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Les deux rifles des Français firent feu en même temps. L’écho n'avait pas cessé de répéter le bruit produit par la double détonation, que deux autres décharges lui succédèrent,
Des cris de terreur, des rugissements, des plaintes d'agonisants, des exclamations forcenées, des gémissements lamentables mélèrent leur lugubre concert à la fusillade.
On eût cru un moment que l'enfer avait du même coup vomitoutes ses’ horreurs.
Au-dessus de ces clameurs dominait la voix formidable du Buffle-Gris, cette voix qui glaçait d’effroi les sauvages les plus aguerris.
Le comte s’élait élancé vers l’entrée de la caverne sans rien rencontrer qui s’opposât à son passage,
Vauquelin venait derrière lui à deux pas.
Soudain l'officier se sentit saisir par la poitrine et, cédant à une violente impulsion, il alla router dans l'intérieur de la caverne.
Instinctivement il porta les bras en avant. Ses mains rencontrèrent un corps lisse. Il ne s’y trompa point : c'était un Indien.
Le pied du jeune homme s’était posé sur une pierre polie et avait glissé. Il était tombé.
Le Peau-Rouge lui serrait la gorge.
IL vit passer devant ses yeux l'éclair métallique d’un énorme couteau.
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Heureusement pour lui, l'arme, mal dirigée, frappa le rocher etse brisa.
Profitant de cette circonstance, Vauquelin avait saisi l’Indien par les pieds et s'était dégagé en le venversant à son tour,
La tête du Peau-Rouge avait donné contre la paroi de la caverne. Il avait roulé sur le sol, sans proférer un cri.
L'officier s'était aussitôt redressé et, n’obéissant qu’à sa rage, il s'était jeté sur son ennemi, dont il avait empoigné k. gorge en la comprimant dans un étau de fer.
En même temps, il lui frappait à coups redoublés et avec frénésie la tête contre la pierre.
Les cris du sauvage, qui rugissait comme un taureau qu’on assomme, attirèrent le comte.
— Qu'est-ce donc ?Qu’y a-t-il? s’écria-t-il en accourant, la crosse de son ritle levée.
— Ne craignez rien, je tiens la brute, et elle ne m'échappera pas, dit le jeune homme, qui sentait l'Indien râler sous sa robuste étreinte. Faites place, que je l'envoie rejoindre les siens !
Et, sans lâcher la gorge du sauvage, il le traîna jusqu'à l’entrée, puis, le soulevant avec vigueur, le lança par-dessus la pierre dans l’espace.
Cetacte suprême d'énergie l'avait épuisé. Ils’affaissa en proie à un violent tremblement nerveux, et hors d'état de prononcer une parole.
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Quelques gorgées d’eau-de-vie que lui fit avaler le comte le ranimèrent.
— Comment ai-je pu manquer cette vipère ? sex clama Rochetonnerre. Je croyais pourtant bien avoir barré le passage.
— Il aura glissé de vos mains comme il a fait des miennes, dit le lieutenant. Dans tous les cas, peu s’en est fallu qu’il ne m'’ait envoyé rejoindre mes aïeux. Qu'avez-vous fait des autres ?
— Tous morts. Je n’ai euque la peine de les assommer sur la place. Mais attendez que j'aie déblayé le terrain. Cette fois, j'ai suivi votre conseil. Je ne me suis pas soucié de les scalper. Tout ce que je sais pour le quart d'heure, c'est qu’ils nous laisseront la paix.
Tandis qu'il parlait ainsi, Rochetonnerre lançait, les uns après les autres, les cadavres des sauvages par-dessus l’escarpement.
— N'avez-vous pas dit que nous avions à vaquer à nos affaires ? demanda Vauquelin, quand cette répugnante besogne fut achevée.
— J'ai, en effet, l'intention de me tordre à avec vous, comme jé vous l'ai dit, cette nuit même, au camp de l'Ours- «aigre. Ne vous étonnez point. Ce n’est pas la première fois que cela m'arrive. J’y cherche’ une occasion de me rapprocher du scélérat ; mais, jusqu'ici, je n’ai jamais eu la chance de le trouver seul, — Mais comment espérez-vous exécuter ce projet ?
— Rien ne m'est plus aisé. Nous allons, une fois notretoilelte achevée, sortir de la caverne parla porte dérobée queje vous ferai voir bientôt. Puis nous marcherons tout droit devant nous, jusqu'à ce que nous arrivions au camp ou à la ville, comme vous voudrez, de l’Ours-Maigre. Nous entrerons chez lui, mais sans nous faire annoncer, à moins que vous ne parliez assez couramment la langue des Onontagues.
— Je la comprends et la parle facilement, mais je ne pourrai jamais me faire passer pour un des leurs.
