendu sur un lit de fourrures empilées.

Le comte de Rochetonnerre se glissa dans cette direction.

Ses yeux flamboyaient. Ses dents grinçaicnt de rage. Il n'avait plus qu'un mouvement à faire pour exécuter son dessein.

Il promena son regard autour de lui.

À portée de sa main, il aperçut une seconde pile de fourrures. Au-dessus était une grande peau de buffle. Le chasseur la souleva et, la tenant devant lui, il rampa vers l'Ours-Maigre, qui était profondément endormi.

Le Supplicié-Vivant teneit enfin sa proie.

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Comme le tigre qui savoure son triomphe avant de s’élancer, il contempla son hourreau avec Ja su—

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