LE BLOCUS
La caverne où le comte de Rochetonnerre avait fait pénétrer René de Vauquelin était étroite et basse. Ses parois abruptes etsemées de crevassesetdesaillies étaient ornées de nombreuses fourrures, parmi lesquelles pendaient, en guise de trophée, des armes de toute espèce qui avaient appartenu autrefois aux Peauz-Rouges.
Quelques quartiers de venaison sèche et différents ustensiles dé cuisine atiestaient que cette retraite n’était pas seulement un refuge, mais une véritable demeure, Des peaux/de bête entassées dans un coin, des blocs dé pierre servant de sièges complétaient cette installation. .
Le jeune officier avait poussé un faible soupir en reprenant ses sens, [l promena autour de lui un regard étonné et porta machinalement la main à Ja
tête. La douleur et la vue du sang, en même temps que l'expression toute amicale du visage de son
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compagnon, le rappelèrent promptement à sa situation. Îl se dressa sur son séant.
— Les Indiens! dit-il d’une voix tremblante, comme quelqu'un qui cherche à recueillir ses souvenirs. Oui, c'est bien cela: j'étais blessé, j'allais tomber, vous m'avez sauvé la vie. Et c’est la seconde fois aujourd’hui que je vous dois de n'avoir pas péri.
IL saisit avec effusion la main rude et calleuse du comte et la couvrit de baisers.
— Mon Dieu! dit Rcchetonnerre, vous en eussiez fait tout autant à ma place. Il n'y avait pas à choisir, et surtout pas à réfléchir. Votre mort était certaine. Vous tombiez d’une telle hauteur que vous ne pouviez: manquer d'être horriblement meurtri, sans compter que les Peaux-Rouges vous attendaient au bas du rocher.
— Sont-ils partis?
— so ne le crois pas ; mais ils sont assez loin de nous pour que nous n'ayons pas à nous préoccuper d'eux. Ne craignez rien, mon ami, laissez-les hurler à leur aise, ils ne viendront pas ici, à moins que nous ne leur montrions le chemin. Un enfant de dix ans tiendrait tête à toute une tribu, de L'endroit où nous sommes. |
Tandis qu'il parlait ainsi, le comte s'était rapproché de l’entrée de la caverne et regardait prudemment ce qui se passait au dehors. I ne vit d’abord que le cadavre d’un Indien qui flottait à la surface
de la crique. Peu à peu cependant il crut distinguer derrière les arbres de la forêt des formes sombres qui rampaient sans bruit dans la direction du rocher, et s’arrêtaient de distance en distance, comme si elles eussent craint qu'une nouvelle fusillade ne les accueillit.
— Eh bien? demanda le jeune officier en voyant revenir sOn compagnon.
— Mes prévisions étaient fondées. Les Peaux- Rouges reviennent à la charge, et je parierais qu'ils vont rester là jusqu’à ce qu'ils aient eu la chance d'atteindre l’un de nous, si, bien entendu, nous ne leur en tons pas l'envie une fois pour toutes. ‘Ils ne sont pas maladroits, il faut en convenir. Quelques lignes plus bas, et c'en était fait de vous. Vatre tête vous fait-elle beaucoup souffrir ?
— Un peu, mais pas à beaucoup près autant que cette égratignure, répondit le jeune homme, en montrant une profonde blessure qu'il avait au côté.
— Je n'avais pas vu cela ;mais rassurez-vous, j'ai
là dans ce tesson un baume souverain; laissez-moi vous en frotter etlierun bandage par-dessus. Dans deux jours il n’y paraîtra plusrien.
Cette opération terminée, Rochetonnerre alla reprendre son poste à l'entrée de la caverne.
Tout à coup il haussa les épaules. Il venait d’apercevoir quelques sauvages qui étaient descendus dans la crique et faisaient le tour du rocher avec l’inten-
tion manifeste de chercher à rejoindre leurs ennemis,
— Allez toujours ! murmura-t-il ; vous serez bien fins si vous trouvez l’autre entrée.
— Il y a donc une autre entrée ? demanda le lieutenant avec anxiété.
— Qui. Mais pour qu’ils pénètrent de ce côté. dans la caverne, il faut que nous leur ouvrions la porte. - S'il en était autrement, nous aurions pris, vous et moi, ce chemin qui est beaucoup moins dangereux et moins fatigant. Vous comprenez bien qu’un vieux renard comme moi ne s’enferme pas sans avoir plus d'une issue.
Et le comte eut un éclat de rire.
— Je ne suis pas aussi rassuré que vous, dit le lieutenant, En admettant qu'ils ne puissent pas entrer, ils peuvent nous bloquer et nous réduire à la
famine.
— Vous comptez sans ces provisions, dit Rochetonnerre en montrant les quartiers de venaison.
