Le vengeur du mari
A ce bruit insuUant,le maître de forges ne se sentit plus maître de sa colère; le sang bourdonnait à ses tempes et voilait ses yeux d'un nuage. Sans se soucier de tous ces regards fiévreux qui le menaçaient, de ces poitrines soulevées, à demi nues, qui frôlaient la sienne, il se baissa avec un mouvement de rage, et ayant ramassé un lourd barreau de fer contre lequel ses pieds avaient trébuché, il cria à son contre-maître :
— Muller, fermez la porte et gardez la clef.
LE VENGEUR DU MARI, T. "2. i
Puis ii s'élança vers Bourrasque, qui, siftlanl toujours sa chanson, eonlinuait bravement sa besogne.
Le vide se fît devant Terrai; car l'expression terrible et désespérée de sa figure avait intimidé les ouvriers, et les deux adversaires se trouvèrent seuls en présence. Bourrasque, qui, du coin de l'œil, avait surveillé les mouvements du maître, sauta de côté assez à temps pour éviter un choc terrible.
Puis faisant tournoyer avec une force et une agilité extraordinaires son marteau au-dessus de sa tête, il en assena un coup violent sur le barreau qui tremblait aux mains de Terrai, car ce dernier venait d'entendre tout à coup une voix de femme, une voix connue et aimée, jeter, déchirante comme un râle, son nom au milieu de l'atelier révolté.
Le barreau roula à terre. Les ouvriers poussèrent des cris de triomphe; entouré par ces furieux dont la colère brutale éclatait enfin, n'ayant ni le temps de réfléchir, ni celui de jeter un regerd en arrière,le maître de forges s'élança, prompt comme l'éclair, droit devant lui, jusqu'au réservoir d'eau glacée qui se trouvait au fond de l'atelier. Puis remplissant de cette eau le grand vase de cuivre placé à côté, il monta avec ce fardeau les degrés de l'échelle dressée contre la chaudière où la vapeur chauffait dans le haut fourneau.
Alors, se retournant vers les ouvriers slupéfais, il leur cria d'une voix tonnante :
— Relirez-vous tous ou je verse cette eau dans la chaudière!
La menace était terrible, car une goutte glacée tombant sur celte vapeur bouillonnante devait faire éclater la chaudière et semer l'atelier de débris et de cadavres.
C'est à ce moment qu'Alice venait d'entrer haletante et brisée, et que son aspect faisait reculer Franz épouvanté, tandis que les ouvriers reculaient devant le geste suprême de Terrai et que déjà plusieurs demandaient grâce.
— Taisez-vous donc, cœurs depapiermàché! leur cria Bourrasque. Le richard n'osera pas : il tient trop à sa fortune pour la faire sauter en l'air.
Mais ses compagnons n'eurent pas plutôt vu la jeune femme se montrer sur le seuil de la forge, belle et blanche comme une apparition, qu'ils s'écartèrent devant elle avec un sentiment de respect et d'espoir.
Ce fut alors au tour de Jacques Terrai, dont le sourire et le geste les bravaient, de trembler comme un enfant, car il sentit tout son courage l'abandonner en voyant le danger de sa bien-aimée.
Cependant Alice était restée un instant immobile à l'entrée de cet enfer, éblouie par les scintillements et les rugissements des flammes. D'un coup d'oeil elle avait ensuite embrassé l'ensemble de ce tableau sinistre qui s'offrait comme un rêve à ses yeux. Sur le haut de Téchellc se penchait son mari, dont le front large se c; eu-
sait de rides et se chargeait de nuages, dont les yeux lançaient des éclairs. Entre elle et lui s'éparpillaient ces hordes d'ouvriers cuivrés par le feu, noircis par le charbon, et sur les visages farouches desquels on lisait empreintes la révolte et la haine contre le riche. Enfin, pour cadre à ce drame, se joignait le bouillonnement formidable du fer fluide dans les hauts fourneaux incandescents, tandis que les flammes, fuyant par les ouvertures, sifflaient dans l'air et illuminaient les cours comme un incendie.
Alice comprenait enfin quel courage et quelle volonté étaient nécessaires pour diriger et manier ces hommes presque abrutis. Elle admirait l'énergie de Terrai. Pourtant à son oreille bruissaicnt encore les plaintes et les lamentations de ces femmes, de ces enfants, dont elle avait traversé les groupes répandus dans les cours, et à qui elle n'avait pas hésité à donner de Tespoir. Et comme elle avait toujours vu son mari en quête du moindre de ses désirs, soumis à ses caprices les plus futiles, elle ne douta pas un instant qu'il n'écoulât sa voix et qu'un mot de sa bouche ne fil fléchir comme un acier flexible cette volonté robuste et inébranlable en face des rugissements et des menaces. Quel fut donc son étonnemenl lorsque le maître de forges étendant sa main vers elle avec un geste d'autorité, lui dit d'une voix dure :
— Retirez-vous, madame! Sortez! sortez! votre place n'est pas ici!
Alice entendit ces paroles comme si elles eussent été prononcées par une bouche étrangère, car aucun accent de tendresse et d'émotion n'adoucissait le sens impérieux de cet ordre. Stupéfaite, elle faisait machinalement un pas en arrière, lorsque Bourrasque releva railleusemenl la phrase de maître Terrai.
— Non, s'écria-t-ll, la place de la maîtresse n'est pas ici, au milieu des malheureux. La place de madame Terrai est au bal, au milieu de la musique, des danses et des parfums, comme celle de nos femmes est au revers des fossés, sur la route, dans la boue, sous la bise!
Puis devinant à merveille l'hésitation de Terrai à agir, il ajouta par bravade : Verse donc ton eau glacée dans la chaudière, maintenant! Mais non, tu n'oses pas! S'il ne s'agissait que de nous, à la bonne heure! Mais tu ne veux pas faire partager notre châtiment à cette délicate créature dont la beauté te rend si fier et si glorieux? Oh! que ne donnerais-tu pas pour la voir loin d'ici, n'est-il pas vrai, richard?
— Sortez donc, madame! répéta Terrai d'une voix brève et sifflante. Vous, au moins, obéissez-moi!
Alice, étourdie, jeta un regard autour d'elle. Déjà les ouvriers l'entouraient. L'un d'eux, Bastien Guyard, saisit le bout de sa mante comme pour la retenir, et lui dit : Vous voyez, madame, que M. Terrai est bien dur aux pauvres gens.
— Il croit parler aux nègres qu'il commandait aux
colonies, dit un autre. El un troisième ajouta : Il est impitoyable comme si nous étions d'une autre chair que lui! 11 faut que noire sueur se change en or pour lui et il ne veut pas même nous jeter, comme à ses chiens, une ration suffisante.
Tout ceci fut dit avec des voix rauques mais plaintives, avec des gestes à la fois désespérés et respectueux. La jeune femme se sentit le cœur touché. Autour d'elle il n'y avait plus que Tinsistance navrante de la misère; sa vue avait fait fondre l'irritation des âmes, éteint le feu dans les regards et la violence sur les lèvres.
— Mais enfin, que voulez-vous, mes braves gens? leur dit-elle d'une voix émue. Pourquoi insulter et menacer votre maître? M. Terrai est bon et généreux. — Il nous refuse du pain, et il en faut pour nos enfants! répliqua Bastien. — C'est que vous avez employé avec votre maître la colère et la violence, dit Alice, et les lâches seuls cèdent à cela. Mais M. Terrai est le plus honnête homme que je sache. Retournez à votre travail, mes amis, et je me fais garant qu'il vous écoutera.
Debout près de l'entrée, Franz Muller regardait cette charmante créature avec des yeux brillants de sympathie et d'admiration, disposé à mourir pour elle si un doigl se levait pour l'outrager.
Alice et Denise»
Les ouvriers ne savaient à quoi se décider. D'un côté, ils voyaient le maître de forges sonibre,inflexibie, comme incrusté à la chaudière. De l'autre, celte voix de femme, pure, douce et loyale leur imposait. Bastien fit cesser leurs hésitations; il s'approcha encore d'Alice et lui dit :
— Que M. Terrai ratifie d'un signe vos promesses, madame, et il ne verra plus en nous que des travailleurs fidèles et soumis.
La jeune femme leva les yeux en souriant du côté de son mari, et au milieu du silence le plus profond, s'écria avec un accent plein de conviction :
— IN'est-ce pas, mon ami, que vous dégagerez ma parole?
Terrai resta impassible et répondit :
— Qu'ils retournent d'abord tous à leur travail, et vous, madame, sortez de cet atelier, car ce qui se passe ici ne regarde pas les femmes. Après, nous verrons.
Si les ouvriers murmurèrent de cette réponse, Alice, elle, en fut froissée comme d'un manque de confiance et de tendresse. Quoi! pour venir au secours de son mari, pour sauver sa vie à force de prières et de larmes, elle, craintive enfant, elle était venue se jeter au milieu de ces fu-
rieux; el lui, froid, calme, sans émoi, semblait presque reprocher à la pauvre femme son courage et refusait de s'associer à ses sentiments de pitié et de générosité. Les ouvriers avaient-ils donc raison en accusant Terrai de cupidité et de méchant cœur? Qu'était-elle donc pour lui à côté de ses affaires? Jouait-elle le rôle d'un joli hochet dont on tire vanité, et non celui d'une compagne respectée, digne de comprendre les pensées d'un homme et d'y participer? Telles furent les pensées qui en une seconde assaillirent l'esprit d'Alice.
Cependant Bourrasque, silencieux depuis l'entrée de la jeune femme, avait habilement profité de Topiniâtreté du maître de forges pour réchauffer la rage de ses compagnons.
— Il ne s'agit pas de ces fariboles, feignants! ÎS'e lâchez pas la queue de la poêle quand vous l'avez en main; ne vous laissez pas leurrer par des mots; ne croyez qu'aux actions, ou demain vous serez muselés et verrouillés. Osez, osez! — Que faut-il donc faire? lui demanda Baslien.
Bourrasque se mit à rire d'un air méprisant.
— Crâne de linotte, tu demandes ce qu'il y a à faire, quand tu vois cette femme au milieu de nous! — Cette femme! répéta Baslien avec surprise en regardant Alice.
— Mais c'est un otage que le diable lui-même nous envoie, reprit Bourrasque. Il ne faut pas la laisser s'échapper d'ici, que son mari ne nous ait signé bien gentiment et de son plus beau paraphe la continuation de l'ancien tarif.
— Mais madame Terrai est innocente des duretés du maître, observa Baslien.
Bourrasque haussa les épaules.
— Sans doute, triple sot que tu es! Franchement, Baslien, tu me fais de la peine, tu es plus jeune que ton âge, mon vieux. Innocente, et pourquoi? parce qu'elle jette parfois les miettes de sa tahle à nos enfants affamés! Mais ne voyez-vous pas que c'est pour mettre cette péronnelle dans une chasse de bijoux que le maître nous tond le poil si ras! Ne la voyez-vous pas étaler, ici même, ses joyaux insolents? Il y a danschacundecescailloux brillants la vie d'une famille pendant une année. Ouvrez donc vos lanternes, vous autres. C'est bon au Terrai de fermer les yeux pour ne pas voir nos femmes décharnées et nues; mais la sienne, il la conduit au bal étincelante de colifichets que notre sueur a payés. N'est-ce pas pour nous braver qu'elle est venue ici avec ces diamants? — Ces diamants! ils me font horreur! s'écria avecun saint frémissement la jeune femme, qui avait entendu ces sauvages paroles avec une surprise, une indignation et une douleur indicibles.
Et arrachant ses bagues, ses pendants d'oreilles et son collier, elle les jeta à ses pieds en ajoutant : — Achetez du pain, mes amis, avec ces ruineux jouets. Ils sont à vous. Je ne les aurais pas portés une minute, si j'avais cru les devoir à l'oppression et à la misère des travailleurs!
Oh! comme Franz Muller la trouva belle et superbe en ce moment, oij une émotion généreuse lui faisait tout ou-
blier, jusqu'à son danger. Peut-être eùl-clle apaisé la fureur des ouvriers par cet élan spontané de sympathie, si Bourrasque, redoutant l'effet de ce mouvement de cœur, ne s'était écrié : Ofi, vous faites la dame de charité maintenant, parce que vous avez peur et que vous ne pouvez faire autrement; mais, encore une fois, ce n'est pas une aumône que nous demandons. Nous ne ramassons pas ce qu'on nous jette à terre. Nous exigeons notre dû!
El il s'avança insolemment vers elle. Épouvantée à la vue de celte figure féroce et railleuse, elle recula et jeta autour d'elle des regards effarés comme pour implorer secours.
— Lâche scéléral, ne louche pas à la maîtresse! cria Terrai frissonnant, ou Dieu lui-même ne pourrait le sauver de ma colère! — Oh! oh! nous vendons la peau de Tours comme si nous le tenions déjà sous les barreaux de la ménagerie! répli<|ua le brutal forgeron, mais c'est à toi de prendre garde, mon doux maître, car ta femme va nous servir de caution. Si tu ne signes pas notre tarif, si lu ne descends pas de là-haut, je jure Dieu quelle payera pour toi! — Cela ne sera pas, dil Terrai, car ces ouvriers égarés par tes harangues de cabaret sont d'honnêtes gens, après tout, et lu n'en feras pas des assassins. Ils ne t'aideront pas à frapper une femme éplorée, sans défense, el qui ne leur a fait aucun mal. Qui donc ici oserait porter la main sur elle*^ — As-tu eu pitié de la femme et de la fille de Pierre Gervais^ s'écria Bourrasque en voyant l'hé-
liialiondes ouvriers. Ne lesas-lupascondamnés à lafaiin et à la mendicité en chassant ce pauvre diable de la forge! — C'était un voleur, dit Jacques encore troublé par ce souvenir douloureux. — Bali! qui est-ce qui ne vole pas un peu plus ou un peu moins dans ce monde? répliqua le forgeron; mais tu vois bien, mon maître, que les innocents payent toujours pour les coupables. Enfin, il y a vol et vol; comme il y a fagots et fagots... Pierre Gervais t'a pris deux barres de fer afin de pouvoir acheter du pain pour sa femme et payer les visites du médecin pour sa fille... C'est un voleur. Soit! Toi, tu exploites une centaine de malheureux, à qui tu retranches leur goutte d'eau-de-vie, leur tabac, le ruban de leur promise, le sarrau de leurs enfants, ou la miche du soir, afin de suspendre de petits cailloux brillants aux oreilles et aux cheveux de celte femme qui porte ton nom. Donc tu es un honnête homme. Très-bien! Regarde donc de tous tes yeux Ion Alice, poursuivit l'ouvrier avec un éclat de voix moqueur et terrible; elle est belle et tu l'aimes, toi presque vieux, à en être jaloux. Cela te rajeunit le cœur de regarder ses pieds d'enfants et son sourire d'ange. Tu es lier de ses yeux brillants qui te cherchent, de ses cheveux souples que ta main caresse... El n'esl-il pas vrai, compagnons, que c'est justice et que la femme de M. Terrai est plus belle que les nôtres, dont le visage est plombé par le hâle, les mains ridées par le travail et les pieds déformés dans des sabots percés! Eh bien! si lu préfères
Ion tarif à son amour, malheur à elle! ajoula-t-il avec un accent plus farouche encore... Ses pieds ne seront pas assez agiles pour nie fuir, son sourire de dédain fera place aux larmes suppliantes, aux contractions de l'angoisse... La femme qui jusqu'à présent a reposé comme l'oiseau dans l'ombre, le silence et les fleurs, tandis que les nôtres ramassaient l'herbe et le bois mort, cette femme sera tout à l'heure plus à plaindre que nos ménagères! — Mes amis, s'<M*ria Terrai, arrèlez ce bandilî — Que veux-tu donc faire? dit Bastien à Bourrasque. Mais les ouvriers, intimidés par la violence de ce dernier, ne b<iugèrent pas.
Alire ne tentait pas de s'échapper. Immobile, les mains jointes, dévouée ,'i la mort, fascinée de terreur par les regards haineux du forgeron, elle priait Dieu de sauver son mari.
Bourrasque étendit vers elle une main fine et nerveuse quoique noircie par le travail.
— Vous êtes belle, madame, et M. Terrai doit bien vous aimer. Dites-lui donc d'avoir pilié de vous. Il ne résistera pas à vos prières. Votre voix fera fondre son opiniâtreté. Il ne voudra pas vous sacrifier à son coffrefort.
Alice regarda l'ouvrier avec des yeux pleins d'étonnement et de mépris.
— Mon mari est un brave cœur, et vous êtes des lâches! répondit-elle, et elle ajouta, en élevant un peu
lu voix, avec une douceur singulière : Adieu, mon ami!
