‹ Le vengeur de Montcalm [microforme]Chapitre 25 sur 26 · L'EXPIATION · texte numérisé non relu

L'EXPIATION

I y eut un long silence. Les paroles du prétendu Mohawk avaient fail une profonde impression sur l'Onontague. Son visage s’éclairait d’une joie suprème. Il voulut reconnaître le service qu’on lui rendait.

— Que le Corbeau me suive, dit-il, Il apaisera sa soif el sa faim.

Se dirigeant ensuite vers la tente où il avait cou tume de s'isoler, il prit les devants pour montrerle chemin, laissant ainsi à Rochetonnerre et à Vauquelin le temps de se serrer silencieusement la main en signe de mutuelle confiance.

— Que mon frère s'arrête ici, dit enfin l'Ours- Maigre. Le jeune chef restera avec lui. Que l'œil du Mohawk surveille chacun de ses pas.

— Le grand chef a bien parlé, répondit le pionnier. Le Corbeau n’oubliera aucune de ses recom-

mandalions.

L'Ours-Maigre se retira.

Quelle n’eût point été sa stupéfaction s’il fût rentré dans la tente un instant plus tard ! Le Mohawk et le jeune visage pâle se tenaient étroitement embrassés, et des larmes inondaiïent leur visage.

— Et maintenant, dit ie comte après s'être livré tout entier à l'effusion de son cœur, n'oublions point qu? nos instants sont comptés. L’Onontague ne reviendra ici qu'au moment convenu. Il faut qu'avant son retour tous nos plans soient exactement arrêtés. Nous touchons à notre but. Le manquer cette fois serait prononcer d'avance notre arrêt de mort. A l'œuvre donc. Vous, tenez-vous près de l'entrée de la tente, l’œil fixé sur l'horizon, et que pas un bruit d'herbe ne vous échappe. Surtout soyez sobre de paroles, et quoi que vous disiez, parlez si bas que personne ne puisse voir vos lèvres se mouvoir.

Vauquelin fit un signe d’assentiment.

— Ecoutez donc, continua Rochetonnerre, et ne perdez pas un mot de ce que je vais vous dire. Des occasions comme celle-ci ne se présentent pas deux fois. Vous savez déjà que j'avais failli tomber dans les mains de ces forcenés. Mon rugissement a dû vous faire comprendre que je m'étais évadé. Ce que vous ignorez, c’est que, caché sous une peau de buffle, j'ai surpris le complot qui s’ourdit pour vous assassiner. Le chef doit vous retenir jusqu’à l’arrivée de Brissot et vous livrer à lui, ou plutôt lui livrer votre chevelure.

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Vous venez d'entendre ce que j'ai dit à l'Ours-Maigre et vous avez dû deviner mes projets, Ce n'est pas Œil-de-Serpent qu'il trouvera au lieu du rendez-vous, ce sera le Supplicié- Vivant. Ce que je veux faire de mon bourreau, je n’ai plus besoin de vous le dire.

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Vous connaissez son plan. Je l’exécuterai sans en rien retrancher. Ce quim'embarrasse en ce moment, c’est que je ne-connais pas le chemin qui mène aux Trois- : Roches. Vous ne pouvez pas plus l'indiquer que moi. Il faudra donc qu'il nous y conduise lui-même. Une fois arrivés, notre rôle est clairement marqué. Au | signal que je donnerai, nous nous jetterons sur lui, et tandis que je l'empêcherai de se mouvoir, vous l lui lierez les bras et les jambes. Puis vous me lais- | serez seul à seul avec lui dans l’immensité de la | prairie, si vous vous croyez trop impressionnable pour assister jusqu'à la fin au spectacle de ma vengeance, Voilà mon plan, et vecille Dieu que je puisse l'exécuter. Si quelque incident le traverse, je me 1 débarrasserai de l’Onontague d'une autre façon. Si 11 jai besoin d'aide, je compte sur vous, n'est-ce pas? — C'est entendu, murmura le jeune homme sans faire un mouvement, tout en sentant une sueur froide baigner ses tempes et son sang se glacer à la pensée de l’horrible dessein que méditait son compagnon. — Bon. Et maintenant silence. Attention à tous nos gestes, à tous nos actes. Surtout point de fai-

blesses.