— J'ai sur vous cette supériorité, dit mystérieusement le comte, pendant qu'il retirait d’une burette remplié d'huile un chiffon quiservait de mèche à cette lampe primitive. 1] l’alluma pour atteindre un volumineux paquet caché dans une anfractuosité du rocher.
— Qu'est ceci ? demanda le lieutenant, intrigué.
— Ma garde-robe, ou, si vous aimez mieux, mon travestissement. Je ne le mets ‘qu'aux grands jours, quand je vais voir le chef, Je vous vois faire un mouvement de surprise. Il n’y à pourtant rien de plus simple. Il m'est arrivé déjà nombre de fois d’avoir de longs entretiens avec l’Ours-Maigre , face à face, sans qu'ilait pu s’apercevoir de l'envie que j'avais de le prendre à la gorge.
— Vousavez donc sérieusement l'intention de vous
habiller en Peau-Rouge et de vous peindre le corps?
— Parfaitement, el vous n'avez qu'à faire comme
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moi, si vous voulez me suivre. Mais je vous préviens qu'il y aura du fil à retordre.
Et comme le jeune homme pâlissait légèrement :
— Allons ! allons ! dit le chasseur, n'ayez pas peur de l'Ours avant de l'avoir vu. Vous êtes brave et prudent ; vous avez fait vos preuves; mais je tenais à vous mettre sur vos gardes etàne point vous causer de déceptions.
— Merci, répondit le lieutenant. Comptez sur moi. Je suivrai exactement vos instructions; j'ai, d’ailleurs, grande envie de me perfectionner dans la connaissance des mœurs de la Prairie, et je ne saurais avoir de meilleur guide et de meilleur maître que vous.
En parlant ainsi, Vauquelin prit le costume que lui tendait le comte.
— Voilà qui s'appelle parler, dit Rochetonnerre. Mais attendez donc, je réfléchis qu'il vaut peut-être mieux ne pas vous peindre du tout. Il y aurait trop de danger à nous faire passer tous les deux per des sauvages. Je puis vous montrer la ville sans vous y faire entrer, Au reste, si les Peaux-Rouges vous voient, vous vous ferez passer pour un ami de Brissot, Tout bien pesé, ce dernier plan est préférable à l'autre.
— Comme vous voüürez.
— Pendant que j'achèverai ma toilette dans ce coin, de manière à dérober cette lumière aux indis-
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crets du dehors, vous, montez la garde À l'entrée, et assurez-vous que nous ne somiIues pas #niés.
L’officier obéit, Au bout de quelques instants, le comte le rappela.
— Vous n’avez rien découvert de suspect ?
— Comment trouvez-vous mon déguiser1ent ?
— Parfait,
Rochetonnerre offrait en ce moment l’aspect d un superbe guerrier indien dans la tieur de l’âge, et rayonnant de force et de beauté, Les couleurs voyantes distribuées avec art sur toutes les parties de son corps, et principalement sur son visage et sa poitrine, les plumes attachées à son front, la peau de panthère majestueusement drapée et fixée à l’épaule par une dent de l’animal, les hautes guêtres de fourrure, le collier de griffes d'ours, la ceinture de coquillages lui donnaient cet air de bravoure qui est propre aux chefs de tribu.
Il eut un sourire de satisfaction en constatant l'effet qu’il produisait sur le lieutenant.
Toutefois ce sourire fit. place presque aussitôt à une expression de vive tristesse.
Rochetonnerre ne pouvait quitter sans un serrement de cœur cette caverne qui lui avait rendu de si nombreux services, et qui maintenant lui devenait inutile et même dangereuse.
Il repoussa le bloc de pierre qui la fermait, et,
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suivi de Vauquelin, il s’engagea sous la voûte basse et étroite,
Cependant cette voûte ne tarda pas à devenir plus haute et plus large, et les deux compagnons purent bientôt marcher et respirer à l'aise.
Après avoir ainsi avancé pendant quelque temps, le comte souffla la lumière et plaça la burette dans un enfoncement.
— Rapprochez-vous de moi, dit-il. Là, doucement et avec la plus grande précaution, comme si vous posiez le pied sur des œufs, Un seul faux pas vous coûterait la vie.
— Mais alors pourquoi éteindre la lumière ? chuchola l'officier, en s’attachant fortement à la ceinture de son compagnon.
— Pour révéler notre approche aux Peaux-Rouges? Ce serait le comble de la folie et le plus sûr moyen de donner dans la gueule du loup. Fiez-vous donc à moi. Il n’y a pas un pouce de tout ce chemin que je ne connaisse, Mais, chul ! nos paroles pourraient nous trahir.
Is continuèrent de marcher en silence,
A la fin, le comte ralentit le pas et sembla chercher quelque chose à tâtons.
[ls étaient arrivés à la seconde pierre. Il ne leur restait plus qu’à l’écarter pour passer l’un après l’autre par une espèce de tunnel très étroit, en se
traîinant sur les mains et les genoux.