Jacques Terrai se mil à descendre les degrés de Téclielle. Bourras«iiie forcené lui cria :
— Signe le tarif, ou avant que tu sois descendu, je nie serai vengé de loi sur ta femme! — Tu n'oserais, misérable, répliqua Terrai avec un effroi secrel au cœur, mais le calme au visage, tous tes compagnons la défendront contre loi!
£t il continua à descendre.
Bourrasque saisit alors avec les tenailles une large barre de fer rouge posée sur Tenclume, et, la portant à bras tendus devant lui, écarta les ouvriers terrifiés qui s'étaient dabord jetés entre la jeune femme el lui.
Alice se trouvait donc séjiarée de tous el à la merci du forgeron, dans l'angle que formait l'exlrémité du cabinet de M. Terrai; là s'ouvrait, à ras du sol, une sorte de citerne en briques où se déversaient les eaux de la forge el sur la bouche de laquelle tremblait une planche vermoulue. Bourrasque mil le pied sur celle planche et s'écria en brandissant sa barre de fer rouge avec fureur :
— Signe le tarif, maître, où je brûle le visage de ta bien-aimée!
Vu cri immense d'horreur el d'épouvante répondit à celte menace de bêle féroce, mais nul n'eût pu sauver Alice, qui, saisie de vertige el de peur, reculait devant son ennemi, si Franz Muller, jusqu'alors inerte el muet.
ne s'était élancé à son aide, et la repoussant en arrière, n'avait posé à son tour son pied sur la planche de la citerne. Il n'avait pas d'armes, mais son visage exprimait une résolution inébranlable.
— Arrière, Bourrasque! dit-il à l'ouvrier ivre de sa colère. On ne touche pas aux femmes, à moins d'être lâche ou fou, dans les guerres d'atelier. — Je comprends que ça vous contrarie, mon gentilhomme, dit ironiquement Bourrasque, mais laissez-moi passer ou ça va se gâter. — Jette à terre la barre de fer rouge! ordonna le contremaître. — Ah bah! fil l'ouvrier. Combien de gages me donnerez-vous pour être à votre service, cher monsieur Franz! — Si tu n'obéis pas, répliqua Muller d'une voix ferme, je brise celte planche pourrie qui tremble sous mes pieds, et le réservoir nous engloutira tous deux. — Insensé! lui dit tout bas le forgeron, me prenez-vous pour un égorgeur de femmes! Je ne veux pas faire un veuf, mais une veuve. Laissez M. Terrai défendre sa femme et ne vous mêlez de la chose que quand il sera trop tard.
Une sueur froide couvrit le front de Muller.
— Tais-toi, murmura-t-il sourdement, ou je te dénonce à tes compagnons.
Au moment où Bourrasque, voyant s'avancer le maître de forges, agitait d'une main fiévreuse sa barre de fer, se demandant s'il ne devait pas aballre à ses pieds le hardi jeune homme, on entendit un chant monotone et plaintif
retentir à la porte de l'atelier. Tous les yeux s'y portèrent.
Bourrasque alors jeta sa barre et courut ouvrir la grande porte avec un sourire de mauvais augure.
On vit apparaître une grande jeune fille blonde, aux yeux bleus, aux blanches épaules, aux pieds nus. C'était Denise Gervais. Dans les longs cheveux ébouriffés de l'innocente s'empêtraient trois à quatre petits oiseaux, tout effarés par la flamme, la fumée et le bruit, mais qui ne quittaient pas néanmoins leur jeune prolectrice.
Elle allait se balançant tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, lançant de monotones la, la, et donnant le bout de ses doigts à mordre à ses pauvres oiseaux effarouchés.
Terrai, rassuré en voyant son contre-maître protéger Alice, s'était arrêté pour ne pas irriter de nouveau la colère des ouvriers; Bourrasque, se tournant vers ceuxci, leur cria :
— Eh bien! compagnons, à la volonté de Dieu! Prenons pour juge cette enfant simple de cœur et d'esprit. Qu'elle décide si la femme du maître doit sortir libre, saine et sauve de la forge. Dieu parlera par sa bouche! — Oui, que Denise soit juge! s'écrièrent tous les forgerons, heureux de récuser cette responsabilité périlleuse.
Bourrasque prit la jeune fille par la main, écarta doucement les mèches de cheveux qui couvraient son front, et la conduisant en face d'Alice : »
— Denise, lui dit-il, tu aimais bien ton père, n'est-ce
pas? — C'est lui qui m'aimait, qui m'embrassait et qui m'apportait du pain et des fruits, répondit-elle. — Où est-il maintenant? demanda Bourrasque. — Dans le grand trou, répliqua Denise avec un rire navrant, et il nem'apporte plus rien. Il ne vient plus jamais m'embrasser. La nuit, quelquefois je le vois, mais mes bras ne peuvent pas le serrer et le réchauffer. On l'a tué parce que j'avais faim; mais je ne dirai plus que j'ai faim à personne! — Et que ferais-tu à celui qui a tué ton père? demanda l'ouvrier avec un accent qui fit frémir tous les spectateurs de cette scène. — La, la, dit Denise à voix basse, si je le trouvais près de la mare où mon père a eu froid, si froid qu'il en est mort, je m'avancerais par derrière et je le pousserais dans l'eau froide, froide, froide comme les morts.
Et elle se mit à rire naïvement.
.lacques Terrai tressaillit, et un remords aigu déchira son cœur en entendant ce cri d'une douleur idiote, mais poignante et réelle.
Les forgerons étaient redevenus sombres et menaçants. Bourrasque continua, en désignant Alice, qui depuis l'intervention de Franz avait repris courage :
— Regarde cette belle dame, Denise.
L'innocente obéit et tourna autour de la jeune femme avec la curiosité d'un enfant, répondant par un sourire à son sourire calme et plein d'une tendre pitié.
Alors le jeune conlre-maîlre, voulant prévenir les
haineuses provocations de l'ouvrier, dit à son tour à Denise :
— Tu aimes la mère, n'est-ce pas? — Oui, car elle me fait prier Dieu le matin et le soir, dit Denise; elle pleure en tressant mes cheveux» et elle me donne du grain pour mes petits oiseaux. — Oîi loge-l-elle depuis huit jours? — Dans la maison du garde-chasse, oiî elle n'a plus faim, ni Denise non plus. II y a une bonne dame qui est notre ange gardien; ma mère ne sait pas son nom, mais nous prions toutes les deux pour elle.
Alice, en entendant la question de Franz, avait laissé échapper un geste de surprise; elle regarda le jeune homme, et en voya'nt sa belle et mâle figure, elle éprouva un trouble étrange; à coup sûr, ce n'était pas un inconnu pour elle.
Cependant Bourrasque impatienté saisit le bras de Denise.
— Assez de bavardages! s'écria-t-il. 31a petite, voici la femme de M. Terrai qui a tué ton père; maudis-la et sauve-toi loin d'elle.
L'innocente recula avec une sorte d'effroi: mais Franz s'avançant, lui dit :
— Denise, voici la femme qui a donné Ihospitalité à toi, celle pour qui vous priez toutes deux chaque jour.
Denise Gervais se mit à battre des mains en poussant des cris de joie. Puis elle s'agenouilla devant Alice et voulut baiser le bas de sa robe.
LE VENGEI R 1)1 1IAUI. T, 2. 2
Madame Terrai, les yeuxliumides d émotion, la releva el l'embrassa avec tendresse.
Elle était redevenue libre, au milieu de ces hommes grossiers et courroucés, sous la protection de Denise.
Cependant, son mari était parvenu jusqu'à elle et lui disait :
— Sortez maintenant de cet enfer, Alice, hàtez-vous! — Non, monsieur, dit-elle d'une voix douce et sereine. Quand j'étais en danger, j'ai refusé de vous implorer; mais puisque je ne suis plus sous le coup des menaces el des insultes, je vous supplie de faire droit à la requête de ces pauvres gens, car j'aimerais mieux me couvrir d'une robe de bure que de dentelles et de bijoux dus à leur détresse!
Ce fut un changement subit dans les dispositions encore douteuses des forgerons. Ils vinrent tous entourer Alice en criant :
— La patronne est une sainte! c'est la mère des malheureux!
Jacques Terrai avait réprimé un geste d'impatience el de contrariété.
— Avant de rien promettre, répondit-il, je veux que vous nous fassiez libre passage...
Les ouvriers s'écartèrent devant lui.
— Et que vous me laissiez chasser cet homme. Il désigna du doigt Bourrasque.
— Serez- vous assez capons pour m'abandonner? dit ce
dernier. J'ai joué mon cou pour vous, et vous me livrez comme le bouc émissaire de l'émeute, ajoula-t-il en voyant que pas un de ses compagnons n'osait bouger. Crédieu! le maître voudra bien se charger de me venger de voire lâcheté. Merci d'avance, monsieur Terrai, soyez heureux en ménage!
El silîlanl de nouveau son air de bravade, il s'avança tranquillement vers la porte de l'atelier et disparut au milieu du silence.
Le maître de forges, après l'avoir vu s'éloigner, chargea Franz Muller de faire la paye el de déchirer le nouveau tarif, puis il se hâta de s'éloigner, soucieux et triste, du théâtre de ces désordres avec sa femme, pensive et rêveuse.
— Je tiendrai vos promesses, Alice, lui dit-il avant d'arriver à leur maison, mais vous avez ruiné mon autorité de maître. Grâce à vous, mes ouvriers m'ont fait la loi aujourd'hui, et il me sera bien difficile de les retenir dans le devoir. Promettez-moi donc, en échange de celle concession, de ne jamais intervenir dans mes affaires. Sans ce brave Franz, qui sait ce que nous réservait celte hyène à face humaine qu'ils appellent Bourrasque. — Oui, murmura Alice, M. Franz a risqué sa vie pour me sauver de mon imprudence... El elle se dit à elle-même : Tandis que mon mari me sacrifiait presque pour maintenir son droit et son autorité de maître.
Le cœur de la jeune femme fut mortellement blessé de
ce que Terrai lui reprochai le noble sentiment qui l'avail poussée, malgré tous les périls, avenir se placer entrelui et des assassins. Elle ne savait pas que le maître de forges eût jeté sa fortune entière dans un gouffre, sans le moindre regret, pour lui épargner une douleur, qu'il tenait à la richesse pour elle seulement, et que s'il n'avait pas cédé aux menaces des forgerons, c'est qu'il eût cru se déshonorer et se perdre à jamais dans l'esprit d'Alice par une action qui eût semblé une lâcheté.
Peut-être madame Terrai eùt-elle compris tout cela si elle eût eu le temps de réfléchir avec calme à ce qui s'était passé; mais elle ne se rappelait déjà plus que l'instant où le bras de Franz l'avait touchée, où le hardi contre-maître avait fait face à Bourrasque, armé et écumant de colère, et elle se demandait pour la vingtième fois à quel visage déjà caressé dans ses rêves ou ses souvenirs ressemblait celui de M. Franz Muller.
RAOUL A ORIO BÉVILACQLA.
« Mon cher Orio,lu sais à la suite de quelle scène vulgaire, mais terrible, j'ai été installé par M. Terrai dans sa maison, sous le pseudonyme assez vraisemblable de Franz 3Iuller. Vraiment, j'aurais honte et remords de tromper cet honnête homme si calme, si loyal, et qui sous
«a froide apparence cache une àme d'une trempe peu commune, mais dont la chaletir s'est figée sans doute ^près quelque graflde catastrophe morale. Il ne ressemble en rien à ces maris niais, sols ou fanfarons dont je me suis joué si souvent. J'ai vu jaillir de son regard cet éclair ^'énergie et de résolution qui ne luit que chez les hommes intrépides. Pourtant, il fera le malheur d'Alice, qu'il aime ^'un amour de vieillard, d'un amour à faire des crimes et des bassesses pour elle, d'un amour à se faire fouler avec plaisir sous ses pieds! C'est qu'il ne peut comprendre cette âme ingénue, mobile, expansive, avide d'espace, de sentiments et de lumière, cette àme qui demande à vivre, tandis que lui a déjà vécu.
» Madame Terrai est bien la femme que nous rêvons, nous autres artistes, la femme pour qui la vie n'est pas «n rôle de comédie, et qui possède toutes les distinctions sans les avoir apprises. C'est une nature poétique sans le savoir; sa voix est sonore et harmonieuse comme une musique; ses yeux reflètent le doux éclat de son cœur, avide de tendresse, et la franchise de son esprit, avide de vérité.
» Je croyais avoir aimé jusqu'à cette heure,Orio. Folie! et comme je profanais ce sentiment pur et sacré, l'amour! Tu ne saurais comprendre les extases où je me plonge en regardant Alice; les mangeurs d'opium envieraient mon bonheur lorsque je la vois passer avec sa robe blanche entre les arbres verts et que je me sens l'envie puérile de
tomber à genoux comme le matelot naufragé et sauvé qui vient offrir un ex-voto à sa madone. Tu riras peut-être (ies allures romanesques de mon style, mais j'ai horreur de Ihypocrisie, et lorsque je suis embrasé d'une passion vraie, je liens peu à me déguiser en don Juan blasé. La plupart des hommes sont des singes ou des moutons de Panurge, et je n'estime, moi, que ceux qui ont le courage de leurs opinions, de leurs sentiments et même de leurs vices. Bailleurs, je suis glorieux d'aimer cette charmante femme, qui avait traversé ma vie comme une éblouissante vision, et que j'ai retrouvée avec joie, bonne, sincère, courageuse, animant tout autour d'elle d'une douce gaieté. 11 reste dans le monde assez de coquettes pour les fats et les Lauzuns postiches. Qu'on me laisse Alice, car il m'a suffi de la voir pour comprendre que la vie est tout entière dans l'amour et que le reste n'est qu'un passe-temps plus ou moins monotone.
» Quand je songe qu'autrefois il me fallait les grands soupers, le jeu, les duels au clair de lune, le masque mystérieux du bal, pour trouver de l'attrait à mes intrigues galantes! Je ravivais sans cesse tout ce vieux répertoire, je mettais un cadre nouveau à ces imbroglios usés, toujours les mêmes, et j'étais surpris, au bout de tous mes succès, de me trouver à la fois le cœur lassé et inassouvi. Je sentais vaguement qu'il devait y avoir quelque chose au delà de ces vaudevilles sans imprévu, où le nom de l'actrice et la décoration subissaient seuls des changeracûts.
w Tu ne reconnaîlrais jamais Ion ami Raoul de Maubeillan dans l'humble contre-maître Franz Muller. Le lion a rogné sa crinière et sa griffe. Voir trembler le rideau de îa fenêtre d'Alice et son ombre s'y détacher, voler un ruban fané qui a touché ses cheveux, un gant flétri encore parfumé de la moiteur de sa main, c'en est assez pour me faire pleurer de joie comme un enfant.
