‹ Le vengeur de Montcalm [microforme]Chapitre 26 sur 26 · RER ER · texte numérisé non relu

RER ER

vière de la Chaudière, cours d’eau étroit et à peine praticable aux petits bâtiments, déverse dansle Saint- Laurent ses eaux lièdes, qui ouvraient à ce moment une brèche dans les glaces. Un pouvait ainsi arriver au pied de Ja ville, tout en marchant sousle feu meur-# trier de l'artillerie anglaise, échelonnée à moins d’une lieue de là. L'objectif de M. de Levis était ce même plateau d'Abraham où Wolf et Montcalm avaient péri. M. de Bourlamaque commandait l'aile gauche ; M. de Levis lui-même était à la tête de la droite.

La veille même du jour désigné pour la rencontre, René de Vauquelin et Horace de Rochetonnerre arrivèrent au camp des Français. Accueillis avec empressement, ils réclamèrent et obtinrent l'honneur de prendre part à l'expédition. Le lieutenant fut chargé de diriger les mouvements d’une compagnie d’éclaireurs, lancés prudemment en avant pour surveiller les intentions de l'ennemi et épier ses vant-postes, Horace de Rochetonnerre refusa de prendre un commandement. Il voulut se contenter de combattre sous les ordres de son jeune ami.

En attendant le moment du départ, René de Vauquelin s’informa de ce qu'était devenu François Brissot. Personne ne put lui donner de renseignements précis à cet égard. Tout ce que l’on savait, c’est qu'il avait quitté le corps de M. de Levis trois jours après le lieutenant. 5 D’autres racontaientqu'ilavait voulu enlever M! de

LA

th Fr 1 NO F LI *

Drucourt, la fiancée de René de Vauquelin, et l'on rapportait à cette occasion les circonstances dramatiques dans lesquelles s'élait accomplie cette tentative heureusement demeurée sans succès, Mi° de Drucourt habitait depuis peu de temps Montréal, Son père, ancien gouverneur de Louisbourg, s'y était retiré après la capuculation de cette place, si héroïque-

ment défendue par M"° de Drucourt elle-même, qui:

trois fois par jour montait sur les remparts et de sa main délicate allumait la mèche du canon, M. de Drucourt avait obstinément éconduit Brissot, dont il ne connaissait point toute la bassesse, mais pour qui il n’éprouvait aucune sympathie. Convaincu qu'il ne pourrait désormais parvenir à ses fins avec loyauté, Brissot n'avait pas reculé devant le crime. Une poignée d’Indiens et de métis, gens de sac et de corde, s'étaient laissésgagner par ses promesses, Ils avaient essayé de pénétrer la nuit dans la maison de l’ancien gouverneur. Mais M. de Drucourt, réveillé en sursaut, avait appelé ses gens à son secours, et, malgré son grand âge, il avait, avec l’aide de sa femme et de sa fille et l'assistance de quelques domestiques, repoussé les bandits qui avaient pris la fuite. Les scélérats en se retirant avaient mis le feu à l’hahitation, L'incendie avait été maîtrisé, et l’on n'avait eu à déplorer aucune victime.

Depuis ce moment , Brissot , que l’on accusait

d'avoir soudoyé les incendiaires, et que l’on soup- 10*

M YE Er p FT ERP PRTS D MES 2. ENT TN PTE

cmt en 0e 2 06e nt een en

çonnait même d’avoir été blessé dans la lutte, se tenait caché. Là s’arrêtaient les indications que l’on pouvait fournir sur celui que les Indiens avaient surnommé (Eil-de-Serpent. Ces indications, Horace de Rochetonnerre les reçut de son ami avec : plus vive contrariété ; mais, quelque difficile que parût, dans ces conditions, l'exécution de son projet, il l'abandonna moins que jamais.