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— Attendez-moi ici, dit le comte. Je vais faire la reconnaissance.
l'officier fit halte à l'endroit même où il verait d’effleurer le sol du pied.
Tout brave qu’il était, il ne put réprimer un sentiment d’effroi, en songeant à sa situation.
Il se trouvait, en effet, plongé dans les ténèbres, ayant partout autour de lui, derrière, à droite, à sauche, peut-être aussi devant, la mort, rendue plus terrible par l'inconnu.
Il demeurait cloué sur place, prêtant l'oreille et n’entendant aucun bruit.
L'absence du comte se prolongeait,
Que s’était-il passé ?
Rochetonnerre était-il tombe dans quelque embüche ?
Le jeune homme commençait à désespérer, quand une voix presque inintelligible murmura près de lui:
— Tout va bien. Les démons ne nous ont pas découverts. Venez, mais ne dites pas un mot.
L'officier eut un tressaillement. 11 comprenait de plus en plus combien il lui serait impossible de se mesurer avec de tels ennemis, s’il était livré à luimême. |
Au bout de quelques instants, les deux compagnons parviurent à l'entrée de la caverne. Le terrain était en cet endroit sensiblement défoncé et offrait
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l'apparence d’un bassin caché sous un épais fourré de plantes rampantes,
Le comte se coucha à plat ventre pour se frayer plus facilement un passage, Le lieutenant suivit son exemple,
Bientôt ils dévalèrent la pente d’une colline dont ils eurent rapidement atteint le pied,
— À merveille, non cher ami, dit Rochetonnerre, tendant la main au jeune homme, On prend plaisir à avoir un compagnon tel que vous. Si vous continuez à m'écouter aussi ponctuellement, je n'aurai qu'à me louer de votre aide. Nous venons d'accomplir la moitié de notre besogne et la plus facile. À moins de faire un détour de douze milles, nous devons entrer dans l’eau jusqu’au cou et traverser la crique tout près de l’endroit où les Peau:-Rouges continuent de bloquer la caverne. Je m'en rapporte à vous, quel chemin préférez-vous prendre ?
— Le plus court.
— Fort bien. C'esl aussi mon avis, et j'aurais été contrarié de vous voir penser autrement. Done, c'est dit, nous traversons la position des Indiers, Mais d’abord quelques recommandations, pendant qu'il en est temps encore. Ici nous pouvons parler sans danger. Dans un instant, nous devons être muets comme des poissons. Vous allez me suivre pas à pas et surveiller chacun de mes mouvements. Voici ma manière de me faire entendre, et je n’en ai point
d'autre quand je poursuis une piste ou quelque en. treprise nardie, comme celle de celte nuit, Si je lève la main, vous vous arêterez tout court et vous ne remuerez pas un cheveu, dussiez-vous marcher sur un serpent. Si je baisse la main, même rhose. Le signal ne change pas. Si je siffle tout doucement, vous piépe -‘ez votre rifle; si je fais claquer ma langue par imiter le coassement de la grenouille, vous vous coucherez et vous resterez immobile jusqu’à mon retour, Surtout ne brûülez point de poudre avant de m'avoir vu tirer, S'il faut en venir aux mains, faites usage de votre couteau. Est-ce entendu?
Pour toute réponse, le jeune homme se contenta de répéter une à une, avec la plus grande exactitude, les instructions qu’il venait de recevoir.
Le comte secoua vivement IL tête, pour témoigner son contentement,
— Parfait, jeune homme, absolument parfait. Si nous avions à passer ensemble rien qu’une année, je ferais de vous le meilleur pionnier de la Prairie, Mais il ne s’agit point de cela maintenant, n'est-ce pas ? Souvenez-vous de mes indications, et en route |
Fier de la confiance qu’il inspirait, René de Vauquelin marcha derrière son guide, en ayant soin de poser son pied sur l'empreinte même des pas du comte,
Le corps incliné en avant, retenant leur respira-
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tion et frôlant à peine le sol, ils descendirent, sans qu'aucun bruit trahît leur présence, le petit chemin creux qui conduisait à la crique où ils avaient vu, peu de temps auparavant, les Indiens s’enfoncer pour faire l'escalade du rocher.
Dix minutes plus tard, les deux compagnons se trouvaient au bord de l’eau. Ils firent halte pour
écouter.
Aueune voix d'homme ne frappa leurs oreilles.
Pourtant Rochetonnerre était moralement certain qu'ils n'étaient séparés des Peaux-Rouges que par une faible distance. Il se fiait peu au silence qui l'entourait, et il se disait que les sauvages devaient être cachés dans les hautes herbes qui bordaient la crique.
Néanmoins, comme il n'y avait pas à hésiter, il descendit dans l’eau et se mit en devoir de la traverser de biais.
Vauquelin le suivait.
En peu de temps ils se trouvèrent sains et saufs sur l’autre bord et s’engagèrent dans la forêt.
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