» Gomme cette passion s'est soudainement emparée de tout mon être! Depuis cette nuit où je protégeai la pauvre femme contre les brutalités de Sigismond, quelle indifférence dans mon cœur, quel profond dégoût de toutes choses! Le ciseau me tombait des mains. Je ne jwuvais m'expliquerPétrange torpeur qui m'envahissait. Une seule image se reproduisait sans cesse à mon esprit, tantôt rose et souriante, tantôt pâle et désolée. Machinalement, j'essayai de sculpter ses traits divins. Ils devenaient vagues et confus pour l'artiste dès que l'amoureux voulait donner une forme matérielle à son idéal. Mon talent me fuyait. Peu à peu, je sentis la sourde flamme m'incendier tout entier, et je compris que je mourrais si je ne revoyais celte céleste créature dans le souvenir de laquelle je vivais et m'absorbais uniquement. Toi-même, Orio, tu me conseillas de partir, et je quittai tout, ma folle vie, mes amis, mon atelier; moi, ennemi du mensonge, j'abdiquai mon nom pour venir avec plus de sécurité rôder autour de la demeure d'Alice. Je n'osais pas venir demander franchement à M. Terrai l'hospitalité
qu'il m'avait offerte à Gœltingue. Je voulais lutter contre lui, mais non trahir un hôte loyal et confiant. J'ai coupé mes longs cheveux, mes moustaches, et grâce an ciel, sous l'humble veste du forgeron Mulier, le mari d'Alice n'a pu reconnaître ce sculpteur écervelé qu'il avait entrevu par une nuit de rixe et de colères, à Gœltingue! Quant à elle, la chère enfant, rien ne prouve qu'elle ail revu l'adversaire de maître Bourrasque le vainqueur de Sigismond. Il est vrai que je ne me suis pas encore trouvé seul avec elle, et que par une sorte de frayeur puérile, j'évite presque les occasions d'un tête-à-tête qui pourrait détruire à jamais mon bonheur, car je ne pourrais supporter une parole froide de sa part ou un regard de reproche et de douleur; mais je ne puis m'empêcher de la suivre constamment des yeux, de veiller sur elle avec jalousie, d'écouler le son mélodieux de sa voix comme l'avare écoute le tintement de l'or; et il est impossible qu'elle ne s'en soit pas aperçue! Mais, vraiment, Orio, tu dois rire de ton ami transformé en Céladon moderne. Que veux-tu? je souffre el je suis heureux comme jamais je ne l'ai été eu taillant une Hébé dans le marbre ou en couronnant de baisers le front de nos nymphes germaniques. > Je me trompais, mon ami, je me trompais. Madame Terrai n'avait pas été dupe de mon déguisement. Depuis quinze jours que j'ai commencé cette lettre sans avoir le courage de la finir, il s'est passé de grands événements. D'abord noire maître de forges a été retenu tout un soir à
Maleforest par ses affaires, et je suis resté seal avec Alice. Après avoir causé de choses indifférentes, la conversation était tombée, et nous rwus taisions tous deux depuis quelques minutes, lorsque tout à coup, d'un air inquiet et ému, elle m'a adressé ces quelques mots bien simples qui m'ont fait frissonner delà tête aux pieds : «Monsieur Raoul, pourquoi donc êles-vous venu vous cacher sous le nom de Franz Muller chez des amis qui vous devaient plus que la vie? Douliez-vous de leur cœur? Croyiez-vous wtre nom déjà effacé de leur souvenir? » Juge de mon trouble, Orio, devant tant de naïveté et de confiance. Je rougissais de moi-même, je ne retrouvais plus ma brillante audace d'autrefois. J'ai voulu inventer quelque misérable fable : j'ai parlé de duel, de soupçons d'affiliation à la Tugendbund, qui me forçaient à fuir l'Allemagne comme un proscrit traqué par les limiers de la saintealliance. Vains efforts! si tu avais vu quel regard clair et serein elle fixait sur moi tandis que je balbutiais ces mensonges maladroits! Elle a souri et a murmuré : « Oh! ce n'est pas cela; vous me cachez la vérité, monsieur Raoul. Madame, ai-je répondu assez sottement et d'un air probablement tragique et mystérieux, pardonnez-moi d'avoir un secret pour vous. Ce secret doit être bien terrible, a répliqué Alice, puisque vous avez pu vous décider à abandonner cet art dont vous étiez amoureux, à quitter vos joyeux amis, votre existence indépendante, pour revêtir ce costume et adopter ce métier vulgaire. »
1» Je voyais qu'elle cherchait à s'expliquer ce changement étrange, et que mon silence lui causait un dépit involontaire. Je me laissai entraîner par la situation, et je lui dis alors : « Vous savez, madame, que les artistes sont souvent tourmentés par des idées capricieuses et bizarres. Ne vous offensez pas de l'aveu que vous allez entendre, et que vous trouveriez sans doute ridicule, extravagant et téméraire de la part de tout autre. Vous savez avec quelle ardeur nous poursuivons dans notre art l'idéal de beautéet de perfection auquel notre esprit aspire sans cesse. Eh bien, madame, depuis la nuit où vous m'étiez fugitivement apparue, je n'avais plus qu'une pensée, c'était de vous revoir, car j'avais trouvé en vous le type divin que je cherchais, et nulle autre femme ne pouvait plus inspirer mon ciseau. Toutes mes ébauches prenaient votre forme, mais toutes restaient inachevées, inhabile que j'étais loin du modèle à rendre cette expression virginale et pure qui ferait le désesjwir des plus grands maîtres. Voilà, madame, pourquoi je suis venu. » Madame Terrai a rougi et n'a pas répondu tout d'abord; mais bientôt elle m'a tendu loyalement la main en me disant : « Les artistes ont des privilèges, monsieur Raoul, car on les accuse d'avoir tous plus ou moins un grain de folie dans la tête, mais votre vaillante conduite à la forge m'est un garant de votre complète sincérité; nous serons désormais deux bons amis, n'est-ce pas? et vous ne me ferez pas repentir d'avoir eu confiance en vous! >* Voilà comment cette noble cnfaat
m'a livré sans s'en douter la clef de son cœur, en me promettant d'une manière tacite le secret vis-à-vis de son mari. Comment, en effet, révéler maintenant mon vrai nom h M. Terrai, cet homme de tant de réserve et de mesure? comment lui expliquer mon long silence sans risquer un éclat? Il me forcerait à m'éloigner, à coup sur. Alice a pris le seul parti raisonnable. Que mon affection pour elle soit une sympathie d'artiste, comme elle le croit, ou une passion d'amant, comme je le crains, elle s'est mise sous la sauvegarde de mon honneur, et je serai son ami, rien de plus, mais son ami dévoué jusqu'à la mort; je le lui ai promis avec des larmes brûlantes en baisant ses blanches mains!
» Quel enivrement, Orio, que mes longs entretiens avec madame Terrai! Elle a voulu savoir comment j'étais devenu artiste, suivre mes premiers pas dans cette épineuse carrière. Je n'avais pas à lui raconter des exploits et des dangers héroïques comme ceux dont le récit faisait palpiter le cœur de De^demona. Pourtant mes humbles misères l'ont touchée et attendrie. Elle a pleuré quand je lui ai dit qu'à la mort de mon père, gentilhomme émigré, j'avais commencé par sculpter des jouets de Nuremberg pour faire vivre ma vieille mère, et qu'à force d'aller rêvant, taillant dans le bois des nez de bourgmestres, ou des enfants Jésus, j'avais senti peu à peu le démon de l'art s'emparer de toutes mes facultés. Elle me souriait à travers ses larmes, elle murmurait d'une voix entre-:
'COupée : « C'est bieri, cela, monsieur Raoul! » cl ces seules paroles sorties de sa bouche m'eussent récompensé d'une vie de quaker ou de puritain tout entière. Puis je lui fis humblement l'aveu de mes folies de jeune homme, .je lui contai celte libreviede rUniversité et de l'alelier où l'on ne rend compte de ses actions qu'à soi-même, où l'on porte gaiement même la misère, oii on la nargue en buvant et chantant avec de joyeux compagnons sous la treille. T'en souviens-tu, Orio, de ces heureux jours?
» A ce tableau, Alice était devenue distraite et rêveuse; «nfin elle me dit avec un soupir de regret : « Oh! j'aurais ^imé^tre 4a femme d'un artiste, d'un de<îes esprits libres, insoucieux des conventions sociales, asi>irant toujours à la recherche du beau et du vrai! Avec quel bonheur, monsieur Raoul, je me serais associée à son œuvre et à sa gloire; j'aurais écarté les ronces de son chemin, et j'aurais soutenu son courage en hii montrant sans cesse le trioraphe au bout de la lutte. C'est là une mission dont une femme peut être fière, une communauté sympathique où elle se sent vivre, tandis que la plupart de mes sœurs se glacent d'ennui dans quelque salon morne et doré, écoutant battre leur eœur dans le silence, ou, si elles n'en ont pas, usant leurs heures d'oisiveté à envier les bijoux, la taille fine ou les amants de leurs amies. » Si tu avais vu, Orio, le teint d'Alice s'animer et ses yeux briller en parlant ainsi, toi aussi tu serais tombé à genoux devant elle. Oh! que ne l'ai-je connue plus tôt, lorsqu'elle était
— Où
encore libre de disposer de ma destinée! Ce n'esl pas la Hne de ces âmes étroites et frivoles qui se consument doucement dans les quiétudes du livre de ménage, de la quenouille et du chapelet. 11 lui faut, à elle, un plus large horizon, car ses pensées la dévorent. Nos cœurs s'enflamment pour les mêmes idées, nos regards sourient aux mêmes paysages. Cachés ensemble dans un désert, nous saurions nous faire de cette solitude un paradis à deux. Un rien suffit aujourd'hui à me rendre heureux jusqu'à lextase, moi que tu as connu si mobile, variable comme le vent, toujours avide d'émotions diverses; ris un peu de mes enfantillages.
» L'autre soir, nous étions assis au bord de la Sarre, petite rivière qui coule non loin de la forge. Je m'amusais à lancer des pierres dans les petites vagues qui frissonnaient sous le vent, et Brimborion, le charmant épagneul d'Alice, se jetait à l'eau et plongeait pour nous les rapporter. Tout à coup le courant l'entraîne; c'était pitié de voii les efïorts de cette pauvre petite bête dont la tête se soulevait à moitié au-dessus de l'eau et dont les yeux glauques se fixaient encore sur sa maîtresse avec un regard navrant. En deux secondes, j'eus dépouillé ma blouse, je plongeai dans la Sarre et je ramenai Brimborion au port. J'ai vu alors deux larmes tomber des yeux d'Alice, perles divines que j'eusse voulu sécher sous mes lèvres; le pauvre chien, après avoir secoué ses oreilles et sa fourrure, vint à elle^ puis à moi, et nous partagea ses
caresses; elle le flattait de la main, et moi jetais heureux de placer ma main là où la sienne s'était posée. Petits bonheurs! diras-tu. Je ne crois pas qu'il y ait de petits bonheurs. Alice ne me remercia pas : Je te l'ai déjà dit, ce n'est ni une coquette ni une comédienne. Nous nous éloignâmes sans avoir échangé un mot. En chemin, une mendiante vint à passer et nous tendit silencieusement sa sébille : « Donnez pour nous deux à cette pauvre femme, monsieur Raoul! » me dit Alice. Voilà comment elle me remerciait, la noble enfanlj en me mettant de moitié dans son aumône et sans doute dans les prières de la pauvresse, en me disant cette douce parole : Nous! j'ai donné à celte femme tout ce que j'avais d'argent sur moi, et je regrettai en ce moment de n'être pas riche comme ]\1. Terrai. La mendiante nous a regardés : Mon bon monsieur, a-l-elle dit, rendez heureuse votre jeune dame, car je suis siire qu'elle vous aimera toujours bien! » Alice a pâli, et j'ai baissé les yeux. Pourquoi n'avonsnous pas ri aux éclats de la méprise de la pauvresse? J'avais certainement l'air d'un criminel qui va au supplice, et pourtant je sentais au fond du cœur une émotion de bonheur inexprimable. Quelques instants après, j'ai essayé de revenir sur cet incident. « Cette femme n'est pas du pays! » ai-je balbutié. Madame Terrai n'a rien répondu, et elle a gardé, le reste du chemin, une physionomie froide et sévère. Sans doute elle voulait nie punir de l'excès de joie que m'avait fait éprouver l'erreur
de la pauvresse. Elle y réussit, car tout mon bonheur fui gâté.
» Le lendemain, tu peux juger si lorsque j'apportai les comptes de la forge à M. Terrai, j'avais la figure pâle et décomposée. Ce dernier m'a trouvé souffrant et m'a interdit le travail. Alice était tremblante, et du regard elle me fit signe de rester, ainsi que m'en priait son mari. J'obéis, et M. Terrai s'étant retiré dans son cabinet pour vérifier les comptes, nous restâmes seuls dans le salon. Elle s'avança aussitôt vers moi et elle me dit avec précipitation, comme si elle eût craint le silence ou l'échange d'un regard : « Vous êtes triste et morose, monsieur Raoul. Je vais essayer de vous guérir par le procédé du roi David. »
» Elle s'est mise au piano en souriant avec effort et m'a chanté de sa voix veloutée, dont le timbre est sonore comme le cristal et l'argent, une plainte amoureuse de Bellini. De temps en temps elle était obligée de s'arrêter pour cacher l'émotion de sa voix. Je me suis approché et lui ai proposé de l'accompagner. Elle s'est levée pour me faire place. Mes mains tremblaient sur ce clavier qu'elle venait de faire résonner. Son chant vibrait comme une flèche d'or dans ma poitrine. Nous n'osions nous regarder. J'appliquai les paroles de la romance à notre situation. Une flamme pétillante allumait le sang dans mes veines. Tout à coup je ressentis comme une^ forte rage d'enlacer Alice dans mes bras et de la presser conire ma poitrine.
Puis je feignis de me pencher pour mieux déchiffrer, el ma bouche eHleura sa main, qui tressaillit el se retira comme si un charbon ardent leùl touchée. Je n'osai retourner la tétf, effrayé du courroux que je prévoyais, lors que j'entendis sa voix s'arrêter et mourir dans son gosier. Elle chancela el défaillit, et je n'eus que le temps de la saisir entre mes bras el de l'emporter, éperdu, jusque sur le balcon, oîi l'air pur devait frapper son visage et la ranimer. Oh! comme je maudissais mon imprudence en voyant ce beau visage décoloré se pencher sur mon bras! Des larmes s'échappaient brûlantes de mes yeux et tombaient sur elles.
» Enfin ses paupières se rouvrirent et son premier regard me chercha avec un sourire dont lexpression faillit m'enivrer et me rendre fou! Puis elle revint complètement à elle el se souvint; alors, elle me repoussa doucement, disant :
— » Ce n'est rien, Raoul, rassurez-vous! mais ne commettez plus de semblables folies, car vous me feriez mourir!
» Je la regardais, et dans ses yeux azurés, il me semblait voir le ciel ouvert. Je me contenais pour ne pas me jeter à ses pieds et baiser le bas de sa robe, car j'avais peine à croire que nous ne fussions pas seuls au monde. Je fus tiré de mon égarement et de mon rêve en voyant entrer dans la cour une bohémienne avec ses deux enfants déguenillés accrochés à sa jupe jaune el sale.
V» Oh! pourquoi nesuis-je pas morte tout à l'heure, murmura Alice, il eût été doux de mourir ainsi! — Ne blaspiiémez pas, madame, lui r(^pondis-je A voix basse, Dieu doit réserver une pari de bonheur à celles de ses créatures qu'il a douées de perfection!
» Au même instant, comme si le ciel eût voulu me répondre, la bohémienne, qui avait fixé sur nous ses yeux élincelants de malignité, nous cria d'une voix glapissante:
— »> Voulez-vous savoir votre destinée, ma belle dame? » Alice tressaillit d'un mouvement d'elTroi involontaire.
Je fis impérieusement signe à la vieille de s'éloigner.
— » Non, dit brusquement madame Terrai, je veux consulter cette devineresse; c'est un enfantillage, mais il y a un je ne sais quoi qui m'entraîne A croire aujourd'hui aux prophéties. Ne vous moquez .pas trop de moi, monsieur Raoul.
v Quand la bohémienne fut montée, Alice lui dit : Allons, ma bonne femme, ne crains rien. Heur ou malheur, annonce-moi le sort qui m'attend. » La sibylle, après avoir minutieusement examiné les lignes d'une main blanche comme l'albâtre, se troubla et balbutia quelques excuses, siningrée assez familière à ses pareilles. « Ne fais pas valoir ta marchandise, interrompit Alice en souriant; parle, je le veux! » La vieille gitana hésilait toujours. Enfin elle se laissa arracher les paroles sacramentelles qui suivent : « Celui qui tire réi)ée périt par répée; celle qui vivra par l'amour mourra par l'amour.»
i.EVF.>r.ErR nu mari, t. 2. .3
En vain madame Terrai l'engagea à s'expliquer plus clairement; elle s'obstina dans l'obscurité de son oracle^ et nous ne pûmes en tirer autre chose. Alice feignit de rire de la prophétie, mais elle resta inquiète et agitée pendant plusieurs jours. Je la crois un peu superstitieuse. On dirait parfois qu'elle veut se fuir et se tromper elle-même. Elle me parle alors de son mari avec des transports exagérés d'alTeclion; elle me répète combien il est bon et généreux, et quel avenir sans trouble et sans mécompte lui prépare une union si heureuse. Elle semble se défendre contre des objections absentes et se fait l'avocat d'une cause sans adversaire. » Ce n'est pas à moi, c'est à elle-même qu'elle a l'air de vouloir apprendre et prouver tous les mérites de ce vertueux M. Terrai, et comme, loin de la contredire, j'applaudis avec une perfide bonne foi à tous ces éloges, elles finit par tomber dans une sorte d'abattement silencieux et puis par fondre en larmes. Mais dès que je me rapproche d'elle, l'inquiétude empreinte sur le visage, elle s'éloigne presque efifrayée, en disant qu'elle veut monter à cheval, que le grand air et le mouvement chasseront bien vile tous ces nuages de mélancolie. T'ai-je dit qu'elle montait admirablement à cheval et que j'obtiens maintenant l'honneur de lui servir d'écuyer et de l'accompagner dans ses promenades? J'aime à lui laisser prendre de l'avance et à la poursuivre ensuite comme le mirage du bonheur qui m'échappe, comme une proie précieuse promise à mes
efforts; et je m'imagine volontiers qu'une fois atteint, j'aurai le droit de l'enlever dans mes bras. Tout mon être frissonne dans ces jeux qui ont pour mon cœur un attrait secret, dangereux, mais irrésistible, car la nature ellemême s'associe comme un cadre enivrant à mon extase, et les senteurs des branches vertes, le chant des oiseaux, les rayons brisés du soleil dans les feuilles ajoutent encore à ce délire. Nous sommes allés deux fois au rocher de la Conque- Verte, mais Denise Gervais était en tiers avec nous; aussi Alice s'est-elle montrée charmante, car nul embarras n'altérait la franchise de son esprit, qui hait toute hypocrisie et toute lâcheté. L'innocente l'adore comme une madone, parce qu'elle est douce à ses inférieurs, ainsi que tous ceux qui détestent également la servilité et la tyrannie.