Cependant la petite iroupe, dirigée par René de Vauquelin, s’était mise en . «arche avant l’aube. On voulait surprendre les avant-postes anglais, les massacrer sur leurs pièces et ouvrir les portes de la ville aux deux corps d’armée de M. de Levis et de

M. de Bourlamaque, avant que l’ennemi eût eu le temps de se reconnaître. Le plan était habilement concerté, et l’on pouvait compter sur la résolution de ceux quiavaient mission de l’exécuter. M. de Levis se trouvait heureux de rencontrer en cette circonstanceson vieux compagnon d’armes, ie comte Horace de Rochetonnerre, dont la renommée lui avait appris les récents exploits contre les Onontagues. Le général faisait même entrer pour une large part dans ses chances de réussite la présence parmi les éclaireurs, de l’homme audacieux et rusé entre tous, qui pouvait mettre au service de la cause commune toute son expérience de la guerre de surprise. Aussi le comte avait-il été autorisé à agir de plein gré, sans même prendre conseil de son chef, ie jeune

René de Vauquelin. Rochetonnerre, pour répondre à cette confiance, avait demandé de pouvoir devanser les autres hommes d’une centaine de mètres.

Il venait de s'éloigner même au delà de cette distance, quand il entendit tout à coup dans les buissons, un peu à droite de la route, un craquement suivi d'un cri étouffé.

Presque au même instant un sauvage, le corps entièrement plein de couleurs menaçantes, vint rouler à ses pieds.

L'Indien, qui était en embuscade, et qu’il élait aisé, à son costume, de reconnaître pour un [roquois, allié des Anglais, avait dû pencher la tête en avant pour mieux épier, et les branches auxquelles il se retenait s'étaient sans doute cassées sous son poids.

Rochetonnerre avait trop d'expérience de la vie des prairies pour ne pas comprendre que le Peau- Rouge était accompagné d’autres hommes, sauvages ou européens. Aussi crut-il prudent de chercher un abri derrière un arbre. À peine avait-il exécuté ee mouvement, qu'une balle passa près delui. En même .mps l’Indien avait disparu.

Persuadé que le Peau-Rouge ourdissait quelque trame avec les siens, lecomte s'était replié en arrière. Une vingtaine d'Anglais et-d’Indiens s’élancèrent à sa poursuite. Une voix claire et ferme les dirigeait. Cette voix, Horace de Rochetonnerre la reconnut aussitôt: c'était celle de François Brissot.

228 LE VEN@EUR DE MONTEALM, Le comte eut néanmoins le temps de rallier sa compagnie. René de Vauquelin, instruit de ce qui se passait, donna l’ordre de faire feu. La débandade de l'ennemi semblait inévitable, Mais l'homme qui com- j f mandait les Anglais avait sur eux uñ ascendant irrésistible. A son ordre, ils se jetèrent sur les Français. Alom commença un combat corps à corps. Rochetonnerre s'était précipité eu avant, et déjà sa main robuste s'appesantissait sur l'épaule de Brissot , quand celui-ci leva son pistolet et le déchargea à bout portant sur son agresseur.

L'arme avait visé le cœur, la balle effleura l'épaule, Brissot avait Jeté son pistolet et tiré son épée. De son côté, Rochetonnerre, abandonnantson fusil, brandissait sa hache. :

Le choc fut terrible. Brissot voulut parer le coup de son adversaire : la hache brisa l'épée, dont la poignée seule resta dans la main du traître.

Alorslecomte, poussant une exclamation de triomphe, s’abattit come une masse sur l’espion. Brissot était d'une force herculéenne ; maïs les bras de Roche” tonnerre l’emprisonnèrent comme dans un cercle de fer. cena

L'issue du combat ne fut pas longtemps douteuse,

Les Anglais et les Indiens, voyant leur chef prisonnier, avaient pris la fuite. L'un d'eux en courant tomba dans l’eau et, porté sur un glaçon, arriva au | mikeu de la garnison qui formait les postes avancés.

Ceux-ci donnent l’alarme en reculant vers Québec.

Le général Murray sort avec quatre mille hommes. Les Français, entraînés par M. de Levis et M. de Bourlamaque, accourent et les culbutent à coups de baïonnette, sans laisser au canon le temps de se faire entendre, Le combat acharné, rapide, prend des proportions homériques. Les Anglais laissent plus de mille hommes sur le terrain et perdent toute leur artillerie. Les Français les chassent devant eux, et se voient décimés àleur tour par la mitraille ennemie. En même temps l'assaut est donné.