— Soit, Mais où trouver à boire ? La boisson n’est pas moins nécessaire que les aliments,
-— N'avons-nous pas la crique, qui contient assez = d'eau pour entretenir toute une armée ? |
— Vous oubliez que la crique est au pouvoir des Indiens. Comment y descendrez-vous sans qu'ils s’en aperçoivent et qu’ils vous en empêchent ?
— Cas prévu comme tous les autres, mon cher ami, J'avoue quece point m’a longtemps embarrassé :
mais soyez tranquille, il est résolu, Je n’ai pas besoin de descendre chercher de l'eau, je la monte. Le jeune homme eut un geste d’incrédulité. | — Vous voyez cette corne suspendue là-bas et pourvue d'une grande corde. Quoi de plus facile que de la laisser couler le long du rocher jusqu’à ce qu'elle plonge dans la crique et s'y remplisse d’eau ? Pendant que l’un de nous se charge de cette opération, l’autre peut coucher les Peaux-Rouges en joue. Vous me direz qu'ils tireront sur nous à leur tour ; mais il n'y a pas un homme sur cent, et pas un Peau- Rouge sur mille, qui puisse nous atteindre à cette distance. En supposant qu'une de leurs balles finisse par briser la corne, j'en ai plusieurs de rechange, comme vous voyez. Quant à la seconde entrée de la caverne, elle est de l’autre côté du rocher, et, à moins de tomber dessus par hasard, on la chercherait toute une année sans la trouver. Elle est entière. ment cachée sous les arbres. À dix mètres environ de l'ouverture, une pierre que j'ai taillée à dessein ferme étroitement la voûte. Cette pierre, retenue par des coins, est en quelque sorte enclavée dans le. roc. On ne peut donc la mouvoir que de ce côté-ci. Une galerie qui donne à gauche de l'ouverture permet, en cas de besoin, de ranger la pierre pour ne pas gêner le passage. Une seconde pierre protège l'entrée de la pièce où nous sommes.
En mème temps qu’il achevait ces paroles, le comte
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yu LE VENGEUR DE MONTCALM,
montra un énorme quartier de rocher qui s’adaptait parfaitement à la voûte et était maintenu en place par des fragments de ‘pierre faisant office de coins.
— Comment donc avez-vous découvert cette caverne ? demanda le jeune homme.
— C'est un ours qui m'y a mené. Elle lui servait de retraite, Je l’ai guetté toute une journée, J'ai là sa peau dans le tas de fourrures que vous voyez dans ce coin. Une fois la bête morte, j'ai surveillé son antre pendant deux jours consécutifs. J'ai eu enfin la conviction que la caverne n'avait point d'autres habitants. J’y suis entré, je l’ai explorée avec le plus grand soin, j'ai reconnu tout l’usage que je pouvais en tirer, et dans mes moments perdus j'ai installé les divers objets que vous avez sous les yeux. J’en ai fait ma demeure définitive depuis la mort de ma femme. |
Le comte se tut. Une expression de chagrin se peignait sur ses traits.
— Ya-t-il longtemps que vous avez perdu votre compagne? dit l'officier.
— La fièvre l'a emportée en quelques jours. La pauvre créature a sacrifié sa vie pour sauver la mienne, Mon fils et ma fille sont maintenant au fort Duquesne. Je ne les reverrai point avant d’avoir assouvi ma vengeance. Tous ceux que j'avais juré de châtier ont péri. Il ne reste que Brissot et l'Ours- Maigre. Ils m'ont jusqu'ici échappé ; mais j'ai comme
un pressentiment que l'heure tant attendue est proche maintenant. Du reste, ma carrière touche à sa fin, et je ne puis me faire à la pensée de quitter celte vie sans avoir apuré mes comples avec ces scélérats,
Il y eut un silence.
Le lieutenant s'était assoupi, Le comte avait les regards attachés sur l'endroit où les sauvages, couchés dans les hautes herbes sur le bord de la crique, épiaient patiemment ce qui se passait.
Soudain plusieurs éclats de pierre tombèrent par l'ouverture de la caverne, en produisant un grand cliquetis.
Les deux compagn2s échangèrent un regard significatif.
Furieux d’être déçus dans leurs projets et ne voyant pas d'autre moyen de pénétrer dans la retraite de leurs ennemis, les Peaux-Rouges avaient pris le parti de tenter l'escalade du rocher. Ils ignoraient encore comment ils auraient à s’y prendre ; mais ils comptaient surleurs rifles pour tenir les visages pâles en respect, et ils espéraient bien que, grâce à la supériorité du nombre, leur attaque serait couronnée de succès. |
Rochetonnerre ne perdait de vue aucun de leurs mouvements. Il avait jeté son rifle etretiré de sa
ceinture son long couteau où se voyaient encore des taches de sang.
René de Vauguelin venait de se réveiller.