» De jour en jour je m'aperçois mieux que madame Terrai a peur de moi, pour ainsi dire, et qu'elle cherche un but d'occupation à tous ses moments, afin d'éloigner des conversations dont elle redoute le péril. Nul doute qu'elle n'ait lu dans mes yeux l'aveu de cet amour qui m'a fait quitter Gœttingue. Après bien des réflexions sans doute, elle vient de trouver un grand moyen, c'est de ranimer en moi le feu sacré; hier elle m'a dit avec douceur : Je souffre, mon ami, de penser que vous négligez tout à fait votre arl et que le découragement peut vous gagner quand vous essayerez plus tard de reprendre vos travaux. Pourquoi faire tort à votre pays d'un grand sculpteur.
monsieur Raoul? Vous vous devez au monde. Ne m'interrompez pas. Jai mis dans ma lèle que vous redeviendriez arlisle, sans quitter la maison de vos amis les forgerons. Mon mari a laissé à ma libre disposition le petit pavillon qui est au fond du jardin, j'en ai seule la clé et je vous la donne. Vous en ferez votre atelier.
— » Mais, madame, ai-je repris vivement, je ne puis pas sculpter des hauts fourneaux ou des paysages. Qui me fournira ici les modèles dont j'ai besoin? — Mon Dieu, j en ai un à \ous proposer, dit-elle avec une petite moue malicieuse, mais je ne sais pas s'il vous conviendra! — J'en doute, répliquai-je avec humeur, car je ne vois guère dans le voisinage que Denise l'idiote qui ressemble à une créature humaine; toutes les autres naturelles du pays dépassent les bornes du vraisemblable en fait de laideur. — Merci du compliment, monsieur Raoul! dit Alice; puisque vous êtes si sévère, je me retire du concours. — Que voulez-vous dire? lui demandai -je, croyant n'avoir pas bien entendu. — Le modèle que je vous proposais un peu trop ambitieusement, c'était moi, répondit-elle avec calme. — Est-il possible! m'écriai-je en joignant les mains. Oh! je n'aurais jamais osé rêver tant de bonheur!
» Elle reprit aussitôt d'un air plus froid et plus sérieux :
— » Mon mari est obligé de s'absenter pendant quelques jours pour des affaires importantes. Je veux que vous mettiez cette absence à profit pour faire mon buste le mieux qu'il vous sera possible, et qu'à son
retour M. Terrai me remercie d'avoir pensé à lui.
» J'ai feint d'être dupede cette touchante attention conjugale : sans doute Alice se fait illusion à elle-même; mais j'ai deviné, à travers sa froideur, qu'elle a eu pitié de mes souffrances. Ainsi je vais avoir le droit de poser mon regard sur son céleste visage, sans qu'elle puisse détourner le sien; le droit de draper les plis de la tunique sur ce corps charmant digne de tenter le ciseau des plus grands maîtres; le droit de dérouler sa chevelure dans ma main sans qu'elle puisse s'en offenser. La seule pensée de ce tête-à-tête mystérieux m'enivre de bonheur. Cependant, madame Terrai exige que Denise soit présente aux séances. Que m'importe! est-ce que je verrai autre chose qu'Alice?...
w Elle a tenu sa promessc.Ami, j'ai commencé cette tâche délicieuse que je continuerais volontiers pendant toute une éternité. Je suis installé dans le petit pavillon tout encadré de verdure, tout enguirlandé de liserons, de vigne vierge et de clématites. Par les fenêtres entrent curieusement les brindilles vertes des plantes grimpantes, et monte la senteur des chèvrefeuilles qui secouent leurs odorants calices. Le bloc de terre ne se dégrossit pas très-vite, mais j'ai tant de choses à dire à mon modèle, tant de conseils à lui donner sur la meilleure pose à choisir! Ne faut-il pas empêcher l'ennui de glacer son front? Ne fautil pas animer ses regards d'une flamme souriante? Les yeux fermés, je saurais reproduire ce visage aimé, mais
j'oublie les heures quand je le regarde, el une fois absorbé dans celle contemplalionj il rne semble impossible de rendre la beaulé d'Alice dans loule son angélique réalité. Et à quoi bon d'ailleurs me hâter? n'est-ce pas hâter moimême le termede mon bonheur? Hélasî il ne finira que trop tôt! Avec quelle joie je cherche mille motifs pour détruire et recommencer mon œuvre à mesure qu'elle s'avance. Mais Alice n'est pas facilement complice de ces ruses d'artiste, et leur témoigne peu d'indulgence à cet égard. Sans cesse, elle m'encourage au travail et me promet un avenir glorieux qui me touche moins qu'un seul de ses sourires. Elle mépriserait, disait-elle hier encore, l'homme qui négligerait lâchement le génie que Dieu lui aurait réparti. « Avec un guide tel que vous, ai-je répondu, où n'arriverai-je pas! Que votre douce voix résonne toujours à mes oreilles, et je me sens la force d'illustrer mon nom; maiscette heure de soleil que vous m'avez donnée, el qui a rajeuni mon cœur, va faire place à l'ombre où je m'engloutirai quand je ne vous verrai plus! » Alice a soupiré el a dit alors avec découragement : « Ce serait un tort grave, monsieur Raoul, que de s'abandonner plus longtemps à de dangereuses illusions; je ne dois pas oublier, moi, que nous autres femmes, nous sommes esclaves sur parole, à qui dès le berceau on enseigne la dure nécessité du mensonge, à qui l'on défend comme un crime l'exercice et l'expansion de leur âme. Il nous est même interdit d'être la Béatrix sacrée, mystérieuse el voilée d'un grand
artiste. Ne poursuivons pas un rêve décevant. Oublions-le tous deux, dès que vous aurez terminé ce buste, mon ami. Nous nous serons toujours donné une heure heureuse qui brillera comme une étoile dans ma vie! »
— » Allons, sculpteur, à la besogne! me suis-je écrié avec un accent d'amertume, car j'étais sourdement irrité de voir Alice se détourner de la pente où j'avais cherché à l'entraîner.
» Elle me regarda d'un air presque douloureux, et son bras qui tenait un bouquet se dérangea. Je me levai pour le replacer dans la pose convenue. Je retroussai la manche de la tunique, et ma main, en frôlant ce bras satiné et blanc comme l'albâtre, devint moite et tremblante. H me semblait que je ne respirais plus et que l'air du pavillon était embrasé. Je vis que les cheveux d'Alice se dénouaient et s'éparpillaient sur son cou de neige; je les relevai machinalement et les tordis en diadème; leur parfum me fit frissonner et je les touchai de mes lèvres. L'effroi que m'inspirait mon émotion profonde me rendait maladroit et gauche. Enfin, je murmurai d'une voix sourde et les yeux baissés devant le regard limpide de la jeune femme : « Décidément, je ne ferai rien de bon aujourd'hui. Je suis à bout de mes forces. — Dites la vérité, Raoul : vous manquez de volonté et d'énergie contre vous-même. — Non, ai-je repris avec colère, mais vous êtes trop belle, madame, pour ne pas décourager un artiste de si pauvre talent que votre ami Raoul. »
» J'appuyai vivement sur ces derniers mots, et, aprè» avoir salué madame Terrai, je me relirai, car je me sentais mourir. J'étais honteux et mécontent Je moi. Mille sentiments opposés se heurtaient dans mon esprit. Quand je fus loin, je me répétai les moindres paroles de ma protectrice, je retrouvai dans ma léte toutes les belles phrases que j'aurais pu lui répondre si j'avais pu conserver devant elle un peu d'esprit et de sang-froid. Oh! si je ne l'aimais pas si follement, comme j'aurais bien su la convaincre de mon amour! mais Alice est une sainte, je terminerai son buste, et je la respecterai comme une sœur. Je t'en fais le serment, Orio! »
^ K<'ilo( et la gaffe.
Dans le pays, on donnait le nom d'Étang des îles flottantes à un étang assez singulier qui formait le fond d'une vallée à une demi-lieue de la maison de M. Terrai.
Trois ou quatre fois grand comme celte mer de poche que les Parisiens appellent le lac d'Enghien, l'étang des îles flottantes offrait l'aspect du monde le plus étrange.
Situé au creux d'un vaste entonnoir formé par une couronne de hautes collines couvertes de bois et de bruyères, il ressemblait moins à un lac, au premier coup d'œil, qu'à iine prairie touffue émaillée de taillis et do futaies.
On y arrivait de la forge par un chemin surplomblant des ravins verdoyants, et lorsqu'on se trouvait à la porte de la maisonnette d'un meunier, dont les eaux déversées par l'étang faisaient tourner le moulin, on ne voyait encore devant soi qu'une nappe d'herbes luxuriantes et humides d'où s'élançaient des saules aux troncs noueux et mutilés.
Cependant, on n'avait qu'à traverser un sentier de trois ou quatre pieds de large, qui contournait le lac dans tous ses circuits, pour toucher du pied la rive invisible; en effet, le bord de l'eau était caché par une abondante végétation d'ajoncs, d'oseraies, de hauts roseaux qui semblaient continuer le sol, et au delà s'entre-croisaient, de façon à masquer l'horizon, une forêt de toutes sortes d'arbres et d'arbustes, rosiers, peupliers, ormes, petits chênes, qui paraissaient s'enraciner dans une terre ferme.
Ce jardin anglais naturel se composait d'une agrégation depetitesîles immobiles, presque adhérentes les unes aux autres, formées par l'accumulation successive de molécules terrestres et végétales sur les couches d'herbes aquatiques.
Dans ces détritus spongieux et visqueux, qui ressemblent à des bancs de mousse et de filasse, s'enchevétraienl les racines d'arbustes qui leur donnaient de la consistance. Du reste, comme vous voyez, il n'est point nécessaire de faire le voyage du Mexique pour admirer ces jardins flottants portés sur les eaux comme de vastes corbeilles.
Hols dont la couche végétale est épaisse d'un demi-mètre. Outre l'étang dont nous parlons, on en compte en France plusieurs autres qui offrent la même particularité, notamment en Bretagne, et à dix lieues de Paris, nous avons nous-mêmes navigué sur les îles Vallière, appartenant au duc d'Uzès, d'une façon aussi primitive que Chactas.
Pourtant un danger très-réel se cachait sous les apparences fleuries et arcadiques de cet étang. Celui qui eût mis imprudemment le pied sur Therbe perfide qui semblait joindre les îles entre elles comme un pont verdoyant, sans avoir sondé le terrain, ou en se laissant tromper soit par le voile de la brume, soit par les lueurs douteuses du clair de lune, celui-là fût tombé dans les canaux d'eau courante que cachaient les hautes touffes d'herbes etd'oseraies; il eiit péri sous ces escadres de radeaux naturels, sans que son corps pût reparaître à la surface.
Un des sites les plus pittoresques, c'était un petit golfe formé par trois caps en miniature qui s'avançaient comme un triangle dans l'étang, à mi-chemin de son circuit. Celui du milieu ressemblait à l'arche d'un pont, vieille roche branlante et moussue, trouée par le bas et laissant voir par cette ouverture tout un paysage fuyant de prairies et de vallées. On grimpait au haut entre des charmilles de mûriers. Sur ce promontoire s'élevait une croix de pierre et achevaient de s'écrouler les décombres d'un ancien ermitage, qui, à chaque coup de vent, laissait
tomber dans l'eau quelques-unes de ses pierres éparses.
Le golfe était bordé d'une ceinture de hauts châtaigniers qui se penchaient sur les bords de l'élang avec leurs touffes de fleurs blanches et lui faisaient une voûte mystérieuse et sombre. A leurs pieds bruissaienl de hauts roseaux entortillés de clochettes et de fleurs grimpantes de diverses couleurs. L'eau dormait froide et claire à cet endroit sur un lit de pierres plates comme dans le fond dune cuve, et n'avait guère que quatre pieds de hauteur. Une barque vermoulue, aux planches trouées et disjointes, était échouée entre les roseaux. Là nichaient des poules d'eau; dans les branches roucoulaient en toute sécurité les oiseaux, auxquels nul paysan ne venait chercher noise, car une tradition sinistre gardait, mieux que la plus vigilante sentinelle, cette solitude comme dans les environs sous le nom de la Croix de l'Emigré. Au mur de l'ermitage pendait encore une cloche rouillée qui avait joué un rôle dans le récit de ce drame, qui peut se conter en quelques mots.
Le pêcheur qui fut le dernier habitant de cette masure avait, sous la terreur, donné asile à un émigré poursuivi, qui lui confia sa valise gonflée d'or et qui se cacha avec son aide dans les îles flottantes, retraite funeste et précieuse. Deux jours et deux nuits se passèrent sans que le proscrit revît son sauveur. Que d'angoisses! Sans doute le pêcheur n'avait pu tromper la surveillance des espions. Enfin la troisième nuit^ exténué de faim et de froid, pris
— iS —
de fièvre au milieu des exhalaisons malsaines de l'étang, 86 croyant oublié, l'émigré parvint à regagner l'ermitage; mais il eut beau frapper à la porte d'une main défaillante, le pêcheur n'ouvrit pas. Les forces du malheureux s'épuisaient; il s'accrocha désespérément à la cloche, et il osa sonner. Le pêcheur n'ouvrit pas; maisleson delà cloche avait signalé la sortie de l'émigré, et les paysans, embusqués à l'affût du pauvre diable, lui tirèrentdeux coups de fusil qui lui fracassèrent l'épaule. Il tomba du haut de la roche dans l'eau, et le pêcheur garda la valise. Dix ans plus tard, des contrebandiers qui voulaient exploiter ces retraites bizarres, entrèrent une nuit chez lui et le forcèrent à leur servir de guide dans les îles.
Puis, lorsqu'il leur eut indiqué tous les gués et tous les détours, ils le laissèrent sur un de ces îlots où ils entassèrent une partie des pierres de l'ermitage et qui ne tarda pas à couler à fond. Ils rirent de ses supplications comme de ses menaces, et lorsqu'il demanda à s'associer à eux, ils lui répondirent qu'ils n'avaient que faire d'un traître pour compagnon. Il voulut alors crier à l'aide, mais l'un d"eux se mil à sonner la cloche pour étouffer ses cris jusqu'au moment où l'eau monta à ses lèvres.
Dès lors le souvenir de cette tragique histoire avait écarté les curieux des ruines de l'ermitage. Nul n'avait touché les rames de la barque du pêcheur, qui pourrissait dans les roseaux. D'ailleurs , quiconque
eût eu cède témérité sans bien connaître l'étang, eût couru grand risque de se voir entraîné par les courants souterrains et broyé entre les îles.
Nous demandons grâce pour cette description un peu longue, ii.ais c'était là que devait se décider le sort de madame Terrai, et nous croyons à la secrète influence des lieux sur les actions et les passions humaines.
Depuis qu'Alice cherchait, malgré elle, à fuir Raoul, en proie aux sentiments les plus contraires, agitée, inquiète, troublée loin de lui, effrayée en sa présence et n'osant interroger ses pensées, elle tâchait de tromper son agitation par un violent exercice physique. Elle avait pris Denise en affection et la choisissait pour compagne ou pour guide de ses promenades. Un jour, elle reçut la nouvelle du prochain retour de son mari et se sentit saisie d'une involontaire ipouvante dont elle eut honte presque aussitôt, et que remplaça un élan de joie et d'espoir de salut. Son buste était terminé, et Raoul avait tenu son serment de respecter en elle la femme loyale et confiante. Depuis deux jours, elle ne l'avait pas revu; elle éprouvait un certain dépit de cette indifférence, et dix fois elle accueillit et repoussa tour à tour l'idée de le prévenir de l'arrivée de 31. Terrai. Son orgueil souffrait de cette démarche comme d'une avance.
Cependant elle s'y décida et elle chargea Denise de ce message, mais l'innocente revint lui dire que M. Franz Muller n'était pas rentré depuis vingt-quatre heures, Alice devint pâle.