Tandis que le gros de la troupe passait comme un torrent, Rochetonnerre et Brissot é'sient demeurés au même endroit. René de Vauquelin n'avait point quitté le comte. Il craignait que la scène hideuse des Trois-Roches ne se renouvelât, etil était décidé à s’y opposer. Il savait que le Supplicié- Vivant traiterait l'espion comme il avait traité l’'Onontague. Aussi, rechargeant promptement son fusil, il l'épaula au moment même où le comte allait terrasser son antagoniste. L’arme du jeune homme visait à bout portant latête du traître, René de Vauquelin pressa la détente. Une détonationretentit, puis un cri d’agonie.

François Brissot s’affaissa inanimé dans les bras d'Horace dé Rochetonnerre.

Le comte resta longtemps pétrifié.

Avoir pendant plus d'un an, le jour et la nuit, sans prendre aucun repos, sans reculer devant aucune

fatigue, devant aucun péril, poursuivi avec l’acharnement et la ruse de l'Indien la plus légitime vengeance, et la voir à l'instant suprême échapper à jamais |

Il laissa tomber son ennemi, puis, attachant sur ceux qui l’entouraient un regard où se lisait toute sa passion et sa rage, lentement il épaula son fusil.

— Quel est celui, s’écria-t-il d’une voix tonnante, qui a tué cet homme ?

Il y eut un long silence.

Presque tous avaient vu René de Vauquelin mettre fin à la lutte entre les deux adversaires ; mais nui ne savait le sombre mystère qui pesait sur leurs destinées.

René de Vauquelin était pâle comme. la mort. Il connaissait trop bien le caractère du comte pour ne

pas s'attendre de sa part à un acte de désespoir. IL.

l'aimait trop d’ailleurs, et il lui avait. voué une trop grande reconnaissance pour vouloir se mesurer avec lui. !1 se tut.

Horace de Rochetonnerre promena autour de lui unregard qui fr-»pa d’effroi les plus courageux. Sa

voix où vibrait un frémissement sinistre répéta len-.

tement, en s’arrêtant sur chaque mot:

— Quel est celui qui a tué cet homme ? .

Personne ne répondit. | Tout à coup un tremblement nerveux s’empara de la puissante charpente du vieillard. Ses genoux

LS PE re

À ee Ce MO rar REA

fléchirent. Un voile passa sur ses yeux, I posa la main sur sa oitrine, comme pour l'empêcher de se briser.

— Dieu ne l’a pas voulu, dit-il d’une voix élouflée,

René de Vauquelin fit un pas vers lui.

— Non, mon ami, dit le jeune homme avec douceur. Dieu ne veut point que nous nous fassions justice. Il commande au contraire que nous pardonnions à nos ennemis, même à ceux contre lesquels nous avons les plus justes sujets de ressentiment.

A ce moment le corps de Brissot, jusqu'alors demeuré inerte, eut un mouvement. L’espion avait la mächoire fracassée et baignait dans son sang. Mais son regard, où se lisait un profond repentir, se tour. nait vers le comte dont il semblait implorer la pitié

René de Vauquelin aperçut ce regard et en saisit toute la signification. Aussi prenant le comte par Ja main et lui désignant son ennemi étendu sans défense et mourant :

— Comte, dit-il avec fermeté, il ne faut point que cet homme paraisse devant Dieu, la conscience chargée d’un crime. Si grande que soit la faute, la sincérité du remords l’efface. Comte, Dieu lui-même est miséricordieux. Il vuus impose par son exemple un devoir auquel vous ne sauriez vous soustraire,

Une larme brilla sous la paupière d’'Horace de Rochetonnerre. Il releva latête et, sans proférer une parole, marcha vers François Brissot.

AS. | z

Celui-ci venait de faire un effort suprême pour se redresser. Le comte saisit la main qu'il lui tendait et la tint longtemps enfermée dans la sienne.

Un seul mot s’échappa à demi étouffé des lèvres sanglantes du moribond :

— Grâce!

Horace de Rochetonnerre ne résista point à cet appel d'une âme désespérée. Il mit un genou en terre, et d’une voix grave, taadis qu'il se penchait sur Brissot :

— Que Dieu vous pardonne, dit-il, comme je le fais moi-même!

Un soupir de satisfaction s’échappa de la poitrine du moribond. Un éclair de joie passa dans ses yeux. Sa main se raidit. Sa tête retomba tout à coup lourdement en arrière. François Brissot était mort,

Au même moment un clameur effroyable se fit entendre dans la direction de Québec.