En achevant ces paroles, le comte, qui était demeuré assis, se leva et fit quelques pas vers l'entrée de la tente.

— Il vaut mieux, ajouta-t-il après un moment de réflexion, que vous ous couchiez, pour ne pas éveiller les soupçons.

A peine achevait-il de faire cette recommandation, que l’Ours-Maigre rentra avec une de ses squaws, chargée de provisions.

Le repas fut vite organisé. Le chef retira d’une cachette une énormebouteille d'eau-de-feu et engagea ses deux convives à ne point s’en priver, tandis que lui-même y revenait fréquemment. Cette ciconstance n'échappa point à Rochetonnerre. Elle devait favoriser ses plans.

Cependant le faux Mohawk, reprenant habilement son rôle, se laissa peu à peu aller au sommeil. Vauquelin ne dormit point. Moins calme que le chasseur, en présence du sort qui l’attendait en cas d'échec, il voyait passer à chaque instant sous ses yeux l’épouvantable tableau de son suplice. Quant à l'Ours-Muigre, son imagination, surexcitée par les libations, lui retraçait ce même supplice sous un autre point de vue; il en touchait le prix, et ses mains teintes du sang du jeune hoinme remuaient avidement les pièces d'argent éntassées par Brissot sur la peau de buffle.

L'heure du départ arriva bientôt. L'Ours-Maigre

im} wient éveilla le Corbeau et le visage pâle. Puis, prenant à part René de Vauquelin, il lui expliqua avec toutes les apparences de la sincérité que les sachems devaient se réunir sous le chène foudroyé au chemin des Trois-Roches, et que l’envoyé des Frouça: : avait le plus grand intérêt à assister à ce cons'il. «e lieutenant eut l'air d'ajouter foià ce grosiier tissu de mensonges, 'et répondit froidement qu’il acceptait l'invitation.

* On partit. Le chef avait eu soin de ne pas communiquer son projet d’excursion aux guerriers onontagues. La petite troupe sortit sans bruit du village, et, quelques instants après, elle avait disparu ‘'ans la forêt. ‘

Le comte marchait à côté de l’Ours-Maigre, dont il endormait la prudence par une conversation animée, Les paroles du pionuier avaient un singulier accent de bonne foi. À mesure qu’il les prononçait, René de Vauquelin, qui venait derrière eux, témoignait par ses gestes toute l’aversion que lui inspiraient ces préludes de la tragédie à laquelle il allait bientôt assister. Mais, d’autre part, lorsqu'il se rappelait le supplice qu'avait subi le chasseur, en même temps que la férocité et les crimes de l’Ours-Maigre, il ne pouvait s'empêcher de reconnaître la légitimité du‘châtiment.

Au bout d’une heure demarche, on se trouva sur le bord d’une petite crique. L'Ours-Maigre s'arrêta, el

levant le bras pour désigner les Trois-Roches qui se dessinaient à l'horizon : |

— Voyez! dit-il avec un sourire de satisfaction, le chène qu'a flétri l'Esprit des Tempêtes se dresse jà-bas devant nous. Avant que le daim chassé par le loup ait franchi un mille de plus, Œil-de-Serpent placera sa main dans celle de lOurs-Maigre.

Tandis que l’Onontague achévait ces phrases emphatiques, le comte avait fait un pas en arrière. René de Vauquelin comprit que le moment suprême était arrivé.

Tout à coup Rochetonnerre s'élança, pareil à une panthère furieuse, tomba de tout son poids sur l’Indien, et le terrassa comme il aurait fait d’un enfant

Avant que le sauvage eût pu jeter un cri, les mains robustes du comte lui serraient la gorge dans un étau de fer. Ses genoux puissants appuyés sur les reins du Peau-Rouge le clouaient sur le sol.

— Vite, vile, maintenant ! cria-t-il au lieutenant, : Liez-le !

L'Ours-Maigre essayait de se dégager; mais ses muscles se contractaient inutilement, la force qui le maintenait demeurait inébranlable,

L'officier attacha solideinent les membres de l'Indien et lui paralysa les bras et les pieds.

Alors le chasseur se releva.

Il poussa du pied l'Onontague, qui roula sur luimême,

Quand l'Ours-Maigre fut couché sur le dos, le comte, tirant rapidement un de ses mocassins, le mit de force dans la bouche de son prisonnier.

Croisant ensuite ses bras sur sa vaste poitrine, il jela sur le sachem un regard dont rien ne saurait peindre lahaine.

— Les yeux de l’Ours-Maigre sont-ils enfin ouverts? demanda-t-il avec un ricanement sinistre. L'Ours-Maigre a-t-il compris que le srleil de demain ne se lèvera point sur lui ? Que feraient de lui maintenant les squaws de sa tribu ? Elles n'auraient plus qu’à raser sa lêie, à lui mettre un vatil dans la main et à l'envoyer travailler avec les esclaves. Elles n’auraient plus qu’à lui arracher le totem de la poitrine, à changer son nom et à l'appeler la Taupe- Aveugle, car l'Ours-Maigre est mort pour elles à jamais !... L'Onontaguc est maintenantplus vil qu’un chien. La nuit est longue. La Taupe aura le temps d’atteindre les prairies heureuses. Y trouvera-t-elle les félicités des hommes rouges? Y jouira-t-elle, comme les braves, des triomphes de la chasse et de la guerre? Entendra-t-elle e chant des guerriers saluer son arrivée ? Non, non ; la Taupe est aveugle, et elle ne sait point qui lui a jeté de la poussière dans les yeux.

Il y eut un moment de silence. Les yeux de l’Ours- Maigre étaient injeclés de sang et sortaient de leurs orbiles. Sa face aait une expression d‘moniaque ;

son cœur battait dans sa poitrine comme s'il eût voulu la briser. Ses mâchoires serraient avec frénésie le mocassin qui les tenait éloignées.

Le comte s'était approché de la crique pour laver la couleur qui couvrait son visage, Quand il eut achevé cette besog ie, il revint se placer devant l’Onontague, et :eprenant son accent sarcastique :

— Le Mohawk, dit-il, veut ouvrir les yeux à la Taupe-Aveugle. Ours-Maiïgre, celui que tu as pris pour un frère rouge était uu visage pâle, il est devant toi. Sais-lu qui a pénétré dans ta tente malgré la vigilance de tes sentinelles ? Sais-tu qui a tenu ta vie à sa merci ? Sais-tu qui t’a jeté sur le sol comme un pappouse ? Sais-tu qui a vaincu à la course tes guerriers si fiers de leur vitesse ? qui a frappé d’aveugle ment les yeux de tes meilleurs chercheurs de pisie ? Regarde-moi bien ; ce visage pâle qui t’a bafoué, qui t'a battu, qui t'a défié, c’est moi! J'ai fait plus- Ecoute, et qu'aucune de mes paroles ne soit perdue pour toi. Si la piste que je te fais suivre est longue, tout y parle de tes crimes. Tes mains où je vois encore

le sang de tes victimes essaient do briser leurs liens

de fer. Vains efforts ! tu m’entendras jusqu’au bout. Quand j'aurai cessé de parler, ton esprit prendra le chemin des prairies heureuses. Le visage pâle avait bâti son wigwarn loin de sa tribu, dans la grande prairie où vivaient les hommes rouges. Le visage pâle alla vers eux. la main cüverte et la loyauté sur ù

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Ja langue. Il leur donna le nom de frères, il les nourrit quand ils eurent faim, il les vêtit quand ils eurent froid, il les guérit quand ils furent malades, même quand leurs sorciers eurent épuisé toutes leurs invocations. Une nuit, les hommes rouges vinrent au wigwam du visage pâle. Leurs faces étaient peintes de jaune et de noir, ils avaient déterré la hache de guerre, ils voulaient tuer l'homme blanc, ils voulaient lui ravir sa squaw. Le chef des hommes rouges était l’Ours-Maigre. Le visage pâle se défendit comme un lion, il mit en fuite tous ses ennemis, à l'exception de quatre. Les cadavr’ : de ces quatre guerriers gisaient à l’entrée du wigwam du visage pâle. Mais les hommes rouges revinrent. La paix avait été conclue entre les Indiens et les Français. L'Ours-Maigre craignait de marcher ouvertement contre l’homme blanc. Il savait qu’une fois découvert, son châtiment eût été exemplaire. Il paya des chiens indiens pour tuer son ennemi. Le visage pâle n'était point une taupe : il leur échappa. Une fois pourtant, il tomba dans leurs pièges. Un Indien au visaze blanc, à la langue de serpent et au cœur de chacal, s'embusqua derrière unarore pour tirer sur lui. Ille livra à l'Ours- Maigre. Sais-tu ce que le chef des Onontagues a fait de son ennemi vaincu, garrotté, gisant sans défense à ses pieds ? Ai-je besoin de te le rappeler ? L'homme rouge a scalpé le chasseur qui n'avait pas cessé de vivre, et lui a enfoncé son couteau dans le cœur. Mais

l’homme blanc a échappé à la mort. Le grand Mani-

tou l’a sauvé, afin que le crime de l’Onontague fût

expié. Le bras du visage pâle a recouvré ses forces.

Trois des hommes rouges qui ont assisté à son supplice sont déjà tombés sous ses coups. Le visage

pâle a murmuré à leurs oreilles que leur chef ne tar-

derait point à les rejoindre. L'heure est venue. Le | visage pâle tient la vie du chef des Onontagues dans

ses mains,

Le comte de Rochetonnerre se pencha sur son ennemi incapable de faire un mouvement, et sa voix profonde el sonore ajouta:

— Je suis le Buffle-Gris! je suis le Supplicié- Vivant!

À ce moment la lune sortit des nuages, et son masque blafard encadré dans les arbres regarda tristement les trois personnages groupés auprès de la crique. |

L’officier debout, appuyé surson rifle, était absorbé dans ses pensées. Une expression de douleur se peignait sur son visage, Il n’avait proféré aucune parole, On eût dit la statue du Destin, solennelle et froide, assistant à l’accomplissement fatal d'événements écrits d'avance dans son livre d'airain.

L'Indien, étendu de son long, le visage décomposé, les membres pantelants, les yeux hagards, soulevait la Lèle, comme s'il eût élé alliré par une irrésisti-

ble fascination.

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À deux pas du sauvage impuissant, la forme herculéenne du comte, qui s'était redressé, Une joie féroce rayonnait sur ses traits. Les sillons creusés par la souffrance semblaient avoir disparu, tant l'ivresse du cœur était grande. Son crâne dépouillé &e chatr offrait un aspect affreux.

— Oui, conunua-t-il en scandant ses paroles, je suis le Supplicié-Vivant ! C’est moi qui ai tant de fois semé la ruine etla mort dans ta tribu. Compte dans ta pensée les guerriers qui ont, sur mon ordre, pris la longue piste. Compte les wigwams que j'ai rendus déserts. Le tour du grand chef est venu ; il va mourir. Ce n’est pas tout encore. Tu as cru que le jeune chef des visages pâles que voici était ta dupe, Taupe aveugle ! C'était lui au contraire qui te jetait de la poussière dans les yeux! Le visage pâle n’est entré dans ton camp que pour compter tes guerriers, fl sait maintenant quel est leur nombre, et, avant que sept soleils nouveaux se soient succédé, il n’y aura

plus dans la prairie aucun Onontague pour pleurer le sachem. Guerriers, squaws, pappouses, tous périront sous les coups des visages pâles. Mais les morts trouveront dans les prairies heureuses un esclave pour les servir, et cet esclave sera l'Ours-Maigre, celuiqui fut le sachem redouté de la puissante nation des Onontagues | Le comte de Rochetonnerre s'arrêta comme pour mesurer la profondeur de la blessure que faisait cha- MONTCALM 10

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Cune de ses paroles e dien, René de Vau Celle scène produi

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sait sur l'âme homme une impression

ers Jui, sensible du jeune

Poignante, Il se senlit tout à COUP pris de miséricorde pour le scélérat qui allait

subir la juste expialion de son forfait,

— Ami, dit-il avec hésitation, je erains que notre longue absence ne soil Temarquée ; nous sommes | trop peu éloignés du village Pour ne pas da Voir être | surpris bientôt.

| — Paix ! tonna Je Ccomle, | tends ne pas être interrompu | ° Ma vengeance, Ne l'ai C pa- | tience ? Et Maintenant Sous ma | er? Vous pouotre chemin, Une » je me rendrai à Vauls, je vous rejoindrai,

— Je resterai, répondit le lieutenant. Mais hâtez- Vous, j'ai un vague pre de NOuVeaux périls.

que je la tiens là, Main, n'ai-je pas le droit de Ja Savour vez, si vous le voulez, pou fois la bête morte avec s0

| la caverne, Prenez les de

rsuivre y n venin

Ssonliment Le comte Parut acquiescer.

— Chien d'Onontagu le Peau-Rouge, écoute m'as dil un jour

Pensée — que lorsqu’ rier est Scalpé avant de Mourir,

entre sous sa Poitrine, et qu'il est dans Jes prairies heureuses d'esc

un guerle cœur d'un chien

Coidamns à servir lave à Ceux de ses

— me

à l'Ins lui, jeune tout allait

iolre nes être

frères qui sont morts en conservant leur chevelure. Tu n'auras point d'autre sort. Tu as vécu comme un chien, tu mourras comme un chien. Tu étais joyeux etsouriant quand ton couteau entrait dans ma tête et faisait résonner les os de mon crâne, quand tes dents arrachaient ma chevelure. À mon tour de sourire ! Mon cœur bondit d'ivresse comme a fait le tien. Si Lu n'étais point aussi lâche que méprisable, je t’ouvrirais la bouche, je te laisserais parler. Mais tes lèvres ne se rapprocheraient que pour implorer ma merci ou pour appeler tes guerriers à ton aide. Tu as eu cone fiance en moi, je n’en ai aucune entoi. Que le chef se prépare : mou couteau a soif de sonsang.

Et levant l'arme terrible qui avait servi à:le scalper lui-même, le Buffle-Gris la fit passer sous les yeux du Peau-Rouge.

L'officier détourne la tête et se boucha les oreilles. Le comte de Rochetonnerre saisit la chevelure de l'Ours-Maigre et décrivit le cercle fatal.

Un instant après, l'expiation avait eu lieu ; le premier vœu du Supplicié-Vivant était exaucé,

La tête de l’Ours-Maigre retomba lourdement sur le sol.

En se débattant, le sauvage avait réussi à se débarrasser du mocassin qui le bâillonnait. !

En mème temps il avait poussé un cri terrible. Ce! cri avait eu un écho lointain. René de Vauquelin ne s'était point trompé,

at

— Alerte ! cria-t-il; les Indiens!

— À gauche! s'exclama le pionnier ; à gauche ! je vous suis,

Et, saisissant des deux mains son énorme couteau, il l’'enfonça dans l2 cœur de lOnontague, le retira pour l’enfoncer et le retirer encore, et le passa énsuité tout sanglant dans sa ceinture, Prenant alors son rifle par le canon, ïl fracassa la tête du sauvage d’un formidable coup de crosse, Puis, brandissant en signe de victoire le scalp de l’Indien, il s’élança, plus rapide qu’une flèche, à la poursuite de son compagnon, tandis qu’il entendait derrière lu: le piélinement confus des Peaux-Rouges et leurs hurlements farouches.

Un silence de mort succéda presque aussitôt à ces clameurs : les Indiens venaient de retrouver le cadavre horriblement mutilé du grand sachem ; et la vue de son crâne dépouillé de chevelure les avait pétrifiés.

OCIL-DE-SERPENT,

Serrés de près par les Onontagues, les deux compagnons dévorèrent l’espace, Le comte avait la certitude que s'ils pouvaient atteindre la caverne, leur salut était assuré. Il se promettait bien, quand même les Peaux-Rouges y auraient pénétré à sa suite, de

leur barrer le passage ou de les entraîner dans la galerie, dont les gouffres compteraient bientôt de nouvelles proies. Il pouvait d’ailleurs, comme dernière ressource, recommencer l’œuvre sanglante du Démon des Tempêtes. + Toutefois, quelles que fussent les craintes légitimes des Français, ils conservèrent assez d’avance sur les sauvages pour arriver sains et saufs au lieu de refuge. Ils y passèrent deux nuits, autant pour prendre du repos que pour laisser aux Indiens le temps dese retirer. René de Vauquelin était d'avis que sa mission pouvait être considérée comme terminée, et que le rnoment était venu pour lui de rejoin-

os © ©

dre le corps de M. de Levis. Quant au comte de Rochetonnerre, après avoir longtemps réfléchi, il résolut d'accompagner le lieutenant.

— Il me reste, dit-il, à retrouver le lâche qui andirigé le bras de l’Ours-Maigre. J'ai châtié l'instrumenlh, du crime ; mais je ne veux pas mourir avant d’avoir châtié son auteur,

Quand le soleil du troisième ‘our descendit vers l'horizon, Horace de Rochetonnerre et René de Vau-. quelin se préparèrent à partir. Leurs poires à poudre et leurs sacs à balles bien garnis, et munis en outre de provisions de bouche, ils effectuèrent leur sortie. Tels ils avaient, au péril de leur vie, escaladé le rocher, tels ils descendirent la peate roide en courant les plus grands dangers. Toutefois, grâce à leur bravoure, grâce surtout à l'habileté du comte, après de nombreuses traverses, ils parvinrent enfin au terme de leur voyage.

M. de Levis venait de se replier sur Montréal, où il avait rassemblé les débris des garnisons de la co- * lonie. Depuis la mort glorieuse de Montcalm, la situation était regardée comme désespérée. Toutes les communications avec la France étaient coupées, et la famine sévissait, de mois en mois plus cruelle, épuisant peu à peu les dernières munitions. La cour de Versailles, où régnait alors M de Pompadour, était trop occupée de ses fètes ou de ses dificultés avec l'Allemagne pour songer encore à cet établisse-

LA

me ent enne nn,

ment d'outre-mer, qu'elle ne pouvait du reste plus secourir faute de marine, M. de Le,’ ne voulut pourtant point abandonner le terrain sans faire un effort su l'avait l'espoir de reprendre Québec.

ien qu'il n’eût avec lui que 3,000 soldats et 2,000 Canadiens et sauvages, il avait confiauce dans son éloile, et il comptait sur la vaillance de ceux dont il était l'idole. Il n'ignorait pas les obstacles dont il était entouré. Eu effet, trois armées anglaises le pressaient de toutes parts, eu avant, en arrière ct sur ses flancs. Mais ile sentait encouragé dans son dessein, d’un côté par l’indomptable énergie de ses troupes, de l’autre par l’assurarñice que lui avait donnée le ministre de la marine d’expédier au Canada six bâtiments chargés d'hommes et de munitions.

L'hiver était plus rigoure’x qu’en aucune autre année, Les eaux du Saint-Laurent étaient enchainées dans les glaces, et il fallait attendre, pour commencer les opérations, que le printemps permit aux. vaisseaux annoncés d'arriver.

On était à la fin d'avril 4760. Le général Murray, qui commandait l'armée anglaise à Québec, avait donné ordre à la population française d’évacuer la ville, afin d'éviter qu’il n'y eût un soulèvement contre lui, Landis qu’il en viendrait aux mains avec M. de Levis. Celui-ci, impatient d'en finir, venait de découvrir un moyen de s'approcher de la place.

À dix lieues environ en arrière de Québee, la ri-

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