— El ne sail-oD pas où il est allé? demanda- t-elle. — Ohî on n'est pas inquiet de lui, répondit Denise. Il aura couché au moulin des Iles. M. Franz y va si souvent! — Pourquoi donc? demanda Alice d'une voix brève. — Pourquoi, madame? répliqua Fenfanl avec un sourire de surprise. C'est si beau et si désert! On y resterait des journées entières sans s'ennuyer, et même des nuits, si on ne craignait d'y voir sortir de l'eau les fantômes du pêcheur et des réfractaires qui y ont péri, sous l'empereur, en se sauvant des gendarmes.
Alice frissonna.
— Tais-toi, petite! dit-elle vivement.
Elle réfléchissait. Ce silence, celte absence de Raoul, ne lui semblaient pa's naturels. Elle se rappela qu'il lui avait parlé de cet étang avec un enthousiasme d'arliste, et qu'il avait ajouté :
— C'est un lieu où ceux qui voudraient mourir ne seraient pas troublés.
II avait bien dit ces paroles-là en riant; n'importe! une idée vague et terrible passa dans l'esprit de madame Terrai.
— J'irai, dit-elle. Peux-tu m'y conduire, Denise? — Oui, répliqua la jeune fille avec un peu d'indécision et de peur; mais nous n'y resterons pas longtemps, bonne madame. De mauvais gars peuvent rôder par là. — Parlons! s'écria Alice saisie d'une ardeur fébrile, et sanctifiant ainsi par un sentiment de piUé et d'effroi généreux
l'entrevue peut-être dangereuse qu'elle cherchait.
Elles partirent. Denise avait peine à suivre la jeune femme, qui eût voulu échapper à ses pensées et se tromper elle-même. En chemin, elle se souvint qu'un jour Raoul lui avait montré une esquisse de l'étang, en disant : Pour animer ce paysage, il faudrait voir glisser une robe blanche entre ces arbres.
Le temps était lourd et orageux. Le soleil ne dardait ses rayons qu'en perçant des nuées massives d'un blond rougeàtre ou gris de fer. Arrivée au moulin, elle n'y trouva que les enfants du meunier. Us n'avaient vu passer personne. Alice se mit à côtoyer le sentier de l'étang; d'un regard inquiet elle sondait les taillis et interrogeait le silence de la campagne, qui lui semblait lugubre. La brise sifflait dans les roseaux. Denise avait pris une longue gaffe au moulin, et tandis que madame Terrai se torturait le cœur , l'enfant essayait de mouvoir un des petits îlots qui longeaient le bord du sentier; elle prit sa maîtresse par la main et la fit monter dessus avec elle. Puis, elle céda à un de ces caprices familiers à sa tête légère et se livra à de grands efforts pour faire glisser cet îlot de trois pieds de long entre ceux qui l'entouraient; elle parvint, en effet, à le dégager et à le lancer sur rétang. Quand elle le vit nager seul comme une barque, elle battit des mains avec transport.
Les cris de Denise rappelèrent alors madame Terrai à elle-même, car sa pensée, jusqu'à ce moment, l'avait
comme transportée dans un autre monde, et elle éprouva «ne sensation singulière en se voyant abandonnée à la merci de cet étrange esquif; mais elle était courageuse et ne s'alarma pas tout d'abord. Son cœur était rempli, ses yeux étaient troublés par la passion, qui jetait un voile entre son esprit et les choses extérieures. La pensée de Raoul la préoccupait, tandis que, bercée sur cette corbeille verdoyante d'où s'élevaient en guise de mâts deux jeunes peupliers, elle eût fait rêver un statuaire à une de ces naïades qui naissaient de l'écume des flots et régnaient sur les solitudes.
Cependant la brise avait ridé l'eau et la faisait bouillonner en petites vagues; les arbres frissonnaient, l'onde baignait les pieds des deux femmes. Alice sentit l'ilot s'alourdir sous le poids de l'eau, fléchir et s'enfoncer peu à peu. Elle dit doucement à Denise :
— Prends garde, petite! le courant nous entraîne, je crois. Tachons de regagner les îles ou le rivage.
Mais celle-ri, la regardant avec un visage sur lequel la terreur avait posé sa pâle empreinte, lui montra du doigt Bourrasque appuyé contre un des châtaigniers de la rive et dont le torse s'élevait au-dessus des ajoncs, puis elle laissa la gafïe s'échapper de ses mains.
— Eh bien! l'idiote, que diable fais-tu? s'écria le terrible forgeron en ricanant. — Va-t'en! dit Denise en le repoussant du geste, à la manière des enfants. — Allons, belle dame, veillez au grain, reprit Bourrasque, ou cette
' niaise vous jouera un mauvais tour. Le vent fraîchit. Ramassez donc la gaffe qui va rouler dans l'eau.
Mais Alice, sombre, émue, effarée, le regardait comme un mauvais génie soudainement apparu pour sa perle. L'atmosphère de plus en plus lourde s'échauffait; les nuées, qui avaient pris des teintes de cuivre, zébraient le ciel. Madame Terrai restait immobile et ne paraissait pas avoir entendu la voix de l'ouvrier, mais voyant Denise se baisser, reprendre la gaffe et se disposer à obéir, elle lui retint la main par un geste impérieux.
— Ah! je vois ce que c'est, dit Bourrasque; vous avez peur de moi bien plus que du vent et de l'orage. Bien obligé! Vous avez tort, mes petits agneaux! Ma seule envie est de vous voir fller loin d'ici. Vous ne m'avez pas fait de mal, et je n'aurais aucun profit à vous en faire. J'irais moi-même vous porter secours à la nage, s'il m'était possible de me dépêtrer de ces herbes et de ces ajoncs. Écoutez-moi donc pour votre salut. Enfoncez hardiment la gaffe dans la vase; l'îlot tournera sur lui-même et se dégagera peut-être du courant. Alors vous pourrez regagner le rivage.
Alice, malgré sa terreur et son mépris pour cet homme, résolut d'affecter la confiance et de lui imposer par son calme et son apparente sécurité en allant au-devant du danger. Ce fut en vain que Denise, plus craintive, s'écria : — Non, non, n'allons point vers Bourrasque! Ici nous sommes à l'abri de ses méchantes intentions. Que fera-t-
I,E VENr;EUR DU MARI, T. 2. i
il de nous, s'il nous tient une fois dans ses mains? — La folle! dit l'ouvrier. Denise, tu veux donc faire périr la dame par peur de mes griffes? Tiens! si j'étais méchant comme tu dis, la distance ne m'empêcherait pas de vous Fendre muettes toutes deux avec ce joujou!
Et il lui montra un pistolet rouillé qu'il venait de sortir de la poche de son pantalon de toile hleue. Cependant il murmurait entre ses dents : Maudites soient-elles avec leur bavardage! J'ai bien besoin de pareils témoins pour la besogne que j'ai à faire ici !
La vue du pistolet n'avait pas effrayé madame Terrai. Elle avait résolument suivi le conseil du forgeron etmaiulenant l'îlot s'avançait, quoique avec lenteur, vers lepelil golfe que nous avons décrit, parce que le vent était contraire et le repoussait vers le courant. Lorsque la barque végétale loucha au pied d'une des roches formant cap, Denise sauta dessus la première avec sa souplesse habituelle en s'aidant de la gaffe. La jeune femme, moins aguerrie à ces sortes de vaillances, hésitait à l'imiter, et le forgeron, marchant dans l'eau jusqu'à la ceinture, s'avançait vers elle, lorsque l'apparition dun nouveau personnage rendit son intervention inutile.
C'était Raoul, que le son de voix connues venait de surprendre au milieu du silence et de la rêverie, et qui ayant embrassé d'un coup d'œil toute celte scène, s'élança du haut de la roche sur l'îlot pour prendre Alice dans ses bras et lui faire traverser sans danger, sans même se
— bo —
mouiller le bout des pieds, la digue de roseaux: qui séparait l'esquif de la terre ferme.
Mais sous son élan l'îlot fléchit et recula, le vent soufflant en sens contraire de plus en plus. Aussitôt Bourrasque jeta un formidable éclat de rire, et arrachant la gaffe des mains de Denise, il s'en servit pour repousser l'île au large. — Cette fois, s'écria-t-il, je vous défie bien de lutter contre le vent qui vous entraîne au courant. — Malheureux! dit Raoul stupéfait, oses-tu bien... — J'ose toujours beaucoup en votre faveur, monsieur Raoul, interrompit Bourrasque, quoique vous ne m'en témoigniez guère de reconnaissance. — Jette-moi la gaffe, je te l'ordonne! poursuivit le jeune homme. — Vous oubliez qu'un ouvrier chassé de la forge n'est pas payé pour obéir à son contre-maître; cependant, si cela vous fait grand plaisir, je ne veux pas trop regarder à ma peine...
Il feignit de balancer la gaffe avec soin et de la lancer de toute sa force , mais soit hasard, soit maladresse volontaire, elle alla tomber dans l'eau à une certaine distance de l'îlot qui continuait à s'éloigner.
La jeune femme tendit ses mains jointes comme une suppliante vers Bourrasque :
— Je vous en prie, je vous en prie, sauvez-nous î oh! malheureuse que je suis! implore-le, Denise! qu'il ait pitié de moi! Lui seul peut nous entendre ici! je ne lui ai jamais fait de mal, il Fa dit lui-même tout à l'heure!
Aux accents de cette voix déchirante, Bourrasque
sembla involontairement tressaillir, mais il dompta bien vite ce bon mouvement et haussa les épaules en criant à Raoul :
— Bon voyage, mon gentilhomme! — Mais cet homme est donc fou! se demanda l'artiste éperdu. — Vous me 'remercierez plus tard de ma maladresse, beau contremaître! lui cria encore l'ouvrier.
Et comme Denise saisissait ses mains et cherchait à l'engager à secourir sa maîtresse, il lui dit :
— Toi, tu as ton esprit daus les nuages, j'ai pitié de toi; mais file sans retourner la tête, ou mon joujou t'apprendra à ne pas être curieuse. Si tu retournes à la maison, pas un mot sur tout ceci, ou ta vieille mère en pâtirait, entends-tu?
Et il la poussa dans le sentier en la menaçant du bout de son pistolet. Quand la pauvre fille se fut éloignée en sanglotant, terrifiée par ses menaces. Bourrasque suivit d'uD regard ironique l'îlot poussé par le vent, où l'artiste se tenait immobile, les bras croisés, le front penché, tandis que madame Terrai, adossée à un des arbres, semblait abîmée dans son désespoir.
— Voilà deux amants bien heureux de leur tête-à-tête! ?e dit le forgeron. N'importe! j'aime mieux cela. Deux vengeances pour une! C'est de la chance! Si je croyais au diable, je dirais qu'il me les a envoyés ici tous le» deux.
Vn baiser de sœur.
Cependant l'île voguait doucement sous la brise comme une corbeille embaumée. Raoul et Alice étaient réellement consternés. Ils avalent peur en effet de ce tête-àtête secrètement rêvé dans les replis les plus cachés de leurs cœurs. Ils se demandaient avec un frémissement douloureux si ce n'était pas là un piège, si ce bonheur hasardeux et inattendu ne voilait pas une trahison, si la main de Bourrasque n'allait pas les livrer aux soupçons de Terrai soudainement revenu. Mille complications terribles se pressaient et se heurtaient dans leur esprit.
Quand Raoul releva la tête, l'île était presque arrêtée au milieu de l'étang. Le calme les enveloppait ainsi que les émanations et les senteurs des arbres qui couvraient les autres îles. Le chant des oiseaux leur faisait un concert. Le vent s'était apaisé. Ce calme d'un aspect singulièrement paisible, sauvage et charmant changea le cours de ses idées et lui fit oublier le danger. Il ne vit plus dans cet incident étrange qu'une femme aimée à protéger, à rassurer, à consoler. Il ne vit plus que ce rendez-vous, convoité souvent par son imagination, qu'il n'eût pas osé réclamer au nom de son amour, rendez-vous qui, malgré les périls, avait sa poésie, et que Bourrasque lui donnait
à l'abri de tous les regards, sur celle fragile couche de terre où elle et lui se trouveraient comme séparés du monde. Il remercia presque au fond de son cœur l'impudent forgeron et s'avança vers Alice, qui le regarda avec angoisse.
— Suis-je donc tout à fait perdue, Raoul? lui dit-elle d'une voix brisée par la honte et la crainte; n'y a-t-il aucun moyen de revenir au rivage? — Non, madame, répondit-il avec effort. Il est impossible de nager à cause des hautes herbes et de la vase où le plus adroit comme le plus hardi s'engloutirait.
Madame Terrai cacha dans ses mains son visage qui se baigna de larmes.
— Mon Dieu! madame, reprit Raoul anéanti devant la douleur de la femme qu'il aimait, ma vie est à vous. J'ai peur, il est vrai, de vous laisser seule sur cet îlot, de vous abandonner... mais si voire désespoir est si profond, je puis essayer de surmonter les obstacles dont je vous parlais... Mon désir de vous sauver est trop grand pour que le ciel ne me protège pas un peu. — Oh! vous ne m'avez pas comprise, monsieur, dit vivement Alice, je n'accepterais pas si légèrement lesacriûce de votre vie... ce serait une tentative insensée, et vous ne l'accomplirez pas pour moi... Mais laissez-moi pleurer librement, car ma position est affreuse! — Oui, il est affreux, reprit amèrement l'artiste, de vous voir en péril sans que ni le courage, ni l'adresse, ni la volonté la plus ardente me suffi-
senl pour vous sauver; il est affreux de me sentir plein de force et de hardiesse, d'être prêt à me dévouer pour vous épargner la moindre douleur, et de me voir condamné à l'inaction devant votre angoisse, les mains paralysées et la volonté impuissante! — Ainsi l'honneur d'une femme est à la merci du hasard, répliqua madame Terrai accablée; un misérable comme ce Bourrasque peut s'en faire un jeu! — Oui, dit Raoul avec une expression de sombre ironie, parce qu'un contrat stupide vous a liée à un homme que vous ne pouvez aimer, votre honneur est son bien comme l'esclave est celui du maître. Votre âme, votre beauté, votre jeunesse, vous rendent digne d'être aimée à genoux par un homme supérieur, et vous êtes la ménagère d'un forgeron, qui vous prodigue son indifférence comme une insulte domestique de chaque jour. Une lâche habitude vous fait respecter cette chaîne dont l'homme garrotte vos mains délicates et votre esprit timide. — Oh! Raoul, ce sont là des paroles impures et indignes de vous! interrompit la jeunefemmeen le regardant avec d'autant plus d'épouvante que ces phrases audacieuses ne vibraient pas seulement à ses oreilles, mais s'insinuaient dans son cœur si amoureux d'indépendance, si altéré de sympathies. — Chose étrange! poursuivit le sculpteur avec une sorte de violence passionnée, nous sommes réunis, seuls ici, bercés par le flot sous la voûte du ciel, et ce qui devrait être un bonheur vous épouvante comme un crime! Je suis heureux de vous voir ainsi
— ao —
librement, seul, sans être jalousé par des regards rivaux, et je dois me reprocher cette joie comme une trahison! Si vous n'étiez pas la femme de M. Jacques Terrai, cette solitude, qui vous paraît dangereuse, pourrait être un paradis. — Oui, si nous étions libres tous deux, murmura Alice, nous pourrions l'admirer ensemble, d'un cœur calme et sans remords. — Vous l'avouez, n'est-ce pas, madame? reprit impétueusement Raoul. Ah! c'est que la nature nous a réellement unis et marqués l'un pour l'autre, c'est que sur quelque objet que se fixent mes regards et que se porte mon esprit, je ne vois que vous, je ne pense jamais qu'à vous! — Mon ami, ne caressons pas plus longtemps de telles chimères, répondit-elle. Je crois à la smcérilé de votre affection, je crois que vous saurez la préserver d'entraînements coupables, mais il faut éviter pour cela de nous complaire dans des suppositions dangereuses et ne pas oublier que madame Terrai ne peut jamdis être Alice pour M. Raoul de Vaumeillan.
Le jeune homme la regarda avec un sourire d'étonnement.
— Mais, madame, reprit-il, ce que j'aime, ce n'est pas ce qui attirerait l'attention vulgaire des autres hommes, ce n'est pas la forme de votre visage, la couleur de vos cheveux, l'azur de vos yeux et la grâce de votre démarche : c'est votre âme que je recherche en vous. Laide ou défigurée, il me semble que je vous aimerais de même. Depuis la nuit de Gœtlingue, votre image m'a partout suivi.
tandis que vous m'aviez sans doute oublié. Je n'ai pas fait un pas sans vous avoir pour compagne de route, pas admiré un site sans regretter que vous ne partagiez pas ma découverte. Les plus beaux arbres ne me semblaient avoir d'autre utilité que de vous abriter de leur ombre, les plus belles fleurs que de se grouper en bouquets à votre corsage. Un jour, dans mon voyage, j'aidai à combattre et à éteindre l'incendie d'une grange où j'avais dormi sur la paille : des femmes criaient aux fenêtres : mon courage redoubla, et j'appuyai une échelle contre le mur enflammé, car je rêvai que vous priiez peut-être Dieu, toute tremblante, derrière ce mur, et que j'allais vous chercher et vous emporter dans mes bras, doux et inespéré fardeau! Je sauvai une de ces femmes, et je ne m'éloignai qu'à regret des décombres brillants pour regagner le sol où mon rêve allait cesser et s'évanouir. Oh! Alice, comme je vivrais bien dans cette solitude, devant tout mon bonheur à l'amour, loin de l'envie des hommes, mettant mon âme entière en vous, et devenant pour vous l'univers!