Voici ce qui s’était passé. M. de Levis avait ouvert le feu contre la ville. D'heure en heure il attendait les secours qui devaient venir de la France.

Les cris qui avaient frappé l'attention de Rochetonnerre et de Vauugelin étaient ceux des assié- ‘ geants et des assiégés. De part et d'autre, en effet, on venait d’apercevoir quelques vaisseaux à l'horizon. L'anxiété était peinte sur tous les visages. Auquel des deux partis en présence cette flotte allait-elle :

. 1 pr : : 4 D ep MR QUE ds ; de si Oise Vi Mere ft Ml QE à 0 ; NSP UE 17 PARTS AT F PT me ee Fe be » LOL jh F | M Gi k ë £ Ÿ : AA ; x ' a cat: soit ti , a * à ana : age Es * è ax ù 3 ; : \

6 apporter le salut? Si c'était une flotte française, et Québec était repris par nous ; sinon, M. de Levis

était forcé dereculer, et le Canada était à jamais perdu 8 pour la France.

Les deux armées restèrent pendant près d’une demi-heure en suspens, tant l’attention était absor-

t bée par cet événement qui allait décider du combat, n Tout à coup les Anglais, officiers et soldats, mont tèrent sur les remparts sans se préoccuper de nos troupes qui leur faisaient face. Ils poussaient des e hourrahs en agitant leurs chapeaux. Les vaisseaux annoncés formaient l'avant-garde de la flotte anglaise.

M. de Levis brisa son épée, et suffoqué parla douleur, il tomba défaillant dans les bras de ses officiers. La France n’était vaincue que par elle-même, Les bâtiments envoyés par le ministre de la marine n'avaient quitté Bordeaux que le 12. Ils arrivèrent à l'entrée du Saint-Laurent, dans la baie des Chaleurs, quand la débâcle des glaces était achevée, laissant ainsi aux Anglais le temps de les précéder et de leur barrer le passage.

M. de Levis leva le siège de Québec et se retira sur Montréal, où il était décidé à attendre les An 4 glais et à mourir avec ses derniers braves plutôt que

de se rendre. M. de Vaudreuil n'avait point l’Amke aussi grande. Il capitula. M. de Levis ne voulut point | l'imiter et se relfra dans une île voisine avec 2,000 ; |

me mt

hommes, débris de son armée. Mais l'héroïque vaincu céda enfin devant les représailles qui menaçaient la colonie, Le 8 septembre 1760, il s'embarqua pour la France avec le peu d'hommes qui avaient survécu à la lutte, Ce même jour, le Canada devint colonie anglaise.

Horace de Rochetonnerre et René de Vauquelin n'eurent point l’humiliation d'assister à celte scène si déchirante pour le cœur français.

Au moment même où M. de Levis levait le siège de Québec, les deux frégates françaises commandées par le père de René se trouvaient aux prises avec les vaisseaux anglais qui venaient d'arriver, La première pensée du jeune officier, en voyant l'échec inattendu éprouvé par nos troupes, avait été de voler au secours de son père. A peine s’étaitil jeté dans ses bras qu'eut lieu l’abordage. La mêlée fut affreuse. M. de Vauquelin et son fils refusèrent d'amener le pavillon.

Horace de Rochetonnerre n'avait pu suivre son jeune ami. Epuisé par la lutte qu'il avait soutenue contre Brissot et par l'émotion que lui avait causée la mort de l’espion, il avait dû ralentir sa marche. Lorsqu'il arriva en vue de Québec, il entendit soudain une effrovable détonation.

C'était la frégate de M. de Vauquelin qui venait de sauter avec tous ceux qui étaient à bord. Le jeune officier avait mis le feu aux poudres,

cie (Nr

dr sil

Res.

Le

C'était la frégate de M. de Vauquelin qui venait de sauter avec tous ceux qui étaient à bord,

Le comte de Rochetonnerre resta longtemps privé de parole devant ce spectacle, Puis, jetant un dernier regard sur l'endroit où avait dû disparaître son vaillant compagnon, il regagna à pas lents la direction de la rivière Alleghany.

Page 1