Madame Terrai fixa sur lui un regard plein de tristesse, de reproche et de douleur.
— Raoul, lui dit-elle, vous m'estimez donc bien peu que vous osez me faire entendre des aveux insensés et criminels! Si vous m'aimiez, vous ne chercheriez pas à verser dans mon cœur comme un poison enivrant et mortel ces paroles d'amour. Songez au devoir, mon ami, et ne in€ faites pas repentir d'avoir placé ma confiance eu vous.
Soyez pour moi un véritable frère. Au lieu de ni'entraîner au gouffre, venez â l'aide de ma faiblesse; soulenez-moi d'une main ferme dans le sentier que je ne dois pas quitter. \e soyez pas le tentateur, mais l'ange gardien. Songez à ce que vous attendriez de moi si j'étais votre femme, à quel prix j'aurais votre estime, à quel prix vous m'honoreriez dans votre cœur. C'est à celui qui m'aime réellement à me sauver et non à me perdre. Et, je vous le répète, Raoul, je crois en votre amour et je m'y appuie.
L'artiste avait écouté Alice avec un sombre dépit.
— Oh! vous n'avez pas besoin de mon appui, madame, répliqua-t-il. Mon délire n'a pas été contagieux pour vous. Je vous ai aimée, parce que j'avais cru deviner les mêmes sympathies dans nos pensées et nos sentiments, parce qu'il me semblait que vous deviez répéter tout bas au fond de votre cœur les paroles qui s'échappaient de mes lèvres. Je me suis trompé sans doute. Vous êtes la femme de M. Terrai, l'honnête maître de forges, et ce bonheur vous suffit. Je dois désormais réprimer ces élans désordonnés de mon âme qui sont, à vos yeux, aussi criminels qu'ils eussent été légitimes avant l'heure où par une simple signature, insouciammenl donnée, vous enchaînâtes voire liberté et votre cœur à M. Terrai! J'obéirai, madame. — Raoul, si j'avais été votre femme, et que j'eusse écouté les protestations d'amour d'un autre homme, ne m'auriez-vous pas méprisée, dites? insista Alice avec UJ3 naïf élan de fierté, mais les yeux mouillés de larmes.
— Si vous aviez été ma femme! s'écria le jeune homme avec un transport passionné. Oh! pourquoi faire briller à mes yeux ce décevant mirage? Croyez-vous que j'aurais compris comme M. Terrai mes devoirs de mari? Vous anrais-je enfermée dans la prison du logis pour aller débattre loin de vous je ne sais quels intérêts vulgaires? Non, je n'aurais pu vous quitter. Suivant votre désir, je vous aurais jalousement gardée dans la solitude où j'aurais été glorieux de vous montrer à tous comme un trésor envié. Au lieu d'un maître, vous auriez eu un esclave prosterné devant le moindre de vos caprices!
Madame Terrai commençait à prêter plus complaisamment l'oreille à la séduction de ces entraînantes paroles. Cependant son caractère fier et généreux lui fit répondre vivement :
— Je n'aime ni les esclaves ni les despotes; je veux l'égalité et l'indépendance dans l'amour; quant au monde, je le crains pour le bonheur, c'est lui qui le gaspille et le ruine par envie. — Tant mieux, car je ne l'aimerais que si vous l'aimiez, reprit le sculpteur, qui, s'apercevanl qu'il avait dépassé le but avec cette nature loyale et franche, voulut revenir sur ses pas. Ce que je rêve, moi, c'est un humble atelier où vous ne me quitteriez pas, car mon âme vit hors de moi, elle vous suit et je sens un vide immense en votre absence. Votre regard protégerait et encouragerait mon travail. Au bout de ma tâche, je quêterais un de vos sourires pour ma récompense. L'hiver, au coin da
Paire, nous mêlerions nos pensées d'avenir, nous remonterions le cours des jeunes années en remerciant Dieu de nous avoir donné l'un à l'autre. — Ce pouvait être là notre vie, en effet, soupira Alice. — Voilà ce que je préférerais au vain luxe du monde, continua Raoul avec chaleur, aux chevaux fringants, aux loges de théâtres, aux bals, k la gloire et aux acclamations de la foule. — A la gloire mêmeî est-ce bien vrai? demanda la jeune femme avec un sourire de doute. — Mais cette gloire, reprit-il, combien je serais plus fier encore si je la devais à l'encouragement de votre présence, si elle m'arrivait grande et légitime, et qu'elle me permît de vous donner une aisance gagnée par les journées laborieuses, sans être forcés de nous quitter et de sacrifier aux exigences du monde! — C'eût été un bonheur trop grand, mon ami! murmura madame Terrai.
L'artiste laissa échapper un mouvement d'orgueilleux triomphe dont elle ne s'aperçut pas. Il s'approcha d'elle et saisit sa main :
— Oh! laissez-moi, croire, Alice, que l'avenir est à nous et le passé un mensonge. S'il m'était donné de vivre ainsi, votre main dans la mienne, je n'aurais plus rien à demander au ciel, et pendant l'éternité, je n'aurais pas un moment de regret ou d'ennui. — Raoul, ayez pitié de moi, dit la jeune femme en cherchant à dégager sa main. Songez que je suis forcée d'entendre vos paroles, contre ma volonté. N'abusez pas de cette contrainte du hasard.
Soyez généreux et ne m'avilissez pas à mes propres yeux et aux vôtres. Ne cherchez pas à égarer mon cœur. Vous savez que je veux être fidèle à mon devoir comme un homme loyal qui a prêté un serment et qui veut le tenir, au risque de sa vie. Celte probité que vous exigez de l'orgueilleuse force de l'homme, respectez-la chez une pauvre femme qui vous implore.
Raoul lâcha la main d'Alice avec un geste de colère et de douleur.
— Ainsi, madame, dit-il, vous invoquez mon amour contre moi afin de me repousser comme si j'étais un danger pour vous. Mais mon amour est d'un frère et veut vous servir d'égide et de protection. Que devez-vous à cet homme dont vous portez le nom? L'honneur de ce nom. Mais le croyez-vous donc en péril, madame? Je vous défendrai contre tous et contre moi-même, si vous êtes confiante en moi. Pourtant je le hais, ce Jacques Terrai, car je suis égoïste; je voudrais que tu ne lui doives rien à cet homme, et que tu me doives tout à moi, Alice! ne suis-je pas envieux du vent qui caresse ta chevelure et du flot endormi qui te berce? Comment ne deviendrais-je pas fou de douleur en te voynnt recevoir de ton mari un de ces baisers sacrilèges non sanctionnés par l'élan du cœur! — Vous êtes injuste, Raoul, dit Alice violemment émue de cette fougue passionnée; vous savez mes tortures. Mais oubliez-vous que j'ai accepté de plein gré M. Terrai pour mari? Ce n'est pas un vieillard sans âme qu'une famille
opiniâtre et cupide m'a imposé comme à tant d'autres victimes. S'il s'agit d'une chaîne, c'est moi-même qui l'ai rivée à mon cœur. Si désormais ma vie doit être vide et perdue, c'est que j'acquitte une dette et qu'il serait lâche de tromper la confiance de celui à qui j'ai presque offert ma main. — Ainsi, pour vous, madame, reprit le sculpteur avec un accent plein d'amertume et d'ironie, le cœur est comme une marchandise. Vous voulez soumettre aux froids calculs de la raison ces élans irrésistibles, ces orages dont la vie dépend. Mais c'est vouloir arrêter par une digue de sable le flux de l'Océan! C'est entreprendre une lâche puérile et hasardeuse, madame. Nous autres, artistes, bohémiens du ciseau, de la plume ou du pinceau, nous ne transigeons pas si facilement avec les exigences du monde. — Mais qu'exigez-vous donc,monami,pour croire à mon affection? demanda la jeune femme désespérée des doutes et des reproches de M. de Vaumeillan. — Vous voulez que je vous parle franchement et à cœur ouvert, n'est-ce pas, Alice? répliqua le gentilhomme. Trêve donc à ces paroles équivoques dans lesquelles chacun de nous enveloppe et cache sa pensée, et abaisse son caractère. M. Jacques Terrai a eu tort d'accepter votre dévouement, puisqu'il n'était pas certain d'assurer votre bonheur, ce bonheur moral que ne donnent ni l'or ni les diamants, mais la sympathie des âmes. Il a surpris votre cœur généreux et confiant au profit de son amour égoïste; il vous a garrottée d'un lien; ce lien, vous avez le droit de le
rompre, et de ne pas repousser l'homme qui vous aime véritablement. Quant à ces mots d'amitié et de sympathie que nous échangions, ce sont des mensonges, des fictions indignes de nous.
Je ne vous aime pas comme un frère, Alice. Pour tous deux peut s'ouvrir encore une vie de bonheur complet, une vie qui fasse cesser ce rêve, cet ennui profond qui vous consume comme une agonie incessante. Voulez-vous reprendre votre liberté? Au lieu de cette lâche inquiétude qui ride nos fronts, qui nous éloigne l'un de l'autre, nous resterions les mains unies, les regards confondus, heureux par nous-mêmes à jamais!
Et comme la jeune femme ne répondait pas, il s'approcha d'elle et lui reprit les mains; elles étaient glacées. Il la regarda : elle était blanche comme la neige et frissonnait comme saisie de froid. C'est que pendant cet entretien le soleil avait disparu, que la brume s'était levée comme un voile sur l'étang et les marais, de plus en plus épaisse et pénétrante, et que Raoul, tout entier à sa passion, n'avait rien remarqué de ce changement funeste. Il s'aperçut alors qu'Alice, silencieuse, immobile, n'avait pas fait entendre une plainte, mais qu'elle était légèrement vêtue; qu'une simple écharpe couvrait ses épaules et que ses pieds trempant dans l'eau dont l'île flottante s'imprégnait sans cesse devaient être engourdis et gonflés. Il poussa alors une exclamation de douleur et d'effroi el s'écria :
— Aveugle que j'étais! vous souffrez, Alice, et je ne le voyais pas, et je vous parlaiscomnie un insensé de mon amour! Oh! ce misérable Bourrasque, avoir osé vous exposer à subir ces miasmes, ces émanations malsaines, et m'avoir fait le témoin impuissant de votre souffrance! et pas un mot de reproche ou de plainte n'est sorti de vos lèvres! — A quoi bon? murmura-t-elle. Ces vapeurs glaciales n'atteignent que mes membres. C'est là une moindre torture que d'entendre vos paroles, Raoul. Ma présence ici suffit déjà à me déshonorer aux yeux du monde; mais vos discours, mon ami, juslifleraient la calomnie, car en les écoutant, je me déshonore à mes propres yeux.
Le jeune homme ôta son caban de pèche et en couvrit soigneusement les épaules de madame Terrai, qu'il regarda avec un attendrissement inexprimable sans oser lui répondre. Elle ne se sentait plus la force de bouger, tant l'humidité glaciale avait comme paralysé son corps. Le vent avait augmenté, il sifflait et grondait avec éclat, faisant écumer les vagues et ballottant Tîlot d'une façon menaçantejloutes les autres îles commençaientà se séparer, à s'entre-choquer, et à se disperser comme les vaisseaux d'une escadre, spectacle tout à fait étrange, et les arbres courbaient et froissaient leurs branches sous la rafale avec un frémissement sonore.
Raoul errait désespéré sur cet étroit espace où ils étaient emprisonnés.
— Et au milieu de tous ces bruits de la nature, disaitil, pas une voix humaine, pas un être vivant! Si j'appelais au secours peut-être quelqu'un nous entendrait-il. — Prenez garde, Raoul, répliqua la jeune femme, celui qui viendrait serait pour nous un juge. Songez au scandale, à la honte dont je serais publiquement flétrie, hélas! folle que je suis! Peut-être Bourrasque a-t-il déjà parlé, et l'opprobre est-il irréparable.
Et des larmes brûlantes sillonnèrent ses joues pâles. Mais Raoul, au lieu d'être ému de ces paroles, en fut sourdement irrité.
— C'est juste, madame, reprit-il; être sauvée en ma compagnie, ce serait une chose honteuse et déplorable, mais rassurez-vous, ma vie vous appartient; et si nous devons être surpris ensemble sur cet îlot, au premier appel d'une voix, au premier signe d'un secours humain, je descendrai vivant dans ce gouffre qui ne rend pas ses victimes, et on ne retrouvera pas de cadavre dénonciateur. Vous voyez que je pourrai encore vous être bon à quelque chose, dès que je serai assuré de votre salut.
La malheureuse femme fut saisie d'un tremblement soudain à ces cruelles paroles; une rougeur pourprée se plaqua à ses joues; elle essaya d'étendre ses mains vers le jeune sculpteur, elle voulut répondre, et ses lèvres tremblantes ne pouvaient proférer les mots confus que lui inspiraient une noble indignation et la blessure de son cœur.
— Raoul! Raoul! dit-elle enfin d'une voix entrecoupée et déchirante, voilà donc comme vous me jugez, assez lâche, assez égoïste, assez peureuse de la calomnie pour acheter mon honneur au prix de votre vie! Mais si je liens à être honorée par tous, c'est pour l'être par vous, Raoul, car je tiens plus à votre estime qu'à celle du monde entier, et si je vous avais perdu, que m'importerait la vaine considération du monde, que m'importerait la vie?
A cet aveu arraché du cœur par la passion, Raoul fut saisi d'une de ces joies profondes qui touchent à l'extase; il s'agenouilla devant Alice, et embrassant ses mains, il y laissa tomber une larme ardente en disant : Pardon, pardon, Alice, mais vraiment j'étais fouet je ne mérite pas tant de bonheur.
Effrayée elle-même de son imprudence, la jeune femme reprit timidement :
— N'est-ce pas, mon ami, vous serez jaloux de justifier la confiance que je mets en vous, car je ne vous fatiguerai plus de mes craintes et de mes reproches. — Je la justifierai, s'écria l'artiste, en mourant pour vous sauver l'honneur, Alice. C'est ainsi seulement que je pourrai être digne de vous. — Vous, mourir! répliqua-t-elle. Non, si vous m'aimez; ne comprenez-vous pas que je ne puis vous laisser mourir? Ai-je si bien pu cacher toute trace de celte épouvante? Je ne veux pas déserter mes devoirs d'épouse, Raoul, mais j'ai besoin de votre pré-
sence, il faut que je sente voire affection veiller sur moi. Raoul, ne m'abandonnez pas et laissez-moi vous donner un baiser de sœur. Vous verrez bien que loin de vous craindre maintenant, je n'espère qu'en vous pour m'aider à tenir saintement mes serments.
Et se penchant vers lui, elle imprima un chaste baiser sur le front brûlant du jeune homme.
Un baiser d'amant.
Raoul tressaillit sous ce baiser et sentit la flamme courir dans ses veines.
— Oh! repousse-moi, Alice, plutôt que d'avoir en moi cette confiance qui me tue! — Je le connais, mon ami, tu ne trahiras pas, lu ne voudras pas avilir et perdre celle que tu aimes! — Autrefois je t'ai aimée comme on adore les anges dans ses rêves; te voir de loin, te parler dans ma pensée, c'était là mon bonheur. Puis, quand j'ai vu dans le pavillon que nos cœurs et nos regards se répondaient, que nous sentions ensemble les mêmes choses sans nous le dire, j'ai voulu te fuir; mais me séparer de toi m'était devenu impossible. Jesuisresté. Je t'ai avoué mon amour, et la résistance a irrité le feu de mon cœur. Mais à cette heure que lu m'écoules sans colère et sans peur, que tu te fies à mon honneurje croirais l'outrager comme
un lâche si je n'obéissais à ta prière comme à un ordre sacré. — 0 noble et cher Raoul, comme tu me rends heureuse! il me semble que je renais à la vie, que je vois le ciel pour la première fois, que tout mon être sent avec plus de chaleur et de puissance! Maintenant je puis penser à mon mari sans remords, car je suis sous la sauvegarde d'un frère!
Le jeune sculpteur contemplait sa maîtresse avec adoration en rechauffant ses mains d'un souffle ardent.
— Helas! si cet instant de bonheur pouvait s'éterniser, Alice, mais non; bientôt il faudra nous séparer. Oh! comme nous regretterons cette heure radieuse de liberté, car elle ne viendra plus jamais. Sois bénie, petite île charmante oîi nous avons aimé et souffert! Ailleurs nous serons tous deux bien malheureux désormais, mon Alice! Nos cœurs resteront unis : mais nous serons séparés, obligés de veiller sur nos regards, nos gestes, nos paroles, qui pourraient trahir le trouble et répanchement de nos âmes. Je t'aimerais mieux absente et morte, que me souriant au bras de ton mari, sais-tu bien, Alice? Absente, j'espérerais le revoir. Morte, ah! j'espérerais bien te rejoindre, et je ne souffrirais pas de le savoir mallieureuse et profanée par Tamour d'un autre homme. Mais te voir par moments, te parler avec une apparente liberté, froidement, respectueusement, faimer avec folie et te savoir perdue à jamais pour moi, ah! c'est là un intolérable supplice! — Dieu nous a fait celte destinée, mon ami, dit tristement Madame Terrai.
Raoul jeta des yeux égarés sur les vagues qui venaient se briser sur l'îlot et poursuivit d'une voix sombre :
— Il n'y a qu'un moyen pour que ce ne soit pas moi qui le perde, mais cet homme, c'est de mourir ensemble. Oui, il y a des moments où je suis tenté de t'arracher à Jacques Terrai et de te réunir à moi pour toujours en l'entraînant sous cette eau profonde. L'occasion nous est propice et il suffit d'un geste. A cette heure, je t'aime, Alice, et je n'ose te presser dans mes bras par respect pour le serment qui t'enchaîne à cet homme, mais la mort ne nous tiendrait-elle pas quittes de tout devoir envers lui? Ohî comme je comprends de plus en plus tout le bonheur d'être ensemble, et tout ce que je perdrai quand ton mari t'aura séparée de moi! Comment résister à cette horrible tentation? Me repousseras-tu encore, Alice, si je te supplie de concentrer dans une heure d'extase cette longue vie de bonheur que nous rêvions en vain? — Je ne crains pas de mourir, dit la jeune femme épuisée par tant de secousses.
Raoul se leva brusquement.
— Oui, continua-t-il avec agitation, c'est le moyen de finir ces tourments trop violents que j'endure. Pendant quelques instants qui résumeront tout ce qui nous reste à épuiser des félicités humaines, tu auras été belle et souriante pour moi seul, je me serai enivré seul de tes douces paroles et de tes doux regards, à l'abri du monde curieux et de l'envie des hommes... Nous nous avoue-
— Tarons notre amour sans remords^ puisque nous nous punirons aussitôt de ce grand crime par une mort volontaire. Cette heure nous est encore donnée pour accomplir ce dessein. Passé cette heure, nous serons séparés! Toi, Alice, esclave qui n'a que la liberté de mourir, tu retomberas sous la chaîne du maître, et moi, je serai condamné à vivre seul, d'une vie qui sera une mort lente, une agonie affreuse et incessante. Vivants, la société impitoyable nous sépare et nous défend le bonheur. La mort nous unit et m'ôte la douleur de te laisser à un autre homme. — Mon ami, le ciel nous protège et nous favorise, dit Alice avec un calme sourire, car la brume s'épaissit, le vent agite les eaux avec un bruit sinistre, et l'île s'enfonce de plus en plus, submergée par les flots qui s'y jettent.
Mais en voyant le danger réel, menaçant, terrible que courait sa maîtresse, le sculpteur oublie, comme un rêve, le projet sinistre que lui avait fait concevoir l'emportement de sa passion.
— Maudit soit mon égoïsme féroce! s'écria-t-il d'une voix amère et douloureuse. Voilà donc ce que mon amour l'aura offert? une mort silencieuse et cachée, à loi que Dieu avait faite belle et rayonnante pour vivre de longs jours! Oui, celte île va sombrer sous nos pieds. El c'est mon poids qui la fait pencher et vaciller ainsi; c'est moi qui vous perds, Alice. Oh! à tout risque, je veux essayer d'aborder à une de ces îles plus grandes que le vent a sans doute rapprochées de nous.
Et il se pencha sur le bord; mais la jeune femme le retint avec force : Non, restez, Raoul, j'aurais trop peur de mourir seule. Pourquoi nous quitter à ce moment suprême? Il faut attendre la mort avec calme et ne pas la chercher dans une chimérique espérance de salut; elle nous fait libres, elle nous dégage de nos liens avec le monde; il est doux de partager le même danger, de partager la même agonie; cette mort silencieuse et cachée, je la trouve belle, et j'aime ces flots qui vont nous servir de linceul, parce qu'ils semblent dire à nos cœurs de se parler à voix haute et de ne plus rien craindre en ce monde.
L'ile s'enfonçait sous une couche d'eau plus haute. Les racines, qui soutenaient un sol végétal, s'affaissaient et se disjoignaient, et le flot allait bientôt atteindre les genoux des deux amants.
— Oh! moi qui te parlais tout à l'heure de mourir, s'écria Raoul, je sens une angoisse indicible à voir la mort s'approcher de toi! — Et moi je l'accueille avec joie, mon ami, parce qu'elle dénoue les nœuds de la terre et qu'elle me permet de t'avouer sans honte et sans rougeur, comme en présence de Dieu, que je t'aime de toutes les forces de mon âme! — 0 ma bien- aimée, dit-il en l'élreignant de ses bras, c'est donc à l'heure où ton âme s'échappe vers moi que je vais te perdre, car ton visage est glacé et tout ton corps est agité d'un frisson mortel. — Remercie Dieu, Raoul, murmura Alice en s'abandonnant
à son étreinte, de nous avoir envoyé cette mort imminente, car sans elle j'aurais encore lutté et tu n'aurais pas su mon secret. '— Oh! mais quelqu'un viendra à notre aide! dit le jeune homme. Dieu doit veiller sur ses anges. Je te sauverai, Alice. Malgré la brume et la nuit, je veux me jeter à la nage et t'entraîner avec moi jusqu'à ce que nous rencontrions une de ces îles. Ne te semblel-il pas que déjà le vent s'apaise et que les flots sont moins irrités?
Les rayons rougeâtres de la lune percèrent en ce moment le brouillard, qui devint moins opaque.
— Oh! je. ne voudrais pas vivre après cette heure d'extase et d'amour, dit x\lice. Vienne la mort maintenant que lu sais, Raoul, que mon cœur n'a jamais battu que pour toi.
Uue brusque secousse fit soudainement trembler et pencher l'îlot d'un côté : il venait de toucher une autre île assez vaste qui s'étendait jusqu'au rivage. La jeune femme crut que c'en était fait, et regardant tour à tour le ciel et Raoul qui la gardait dans ses bras :
— Que Dieu nous pardonne, mon ami, dit-elle d'une voix grave et douce, et qu'il ne nous sépare pas dans l'autre vie.
Mais le sculpteur n'était pas homme à désespérer si facilement.
— Il n'est pas dit que nous devions échouer au port, s'écria-t-il.
Et sentant Tilot sombrer tout à fait, comme il venait de mesurer de l'œil la distance qui les éloignait de l'autre île, il s'y élança d'un bond avec son cher et précieux fardeau, et se cramponna aux branches d'un saule penché sur le bord.
Dès qu'il sentit ses pieds s'appuyer sur un terrain plus solide, il poussa un cri de joie, et rapprochant son visage de celui d'Alice avec un transport si passionné que leurs lèvres se touchèrent dans un baiser presque involontaire qui fit tressaillir la jeune femme comme au contact d'un fluide électrique, il lui dit d'une voix vibrante :
— Tu ne mourras pas, ma bien-aimée! tu ne mourras pas!
Au même instant,à travers les sifflements et les plaintes du vent, un cri humain, cri lamentable et prolongé, cri de détresse et d'appel vint frapper les oreilles des deux amants qui oubliaient le monde.
Ils furent saisis de terreur.
— Est-ce un malheureux qui se noie? dit M. de Vaumeillan.
Ils écoutèrent encore; le vent gémissait toujours et mêlait ses bruits aux accents étouffés qu'ils croyaient parfois entendre.
Tout à coup le son d'une cloche retentit dans le silence; mais ce son fêlé était terrible, brusque, saccadé, lugubre, sinistre.
— La cloche maudite de l'crniitage, dit Raoul, à cette
heure! Oh! il se passe là-bas quelque chose d'affreux! 11 se lut pour écouter. Les dernières vibrations de la cloche s'éteignirent. Les deux jeunes gens se regardèrent, épouvantés de la même pensée. Une frayeur superstitieuse avait chassé l'amour de leurs cœurs.
— Dans le pays il n'y a pas un ouvrier ni un paysan qui oserait toucher à celte cloche, dit Raoul. — A-t-elle sonné d'elle-même sous la violence du vent? dit Alice. C'est peut-être un présage fatal par lequel Dieu a voulu nous avertir.
Le jeune homme ne répondit pas. Le remords remplaçait la passion dans leurs âmes. Ils se sentaient coupables. Ils s'étaient laissé entraîner par l'amour, lorsqu'ils voyaient la mort devant eux, mais la mort n'était pas venue pour les absoudre comme une expiation souveraine.
Madame Terrai se mit à pleurer silencieusement, et ce fut en vain que Raoul essaya de retrou\'er des paroles chaleureuses pour la rassurer; l'accent de la conviction ne les animait plus. Une inquiétude insurmontable le dominait et le rendait froid et embarrassé. Sa mobile imagination d'artiste, qui le faisait brave jusqu'à la folie devant un danger réel, était paralysée par ce glas lugubre et mystérieux.
Un quart d'heure se passa dans cette inertie.
Enfin il s'écria :
— Ne vous a-t-il pas semblé encore entendre un gé-
niissement, Alice? Oui, n'est-ce pas? Eh bien, pourquoi restons-nous froidement à cette place, oiî mon amour paraît devenir pour vous un sujet de honte et de larmes? Tâchons de nous diriger vers la croix de l'émigré; là, nous aurons sans doute l'explication de ces cris de détresse qui nous ont arrachés au plus doux des rêves! — Vous avez raison, mon ami, dit Alice d'une voix entrecoupée. Marchons, marchons sans perdre de temps!
Le sculpteur cassa une branche d'arbre qui devait lui servir à sonder le terrain de ces alluvions perfides, et soutenant les pas chancelants de la jeune femme, il s'avança le plus rapidement possible dans la direction de l'ermitage.
L'orage s'était enfin apaisé et le silence n'était guère interrompu que par une brise qui chassait la brume. Les nuées sedéchiraientpour laisser entrevoir, dans le ciel, de larges pans d'azur étoile. La lune, encore trouble et voilée de vapeurs rougeâtres, jetait une lueur mélancolique sur l'étang.
N'entendant aucun nouveau bruit, à mesure qu'ils se rapprochaient du lieu sinistre, Raoul et Alice, se pressant convulsivement la main, cherchaient à se rassurer. Ils eussent voulu rire de la terreur qui faisait frissonner tous leurs membres. Ils purent enfin franchir la berge de l'étang, mais lorsque le jeune homme dit à madame Terrai : Je savais bien, Alice, que je vous sauverais! elle le regarda avec une sorte d'égarement et lui répondit d'une voix sourde : Vous me croyez donc sauvée, Raoul!
>'on, je ne suis pas sauvée, mais perdue; je serais sauvée si j'étais morte!
Le hardi gentilhomme n'osa répondre: il suivit le sentier qui côtoyait l'étang, et bientôt atteignit les haies de mûriers qui montaient au haut de la roche de l'ermitage. Il recula tout à coup en voyant sur le sol une traînée de sang, à la clarté plus distincte de la lune, et s'élança préciptamment jusqu'au somment où s'élevait la croix.
La jeune femme recula d'épouvante, les mains jointes :
— Misérable que je suis, s'écria Raoul, pourquoi aije tant tardé à accourir ici! j'aurais pu sans doute empêcher ce crime! — Oui, reprit Alice, si au lieu de chercher à me rassurer par de vaines paroles d'amour, vous eussiez écouté celte cloche comme une voix qui nous avertissait de nous séparer et qui vous disait de sauver cet homme, Dieu nous eût peut-être pardonné!
Ils s'avancèrent encore pâles et mornes. Raoul s'agenouilla et se pencha vers le cadavre; mais aussitôt, les yeux hagards, il s'écria en étendant vers Alice ses mains frémissantes pour repousser madame Terrai :
— >"approchez pas, Alice, n'approchez pas! s'écriat-il. — Vous le connaissez! malheur! quel est cet homme? répliqua la jeune femme avec effroi.
11 se releva vivement et voulut l'entraîner violemment loin du cadavre en disant :
— Éloignons-nous! un tel spectacle n'est pas fait pour les yeux d'une femme! Je reviendrai seul ici.
— Mais je veux le voir, face à face, je le veux voir! répliquait-elle avec force, car une horrible idée venait de passer comme la foudre dans son esprit.
Et se dégageant impétueusement de l'étreinte de son amant, elle vint jeter un regard avide et plein d'angoisse sur le corps étendu au pied de la croix.
C'était Jacques Terrai inanimé, sanglant, le front pâle, les mains roidies.
— Jacques! s'écria la malheureuse avec un sourire d'idiote, mon mari! Oh! le châtiment ne s'est pas fait attendre! Il nous voyait, il nous entendait, il nous maudissait! Quel témoin et quel juge! Oh! comme vous m'avez sauvée, Raoul!
Et elle s'alTaissa à terre, accablée par le remords et le désespoir.
— Levez- vous, Alice, dit le jeune homme en lui prenant doucement la main.
Elle lui laissa sa main inerte, mais ne bougea pas.
— Nous poursuivrons le meurtrier, conlinua-t-il. — Et de quel droit, répliqua-t-elle, oserons-nous le poursuivre et l'accuser, nous, plus coupables que lui, qui devrions courber noire front dans la poussière? Il lui a pris sa vie, nous lui avons pris son honneur, qui lui était plus cher que sa vie. L'assassin s'est contenté de son sang; à nous, il nous a fallu sa honte. Oh! je ne l'abandonnerai plus; je resterai près de lui. Vous ne m'arracherez pas d'ici! — Mais attendez, Alice, interrompit Raoul, qui,
penché sur le corps, ne cessait de l'examiner altentivement, il me semble que son pouls bal faiblement sous ma main. — N'essayez pas de me tromper, dit-elle. Mais s'il y a réellement espoir de le sauver, j'aurai encore assez de volonté et de forces pour le transporter celte nuit jusque dans sa maison. — Vous, pauvre femme, vous succomberiez à Id tâche, et le contact de ce corps inanimé vous glacerait, répondit Raoul, qui venait d'enlever l'habit du maître de forges, d'étancher le sang de sa blessure et de la bander avec des mouchoirs. — Vous dites vrai, Raoul, murmura Alice, je n'ose plus même regarder mon juge. Il me semble que ses yeux fermés me menacent et cette main étendue m'épouvante plus que des paroles de colère et de mépris.
Le sculpteur chargea avec un frissonnement d'horreur le corps de Jacques Terrai sur ses épaules, et les deux coupables reprirent à pas lents le chemin de la forge, inquiets du moindre bruit et n'osant plus échanger un regard ni une parole.
I>a eloche.
Nous allons maintenant raconter le plus brièvement possible les détails de cette catastrophe. Depuis son expulsion de la forge. Bourrasque errait
dans la campagne, craint de tous, repoussé par les plus hardis, accueilli par les timides; décidé à une vengeance sommaire et terrible, il épiait le retour du maître de forges, et chaque jour il parcourait la route sur laquelle ce dernier devait nécessairement passer. ^
Jacques Terrai ayant terminé avec assez de bonheur les affaires qui avaient causé son absence, et ne pouvant résister à son impatience de revoir Alice, était parti un jour plus tôt qu'il ne l'avait annoncé.
Bourrasque, après avoir lancé au large l'îlot qui portait Alice et Raoul et chassé Denise, s'était avancé sur la route jusqu'à un quart de lieue de l'étang.
Il se trouvait dans une cavée ombragée par des arbres qui faisaient voûte au-dessus de sa tête, lorsqu'il entendit le galop précipité d'un cheval. Il s'arrêta et se mit à rire.
— L'ennemi s'approche, se dit-il. Je le sens au tressaillement de joie qui me resserre le cœur. Je pourrais le tuer tout de suite, ajouta-t-il en secouant son gros bâton noueux, mais son âme ne souffrirait pas.D'ailleurs,ce n'est pas l'ouvrier Bourrasque qui veut se venger aujourd'hui du maître de forges Terrai. Souvenons-nous de M. de Favières, le gentilhomme, et de Jacques le péonî
Son visage prit alors une expression calme et froide, presque digne. Lorsque Terrai, arrivant à quelques pas de lui sans l'avoir aperçu à cause de l'obscurité de la cavée, vit tout à coup un homme se dresser devant lui au beau milieu du sentier, il n'eut que le temps de crier :
— Détournez -vous î
Mais déjà l'ouvrier avait frôlé de son bâlon les naseaux du cheval, qui se recula effarouché.
— Que veux-tu, misérable'^ demanda le maître de forges, qui pensa avoir affaire à quelque rôdeur de nuit. — Vne seule chose, répondit Bourrasque. — De l'argent, n'est-ce pas? Mais j'ai hâte d'arriver. Prends et livre-moi passage.
Et Terrai lui jeta une bourse qui effleura son visage. L'ouvrier ne se baissa pas pour la ramasser, mais ses yeux jetèrent un éclair rapide et il répondit d'une voix brutale :
— Merci! c'est bon pour vous, maître Terrai, d'être un voleur d'argent. Une mine d'or, moi, ne me tenterait pas si elle était le bien d'autrui!
Le maître de forges tressaillit d'une émotion singulière.
— Je reconnais cette voix, dit-il précipitamment. — Tu l'as entendue assez souvent, Jacques Terrai, répliqua le bandit, 3Iais assez causé! voici ce que moi, Bourrasque, j'ai à te proposer. Tu vas descendre de cheval; j'ai deux pistolets sur moi. Je pourrais t'assassiner; mais je ne suis pas un lâche et je veux bien te faire l'honneur d'un duel. Nous allons nous battre ensemble, mais au dernier sang, entends-tu bien! — Me battre avec un de mes ouvriers que j'ai chassé, aux acclamations de tous ses compagnons! dit M. Terrai d'un ton d'ironie dédaigneuse, mais il faudrait pour cela que je sois devenu fou! — Je ne me suis pas toujours nommé Bourrasque, s'écria le
forgeron, et je le fais honneur, maître Terrai, en t'acceptanl pour adversaire; je ne veux pas déshonorer mon véritable nom en raccolanl aux haillons qui me couvrent, et je le tiendrai caché; mais si tu refuses mon défi, je porterai la main sur toi, et alors peut-être... — Alors, je me défendrai, interrompit le mari d'Alice, comme un homme de cœur assailli par un brigand; mais nous ne nous battrons pas ensemble en égaux et en gens d'honneur, — Et si je te traitais de lâche, reprit avec fureur l'ouvrier, car c'est le seul nom que mérite celui qui refuse un combat loyal...
La voix de Terrai trembla légèrement en répondant :
— Ton insulte ne me touche pas, car elle est lâche elle-même comme une calomnie. Tu m'as vu calme et résolu devant la chaudière bouillante de la forge, et toi, je t'ai vu te retirer devant mon ordre et me menacer! Tu n'as aucun moyen, tu le vois, de me contraindre à te satisfaire.— Peut-être! reprit Bourrasque avec un rire acre et insolent; lu as hâte, je vois, de retourner auprès de ta jeune femme, qui est si belle et qui t'est si chère. Mais sois donc patient. Tu as bien du temps devant toi, car à cette heure lu ne la retrouveras pas au logis! — Infâme! s'écria vivement Terrai, Alice aurait-elle été victime de quelque scélératesse tramée par toi! — Moi! qu'ai-je de commun avec de belles dames? dit d'un air insouciant le forgeron; mais madame Terrai est jeune, attrayante et
LE VF.Nf.El'R Dr M.VRr. T. 2. 6
jolie; d'autres le savent comme loi et profitent de ton absence pour le lui dire.
Une sueur froide mouilla le front de Terrai; mais surmontant son trouble, il répliqua :
— Je serais bien sot et je te rendrais bien content si j'écoulais tes perfides confidences, ami Bourrasque, mais je le préviens que lu perds ton éloquence. Ainsi donc, place à mon cheval et adieu! — Ah! vous êtes encore plus pressé d'arriver, monsieur le mari confiant, dit le forgeron en ricanant, mais moi je n'ai nullement le loisir de me déranger.
Et il se mit à faire le moulinet avec son bâton tout en continuant ainsi :
— Écoute, Jacques Terrai, nous pouvons conclure un arrangement ensemble. Consenliras-lu à le battre avec moi si je le prouve que la femme le trompe? — C'est faux! c'est impossible! c'est un mensonge! s'écria Jacques. — Si je te montre, ajouta Bourrasque, les coupables, ignorants de ton retour, oublieux du monde entier au milieu d'une sécurité profonde, trahissant la niaise confiance dans l'asile qu'ils ont fait à leur amour au milieu des îles flottantes! — C'est faux, le dis-je, mais si cela est, mènemoi, guide-moi! je te suivrai partout, dit Terrai, frémissant et laissant éclater la violence de sa jalousie. Mon sang, ma vie, ma fortune, tout est à toi, car si Alice m'a trahi, qu'aurai-je besoin de vivre? — Suis-moi! dit laconiquement le forgeron.
Et prenant la bride du cheval, il conduisit silencieusement Terrai dans la direction de l'étang, insoucieux tous deux du vent et de la tempête.
— Lorsqu'ils furent arrivés au bord de l'eau, sous les châtaigniers :
— Où sont-ils? demanda le mari d'Alice. — Bien près de nous, dans une de ces îles dispersées par l'orage, répondit Bourrasque; mais pour les rejoindre, il faut attendre que ce mauvais temps s'apaise et que la lune déchire les nuages. — Attendre! répéta Jacques; cela m'est impossible! — Il le faut cependant, dit l'ouvrier, si nous ne voulons pas couler bas comme une barque pourrie. Ah! ces pauvres enfants ne pensent guère à vous voir troubler leur entretien par une si terrible apparition, maitre Terrai! Nous allons les surprendre s'abrita nt contre l'orage sous le couvert de quelques arbres, les mains entrelacées, les regards confondus... — Tais-toi, tais-toi, démon! oh! je n'attendrai pas! — Prenez garde! si vous voulez vous risquer sur ce terrain spongieux et perfide par cette nuit noire, vous périrez infailliblement. Ne comptez pas sur moi pour vous servir d'éclaireur; je prends trop d'intérêt à ma santé! — Misérable fourbe! ne m'as-tu pas promis de me guider jusqu'à la retraite des coupables? s'écria le maître de forges indigné; mais non, je devine la vérité, tu as voulu m'effrayer, me tromper, t'amuser h mes dépens! — Erreur, mon maître. Quant à moi, je trouve tout naturel que madame Terrai préfère un beau et hardi jeune
homme à un mari d'un âge respectable, qui s'occupe d'affaires au lieu de s'occuper de sa femme, et qui la relègue dans une campagne déserte comme dans une prison! — Alîî tu t'amuses à retourner le couteau dans la plaie! dit Jacques exaspéré. Eh bien! je te forcerai à me conduire jusqu'à leur refuge.
El saisissant le bras de Bourrasque avec une énergie extraordinaire, il l'entraîna, croyant voir une prairie s'étendre devant ses pas; mais la terre lui manqua presque aussitôt sous les pieds, et tous deux tombèrent dans Tétang.
Bourrasque avait prévu ce danger et était parvenu à se cramponner aux touffes de hauts roseaux qui bordent la rive; il retint le maître de forges par les cheveux et se demanda un instant sïl ne l'abandonnerait pas à sa mau\aise destinée; mais il pensa que cette mort de hasard rendrait sa vengeance incomplète, et que vivant, Jacques Terrai souffrirait davantage.
Il remonta au sentier, et transporta son ennemi jusqu'au pied de l'ermitage. Là, seulement, le maître de forges, étourdi par sa chute, reprit ses sens, il ouvrit les yeux. Sa première parole, en voyant Bourrasque debout devant lui, fut :
— Tu as menti, n'est-ce pas, avoue-le? Alice à cette heure n'a pas quitté le domicile de son mari? — J'ai dit la vérité, répondit froidement l'ouvrier. Elle est avec son complice dans les îles, à quelques pas de nous, et toi.
Jacques Terrai, tu les attendras ici, car tu es faible, sans force, impuissant à les atteindre et à les punir. Que ce soit là ton châtiment.
Le maître de forges fît un effort suprême pour se relever, mais Bourrasque appuya une main violente sur son épaule et l'en empêcha.
— Au secours! à l'aide! s'écria le malheureux; mais l'ouvrier le bâillonna avec un mouchoir, et sa voix s'éteignit.
Jacques cessa de se débattre, mais ses yeux se portèrent çà et là avec un regard vague et avide. Il aperçut la cloche, et un sourire amer dilata ses traits. Dans un moment où Bourrasque dirigeait son attention vers l'étang. Terrai parvint à se redresser sur les genoux, et sa main droite se cramponna à la cloche, qui retentit d'une façon soudaine et sinistre dans le silence.
Ce fut en vain que l'ouvrier essaya' de l'arracher de cette cloche à laquelle sa main semblait scellée par un effort convulsif. Alors un éclair de rage brilla dans les yeux de Bourrasque, et, brandissant son terrible bâton, il le laissa retomber avec lourdeur sur la main de Jacques, qui, brisée et sanglante, lâcha la cloche.
La douleur fut si vive, que la tête du maître de forges se renversa en arrière et porta sur une saillie déroche. Le sang coula avec force de la blessure, et le malheureux s'évanouit.
Bourrasque, épouvanté lui-même de son œuvre,
s'enfuit. II était au bas du rocher de l'ermitage, que la cloche, mise en branle par sa victime, sonnait encore.
Les Initiales.
Lorsque le maître de forges, à la suite d'une fièvre violente que sa blessure à k tète détermina, reprit enfin connaissance, son premier regard tomba sur Alice, qui, pâle et tremblante, veillait au chevet de son lit de douleur. II lui sourit avec une expression de tendresse et de reconnaissance, car il ne se souvenait pas encore des soupçons empoisonnés que lui avait inspirés Bourrasque. Mais, à mesure que le temps effaça les traces physiques de la lutte qui avait mis son existence en danger, la plaie que l'ouvrier avait ouverte dans son cœur s'agrandit et s'envenima.
Terrai ne pouvait regarder sa femme sans penser que ce visage charmant et candide cachait la trahison et l'adultère. Il se demandait bien s'il pouvait condamner sans preuves, sur l'assertion perfide d'un misérable altéré de haine et de vengeance, une femme qui était sa foi et son orgueil. Il voulait douter et rejeter loin de sa pensée ces soupçons qui lui faisaient honte, mais qui revenaient aussitôt, comme des serpents immondes et difformes, torturer son cœur inquiet. La vie devenait pour lui un supplice ar\cc ce doute qui jetait un crêpe lugubre sur toutes les
actions d'Alice. En effet, paraissait-elle froide, distraite, soucieuse, c'est qu'elle pensait à son amant, dont elle regrettait l'absence. Était-elle prodigue de soins, d'attentions délicates et tendres pour son mari convalescent, c'étaient autant de pièges qui devaient cacher sa faute.
Maintenant Terrai se croyait obligé de devenir le surveillant et peut-être le juge de celle qu'il aimait autrefois avec une confiance profonde et absolue. Il en était réduit à épier involontairement ses paroles, ses gestes, ses regards, ses sourires, qui étaient auparavant pour lui des bonheurs intimes, des fêtes secrètes du cœur; aussi éprouvait-il à chaque instant les sensations fébriles et vertigineuses d'un homme soudainement précipité des hauteurs brillantes et azurées du ciel dans la vase ardente de l'enfer.
L'expression de son visage était sombre; il s'efforçait de paraître doux et calme, mais il ne savait plus trouver de paroles affectueuses pour Alice; parfois il tentait de chasser la pensée qui l'obsédait en se disant : « Cet homme qu'elle me préfère serait trop heureux et trop fier s'il me voyait souffrir ainsi! » Puis il ne voulait pas de témoins à sa douleur : il ne voulait pas compromettre Alice aux yeux des autres par l'éclat d'un espionnage bruyant et afficher ces doutes déshonorants dont l'innocence elle-même garde toujours quelque souillure.
11 redoutait aussi d'éclaircir le mystère de son aventure et reculait devant la lumière qu'eussent apportée des
explications précises. Il commençait même à s'étonner de la crédulité qui lui avait fait accueillir les propos calomnieux d'un lago de grand chemin, lorsque le hasard l'amena à interroger Denise, et les réponses naïves de cette enfant, qui trahissait sa chère maîtresse sans s'en douter, furent pour lui une épreuve foudroyante.
Un malin, elle mettait de nouvelles fleurs entourées de fraîches bruyères dans les vases qui garnissaient la cheminée de la chambre du malade, et ce dernier lui demanda si elle avait été cueillir ces bruyères à la Conque- Verte.
— Oh! non, répondit-elle, je ne vais plus courir les champs à cause de ce vilain Bourrasque, qui m'a chassée et séparée de ma maîtresse, à létang. — Il l'a chassée... Ah! tu étais avec elle ce jour-là! dit Terrai non sans une vive expression de joie, et il respira plus librement comme si sa poitrine était déchargée d'un poids énorme. 3Iais ma pauvre Alice est donc restée seule dans les îles? — Dans les îles... oh! non... L'autre qui était venu à notre secours ne Ta pas quittée... il n'avait pas peur de Bourrasque comme moi, mais il ne pouvait pas nager dans les herbes! — L'autre! quel autre? répéta le maître de forges avec une explosion terrible qu'il ne put comprimer.
L'innocente ne répondit pas, soit que l'épouvante eût augmenté la paralysie de son intelligence, soit qu'elle eût eu vaguement conscience du tort qu'elle pouvait faire à sa maîtresse.
Cependant Terrai s'était levé de son fauteuil et se promenait avec agitation dans la chambre.
— Ainsi, disait-il, c'est la voix d'une enfant et non plus celle d'un bandit qui accuse Alice, la voix d'une enfant qui l'aime et qui l'accable sans le savoir. Alice m'avoir trahi, moi qui croyais un trône à peine digne d'elle! Où trouver pourtant dans le monde entier une créature si séduisante, si belle et d'un si chaste visage? Mais cet homme! quel est-il? que ne puis-je passer ma vie entière à me venger de lui?
Et s'arrêlanl brusquement devant Denise, qui le regardait avec de grands yeux effarés :
— Parle-moi donc de cet autre qui est venu au secours de ta maîtresse. J'attends. C'est un brave jeune homme, n'est-ce pas? Eh bien! son nom, ne le sais-tu pas?
L'innocente, de plus en plus effrayée, balbutiait des paroles inintelligibles et reculait vers la porte pour s'en aller.
— Reste! dit impérieusement Terrai.
Elle s'arrêta, clouée au parquet comme une statue. Terrai reprit :
— Alice! la malheureuse! il me semble qu'elle est morte pour moi et que je cherche à me rappeler ce qu'elle était. Être infâme! non. Avec sa voix douce et mélodieuse, elle eût trompé Dieu lui même dans le ciel. Et un esprit si vif, si attrayant. Tout cela employé à me tromper! Estce possible? Maintenant je ne pourrai plus l'entendre sans souffrir. Sa voix me semblera une ironie continuelle. Il faudra donc me venger d'elle aussi! Oui, il le faudra, car je l'ai trop aimée d'un amour que je cachais, que je n'o-
sais lui montrer, car je suis un vieux pour elle. Mais que fait mofl âge? Était-elle donc aveugle et ne m'a-t-elle pas choisi! Mais l'autre, il lui aura fait honte de son choix! il aura fait risée de moi. Oh! je veux savoir son nom! je le saurai.
Il prit doucement la main de l'innocente.
— Maître, vous avez le frisson, dit-elle. Laissez-moi aller chercher la bonne dame. — Bonne, c'est vrai, répliqua Jacques. Si parfaitement bonne, si généreuse, si pitoyable aux pauvres! mais trop bonne pour tout le monde, à ce qui paraît. Ah! ah! ah! quelle misère pourtant de voir une si belle fleur se tacher et mourir, Denise, quelle misère! Ah! cela brise le cœur. Eh bien! le nom de Vautre, dis-le-moi, je le veux! — Votre main brûle, répondit Denise; je vais appeler la maîtresse pour vous soigner. — Reste! Le nom de \' autre, qui a veillé sur ma femme dans les îles? dit-il avec un éclat de rire étouffé et en serrant le bras de l'enfant. — Mal! vous me faites mal! — Le nom de l'autre? insista Terrai awc colère en fixant sur elle des yeux élincelants.
Mais l'innocente se laissant tomber à genoux, et regardant le mari d'Alice avec ce regard craintif des chiens battus par leur maître sans en deviner la cause : Dites le nom, dites le nom, répondit-elle d'une voix plaintive, et je le répéterai bien.
Terrai eut aussitôt honte de sa violence inutile cl, lâchant le bras de Denise: