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lan, vous étiez réellement inspiré. — Comment ne l'aurais-je pas été, monsieur, en présence du modèle que j'avais sous les yeux! dit modestement Raoul.
Cette phrase, ou plutôt ce compliment banal auquel le premier venu se serait cru condamné, ce ne fut qu'en tremblant que le fier Raoul se hasarda à le prononcer.
Terrai s'inclina en souriant. Ce que ce sourire contenait de haine, de colère, de douleur et d'espoir de vengeance. Dieu seul le sait. En effet, quelque supériorité qu'il eût déployée depuis le début de ce dialogue, celte petite phrase humble du sculpteur tombait sur lui comme un soufflet et le mettait sous les pieds de Raoul. Mais il voulut reprendre vivement l'avantage dans ce duel à paroles courtoises :
— C'est vrai, répliqua-t-il.Qui peut dire ce que seraient les vierges de Raphaël si la Fornarina avait été moins belle?
En parlant ainsi, il avait les yeux fixés sur le rideau qui cachait Alice, et dont les plis ondulaient par moments, comme si le vent les avait agités.
Raoul s'en aperçut; l'inquiétude se glissa de nouveau dans son esprit; il lui semblait étrange que le nom de la maîtresse du divin Sanzio vînt aux lèvres de Terrai à propos d'Alice. Mais le maître de forges, après un moment de silence, ramena son regard sur le jeune gentilhomme d'une façon si naturelle, que celui-ci fut tenté de rire de sa ridicule frayeur.
— Ah vraimenl! M. de Vaumeillan, dit Jacques en soupirant, j'envie votre bonheur. — Mon bonheur! que voulez-vous dire? Depuis quand le riche envie-t-il le sort du pauvre? Depuis quand l'homme qui a fini sa tache et assuré son avenir avec honneur envie-t-il la destinée errante et incertaine du bohémien?
Terrai l'interrompit avec un geste plein d'autorité.
— Ne vous plaignez pas, monsieur Raoul, car vous êtes jeune et la jeunesse est le plus précieux don de la vie, celui qu'on gaspille comme la poignée de sable que nous laissons éparpiller entre nos doigts entr'ouverls, et ou passe la seconde moitié de la vie à s'en souvenir et à la regretter. Vous en jouissez doublement, puisque la nature vous a accordé la beauté physique, celte séduction constante qui vous attire les sympathies, puisqu'elle a placé dans votre large front un génie d'artiste, fécond en jouissances intimes et en promesses de gloire. Et vous auriez l'ingratitude de ne pas reconnaître, de ne pas comprendre tout voire bonheur î mais songez-y donc bien, M. de Vaumeillan, c'est aux hommes qui vous ressemblent que sont dévolus les succès, l'estime, l'admiration, l'amour... oui, l'amour, ce sentiment si cruel quand on est seul à l'éprouver, si doux quand on l'inspire! Quelle femme résisterait à tous les prestiges qui vous entourent! Vous commencez tout d'abord par séduire leurs yeux, car la plupart préfèrent même un sot sous une brillante écorce à un homme de mérite mal tourné! Puis c'est votre
talent qui exalte leur esprit; puis leur amour-propre s'enivre de vos triomphes. Elles sont entraînées, fascinées, subjuguées. Elles se font vos esclaves, elles qui sont pour les autres hommes des tyrans impitoyables et charmants! — Voilà, certes, un tableau peint de main de maître, dit Raoul un peu embarrassé; seulement... — 0 mon Dieu! je ne prétends pas que ce soit une injustice du sort que de vous favoriser ainsi... La femme est, de sa nature, un être si impressionnable, si délicat, si fin, si enthousiaste! C'est son essence d'aimer ce qui est jeune, ce qui est beau, ce qui est grand, ce qui est glorieux!
Impatient de ces éloges sous lesquels il croyait voir percer l'épigramme comme la pointe d'un poignard enfoui sous des fleurs :
— Permettez-moi, monsieur Terrai, répliqua Raoul avec une certaine hauteur, de ne point m'attribuer un pouvoir et des privilèges que vous exagérez avec la verve d'un avocat général. — Je n'exagère rien, dit froidement le maître de forges. Je ne fais que reconnaître une vérité dont un simple retour sur moi-même suffirait à me démontrer bientôt l'évidence, s'il était possible que j'en doutasse un seul instant. L'esprit le plus prévenu est bien force de se rendre aux preuves qui résultent de la comparaison. Que pourrais-je espérer, moi, par exemple, si j'avais à lutter contre vous?
Raoul ne put s'empêcher de jeter sur le rideau un regard furtif que Terrai saisit au passage; pourtant sa voix ne parut pas altérée en continuant :
— no —
— Est-ce avec les rides naissantes et la lourdeur chagrine de mes quarante ans que je viendrais à éclipser la grâce et réclal de voire jeunesse hardie cl impétueuse? Où trouverais-je dans mon vulgaire métier de maître de forges un prestige à mettre en halance avec celui de la noble profession d'artiste? Quel honneur y a-l-il à battre du fer sur renclume? Quel sillon le nom d'un homme de bien, qui a fait vivre quelques familles, laisse-t-il derrière lui? J'emploierais tous mes moments à étudier les goûts d'une femme, à épier ses désirs, à satisfaire ses caprices; je réunirais autour d'elle tout ce que le luxe a pu enfanter d"excentrique, de fabuleux el de charmant; je cacherais sous les diamants son cou de salin el ses mains blanches, que m'en reviendrait-il? Je ne serais toujours à ses yeux qu'une machine à argent, plus ou moins prodigue! Daignerait-elle même faire honneur à mon cœur de mon empressement à me montrer généreux? El ne serait-elle pas plutôt portée tout naturellement à en accuser mon amour-propre? Un seul grain de l'encens octroyé à vos œo\Tes,et rejaillissant sur elle, lui paraîtrait préférable à toutes mes richesses. Elle gémirait dans un palais avec moi; elle serait radieuse el triomphante dans une mansarde avec vous. Si vous voulez descendre en vous-même et être franc, vous conviendrez qu'en parlant ainsi je suis dans le vrai.
Raoul s'apprêtait à répondre, lorsque Terrai, se baissant tout à coup, ramassa sur le parquet un gant d'une
fraîcheur extrême el si mignon qu'il était impossible de soupçonner une main dliomme de l'avoir jamais pu ganter.
Le sculpteur, malgré son audace, ne put s'empêcher de frissonner.
— El tenez, reprit Terrai, la preuve ne se fait pas attendre. Dans toute ma vie de garçon, qui a été fort longue, il ne m'est pas une seule fois arrivé de pouvoir fournir à un visiteur l'occasion d'admirer chez moi un trophée semblable à celui-ci, monsieur de Vaumeillan. — Monsieur, répondit avec effort le jeune homme dont le trouble et l'embarras croissaient à chaque parole, croyez que j'ignore absolument... — Comment ce gant s'esl trouvé là?... Eh! mon Dieu, rien de plus simple... Mais vous feignez par modestie de ne pas comprendre un hasard que moi je me ferais un vrai plaisir de vous expliquer très-facilement. — Vous avez là un joli talent de société, répondit Raoul reprenant son sang-froid devant le danger et essayant de couper court aux explications par un ton d'ironie menaçante; mais je puis vous assurer... — Que ce gant est tombé des nues? dit en souriant le maître de forges. Mais non, ce n'est point du ciel que tombent de si jolis objets dans l'atelier d'un jeune homme... C'est ordinairement une femme trop distraite qui les y oublie, et si j'en juge par la délicatesse de la forme, je ne serais pas éloigné de croire que celui-ci a t'té oublié par une très-jeune et très-jolie femme...
Terrai examinait le gant en le tournant ri If relour-
LE \E\GEIR m MARI, T. 2. 8
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nanl entre ses doigts. Raoul était au supplice, et une sourde colère commença à remplacer Tinquiélude dans son cœur.
— Voyez cependant, poursuivit le mari d'Alice avec un calme plein de naturel, où peut conduire un instant d'étourderie. On se livre en sécurité au charme d'un doux entretien, puis au moindre bruit on prend l'épouvante, on se cache. On y met tant de précipitation qu'on oublie le gant tombé à terre. Entre un importun, un indiscret dont le regard découvre justement l'indice révélateur...
En ce moment l'agitation du rideau devint si manifeste que Raoul éperdu se leva et s'emparant du gant que le maître de forges semblait prendre une maligne joie à examiner dans tous les sens, il lui dit d'une voix sombre et irritée :
— De grâce, monsieur, mettez fin à une plaisanterie que je ne saurais tolérer plus longtemps. Que ce gant appartienne à une femme ou à un homme, qu'il se trouve chez moi par hasard ou volontairement, c'est ce qui ne saurait en aucune façon vous intéresser. Je vous prierai donc de cesser une enquête dont je ne vois ni le but ni la nécessité. — Et si je ne partageais pas votre opinion sur ce point? — Je ne reconnais à personne le droit de me demander compte des gants que je laisse traîner chez moi, dit Raoul avec un sourire railleur. — A personne! répéta Terrai.
Et à son tour, il se leva; un éclair d'indignation brilla
dans ses yeux et ses poings se crispèrent. Le sculpteur frémissant s'élança entre Jacques et le rideau; déjà W étendait sa main vers sa boîte de pistolets, lorsque le maître de forges, reprenant tout à coup, par un puissant effort sur lui-même, l'air calme qu'il avait su conserver si longtemps, se rassit dans son fauteuil et invita Haoul à suivre son exemple.
— Quelle folie nous passe donc par la tête à tous les deux? On dirait vraiment'que vous me provoquez et que je suis disposé à répondre par la violence à votre provocation? Je vous jure pourtant que telle n'était pas mon intention en venant vous trouver.
Raoul était confondu.
— Veuillez m'écouter, monsieur de Vaumeillan, poursuivit Terrai. Quelques minutes me suffiront pour vous prouver que ma démarche auprès de vous est toute bienveillante, et qu'au lieu de menaces ce sont des remercîments que vous me devez! — J'avoue, monsieur, dit Uaoul avec une expression de défiance, que vous me jetez dans une étrange confusion d'idées. Toutes vos paroles paraissent empreintes d'un sens mystérieux dont je vous supplie de vouloir bien me donner l'explication. — Vous allez être satisfait.
Le gentilhomme pressentit qu'une scène sérieuse allait s'engager; mais ne voyant aucun moyen de l'éviter, il fil appel à toute son énergie et résolut de payer d'audace.
— Je vous écoute, monsieur. — Il y a en ce moment
même une femme chez vous. — Cela n'aurait n'en de surnaturel. — Une femme que vous aimez... — C'est mon secret. — Qui vous aime. — C'est le sien. — Elle est lu! Et Terrai montra du doigt le rideau.
— Monsieur, répondit Raoul d'un ton décidé, il y a en effet derrière ce rideau une femme qui a mis son honneui*" sous ma sauvegarde. C'est vous dire assez que pour la mettre à couvert d"une indiscrétion, je suis prêt, s'il le faut, à risquer ma vie. Il sera donc utile et agréable pour tous les deux, si vous m'en croyez, de rompre un entretien qui ne saurait avoir que de funestes résultats. — Votre vie ne sera pas plus que la mienne en jeu dans cette affaire, répliqua Terrai sur le même ton. La personne cachée derrière ce rideau peut rester dans la retraite qu'elle a choisie. Pour la connaître, je n'ai pas besoin de la voir. — Quosez-vous dire? — C'est Alice.
La foudre éclatant sur la tête de Raoul l'eût moins terrifié que ces deux mots froidement prononcés par Terrai. Cependant il essaya de combattre encore la conviction de son adversaire.
— Vous aimez à plaisanter, monsieur; car vous ne pouvez croire... —C'est Alice, répéta le maître de forges en élevant la voix : épargnez-vous un parjure inutile.
Un cri* déchirant sétail fait entendre derrière la draperie; à ce cri succédèrent des sanglots.
La fciiune et le mari.
(Télait une horrible position. Alice, Iremblanle, éperj.lue, écrasée par la honle, pleurait et siiffoqnait, toujours enveloppée de celte draperie qu'elle n'eût osé soulever même pour sauver sa vie.
Raoul restait immobile, les yeux fixés sur le mari de la jeune femme; Tallération de ses traits était effrayante; il tremblait n'attendre qu'un mot, un geste, pour se livrer à quelque violence inspirée par le désespoir.
Jacques Terrai écoutait les sanglots d'Alice; ses traits exprimaient plutôt de la compassion que de la colère; un moment même, il passa la main sur ses yeux, mais son sang-froid ne l'abandonna pas. Il était venu chez M. de Vaumeillan avec une résolution arrêtée, irrévocable; rien ne pouvait l'eu faire dévier. Il reprit donc après un moment de silence :
— Ne tremblez point pour elle; il ne sera pas touché à vin cheveu de sa tête; ne vous préparez pas h une résistance qu'il n'est pasdans mes projets de rendre nécessaire. Hier, au moment où un hasard me révéla l'horrible vérité qui m'a vieilli de dix années en une seconde, si vous aviez élé tous deux en ma présence, sans doute la colère m'eût <lominé, sans doute!... mais la réflexion a calmé le trans-
port (le mes sens. Pour se venger avec justice, il faut avoir (les droits; je n'en ai point. — Pour(juoi, monsieur, cette amère raillerie? dit le sculpteur avec une expression de surprise et (rincrédulilé. Je suis prêt à subir toutes les conséquences de la passion ardente et exclusive qui m'a entraîné: mais je n'entends point devenir le point de mire bouffon de vos épigrammes. — Je n"ai jamais parlé plus sérieusement, répondit le mari d'Alice avec une dignité imposante. Je regretterai sansdoute la perted'une illusion qui suffisait à mon bonheur; mais c'était, à mon âge, une folle présomption, que de compter sur un amour réservé naturellement à la jeunesse et à la beauté. Ce que je vous faisais entendre, au début de notre entrelien, sous la forme d'une supposition, je vous le répète donc d'une manière directe et positive : je ne me crois pas les qualités nécessaires pour lutter avec vous. Je reconnais franchement ma défaite, dont je n"ai pas même lieu d'être surpris, et je me retire en vous cédant la place : monsieur de Vaumeillan, soyez heureux avec celle dont vous avez conquis le cœur !
Et comme Raoul le regardait avec une indicible expression d'étonnement, et se demandait déjà s"il avait affaire à un fou : Je comprends que mes paroles vous semblent autant d'énigmes, continua le maître de forges. Un mot fera cesser votre surprise. Alice n'est point ma femme.
Madame Terrai poussa un cri de douleur et d'angoisse; le rideau glissa sur sa tringle de fer, et la jeune femme
parut, les yeux égarés, les traits bouleversés; Tindignation qu'avait excitée chez elle celte parole écrasante et ignominieuse \ena il de lui faire surmonter la frayeur et la honte.
— Je ne suis point votre femme? s'écrie-t-elle. El que suis-je donc? — Ma maîtresse, répondit froidement Jacques Terrai.
Mais l'effort que venait de faire la malheureuse enfant était trop violent; les forces lui manquèrent; elle pâlit, chancela et glissa inanimée sur le parquet.
Raoul se précipita pour la relever et la prendre dans ses bras.
Terrai, la tête plongée dans ses deux mains, semblait insensible à tout ce qui se passait autour de lui.
Au lieu de la pose énergique et fière d'un homme irrité qui vient d'accomplir un acte de vengeance, on pouvait remarquer en lui cet abattement qui suit la consommation d'un grand et pénible sacrifice.
Lorsque Alice commença à reprendre ses sens, Terrai dit au jeune sculpteur :
— Il est nécessaire, monsieur de Vaumeilian, que j'aie avec Alice un dernier entretien... et je crois convenable pour tous trois que cet entretien n'ait pas lieu devant vous. — Laissez-moi... laissez-moi seule avec lui! dit Alice d'une voix mourante. — Non! s'écria Raoul avec exaltation, je ne vous abandonnerai pas au pouvoir d'un homme qui vous a si cruellemenl torturée : je resterai ici
pour vous protéger, pour vous défendre. — Restez donc, dit Terrai avec résignation, mais croyez bien que ce n'est Jamais conlr<î moi qu'Alice aura besoin d'être protégée et défendue.
La jeune femme leva les yeux sur son mari, le regarda un moment, et se retournant vers Raoul :
— Sortez, mon ami, lui dit-elle, sortez!... je vous en supplie... et au besoin je vous l'ordonne.
Raoul hésitait encore. Alice se leva.
— Quoique mes forces me permettent à peine de me soutenir, je suis prête à vous suivre, dit-elle au maître de forges.
M. de Vaumeillan comprit que ses instances seraient inutiles; il jeta un dernier regard sur Terrai comme pour sonder l'intérieur de son âme et se décida enfin à sortir.
Jacques était assis, Alice, qui s'était laissée glisser ôe son fauteuil, se tenait à genoux devant son mari, la iéte cachée dans ses deux mains; sa voix faible et suppliante avait peine à articuler ce peu de mots :
— Je me reconnais coupable... humiliez-moi sous votre colère... ^''ayez pas de pitié pour moi.
Bien que Terrai eût fait preuve avec Raoul d'une modération héroïque, cependant l'homme, blessé dans son orgueil et son affection, s'était deux ou trois fois trahi, et son ressentiment, contenu avec effort, avait aiguisé à ijiverses reprises la pointe de l'ironie et du sarcasme.
^lainlenant l'objet de sa colère a disparu, il ne reste
plus que celui de sa pitié; sa parole est calme, et sa voix n'a plus rien d'acre ni de menaçant.
— Moi aussi, je suis coupable, dit-il doucement. Ce qui est arrivé, c'était à moi de le prévenir. Je ne devais point écouter une passion insensée, et nouer des liens que la raison condamnait. Votre bonheur, dans cette triste union, était aussi impossible que le mien. Tous deux nous avons souffert, tous deux nous souffririons bien plus encore. C'est une situation qui ne peut, qui ne doit pas se prolonger. J'ai cherché le moyen d'y mettre un terme; ce moyen, je l'ai trouvé. Voilà ce que je suis venu vous expliquer sans colère, sans éclat. Acceptez ma proposition; vous y gagnerez votre liberté. Quant à moi, je n'espère pas y trouver mon repos, car mon cœur est brisé.
Terrai, relevant Alice, la contraignit de se rasseoir.
— Celte posture de suppliante ne vous convient pas en ce moment, poursuivit-il, car c'est par l'aveu de mes torts que doit commencer notre explication. Relevez donc la tête, madame, et ne craignez pas de rencontrer mon regard, puisque avant de vous adresser un reproche, c'est moi qui vais m'exposer aux vôtres.
Alors Terrai, remontant au jour où il était entré au service de M. de Favières, après avoir quitté le rude métier de vaquera ou dompteur de chevaux, dans la province d'Arispe, commença à faire à Alice le récit complet de sa vie, sans en omettre le moindre détail.
— HQ —
Vivement intéressée par les divers épisodes d'une histoire qui était aussi celle de sa famille, Alice se laissa bientôt dominer par ses impressions, comme si le présent &"étail tout à coup effacé pour faire place à un passé que, depuis si longtemps, elle brûlait de connaître: car jusqu'alors son mari ne lui avait donné que des renseignemets vagues, incomplets et comme voilés d'un nuage.
Lorsqu'elle entendit la peinture simple et touchante des vertus d'Elisabeth, de sa résignation, de sa tendresse pour lenfant que M. de Favières l'avait forcée d'abandonner, elle pleura. Puis quand Jacques raconta son dévouement pour cette sainte et noble femme, entraînée par l'élan de sa reconnaissance, oubliant le mari offensé, le juge redoutable, elle s'empara d'une de ses mains, qu'elle porta rapidement à ses lèvres.
Enfin le récit de la mort de son père Contran, disputant à son péon la gourde dont les dernières gouttes d'eau pouvaient ranimer l'existence d'Elisabeth, ce récit iît jeter à Alice un cri douloureux; pourtant elle ne trouva pas une parole d'indignation, pas un regard de haine pour le meurtrier involontaire.
Mais celte première partie de son récit terminée, la parole grave du maître de forges dissipa brusquement le rêve qui pour un instant était descendu s'interposer entre elle et la triste réalité de sa situation présente.
— Lorsque le hasard, continua Jacques Terrai, nous mit d'une façon si étrange en présence l'un de l'autre, je
fus frappé d'abord de Téclal de votre beauté; je fus louché plus vivement encore des nobles sentiments que je vis se révéler en vous au sujet de votre père adoplif, l'excellent Max Birmann, et dès ce moment je pris la résolution de dérober à votre connaissance tous les détails que vous venez d'entendre. Pourquoi? me demanderez-vous. Pourquoi? C'est que je vous aimais.
L'amour, Alice, quand il s'attaque au cœur d'un homme qui a atteint l'âge de quarante ans, vierge de tous ses désirs, de toutes ses émotions, est une lave bien autrement brûlante et rapide que cette passion, souvent superficielle, aussi facilement rallumée qu'éteinte, dont la jeunesse se fait un jeu et un passe-temps. Pour moi, désormais la vie était sans but, si je ne vous obtenais pour femme, et j'avais la conviction que si mon passé vous était connu, la descendante d'une noble famille ne trouverait que des paroles de mépris pour répondre à l'audace de l'ancien péon de son père. Il y avait d'ailleurs du sang entre nous, quoique je n'eusse pas à m'en faire honte, puisque je ne l'avais versé qu'en défendant la faiblesse contre la force, la résignation contre la cruauté, votre mère contre son bourreau, cependant je le voyais grossir et monter comme une marée et un obstacle infranchissable devant moi. J'eus donc un secret pour vous, Alice, et ce fut une grande faute.
Je ne vous peindrai pas tout ce que j'ai souffert obligé de m'observer dans toutes mes paroles afin de n'en point
laisser échapper une seule qui pût mettre sur les traces de la vérité, redoutant à toute heure que la première circonstance venue n'en fît tout à coup luire une lumièredclatrice au milieu des ténèbres dont je prenais tant de peine h vous environner. Telle est lexplicalion de mon apparente froideur, résultat decetlegêne,decettecontrainteque j'étais incessamment obligé de m'imposer en votre présence. Vous cependant qui ne pouviez lire au fond de mon cœur, TOUS avez du vous croire négligée, méconnue, vous avez du me prendre en haine et regretter le lien rude et rigoureux qui attachait votre destinée à la mienne; puis un homme s'est présenté à vous avec toutes les séductions de la jeunesse et du talent, de la générosité et du courage.
Vous avez rencontré en lui cet empressement, cet abandon, celte ardeur d'expressions qui me manquaient à moi, asservi que j'étais à mesurer toutes mes paroles et toutes mes actions. De cette comparaison a dû naître votre éloignement pour Jacques Terrai, votre mari, votre sauveur. Cela devait arriver, je le répète, naturellement, nécessairement. Ce n'est donc point vous, Alice, qui êtes la seule coupable, et je ne suis pas venu ici pour vous accabler d'une stérile colère et de vains reproches. Je suis venu pour vous indiquer la seule manière de sortir d'une situation dans laquelle il est impossible que nous restions, car il n'en résulterait que le malheur pour vous et le déshonneur pour moi. •
— Ou'ordonnez-vous, monsieur? dit Alice d'une voix
résignée; je suis prèle à vous obéir. Mais pourquoi, vous qui vous montrez maintenant si généreux , si grand , si plein de miséricorde pour la fille d'Elisabeth, Tavez-vous tout à l'heure reniée et outragée avec tant de dédain? Pourquoi avez-vous répondu à M. de Vaumeillan que je n'étais que voire maîtresse? — Hélas! pauvre femme, répliqua Jacques Terrai, c'est là une expiation qu'il vous faut accepter et que je ne saurais vous épargner. Vous n'avez pas compris mes paroles à Raoul. Je vais vous les expliquer. Entre autres appréhensions, si naturelles à l'homme qui aime, je vous en ai signalé une, celle de vous voir repousser par un refus humiliant celui qui fut, pour ainsi dire, l'esclave de votre famille, l'ancien péon de M. Gontran de Favières. N'allez pas croire, néanmoins, que pour ce motif, j'aie conçu le moindre mépris de moimême. Non, Alice, je dirai plus : c'est qu'en voyant le point où je suis arrivé par la seule force de ma volonté, je suis glorieux, au contraire, d'être parti de si bas. Tout péon que j'ai été, je ne permettrai donc pas, puisque j'ai le pouvoir de Tempêcher, que mon nom subisse la tache d'une flétrissure. Vous n'étiez pas ma femme, ai-je dit à M. de Vaumeillan. Il faut que, dès aujourd'hui, pour tous, cette parole soit une vérité! — Mais c'est un mensonge! s'écria Alice avec stupeur, un mensonge impossible! — Non, madame, dit le maître de forges avec un accent de résolution sévère; les formalités que nous avons remplies pour nous marier en Allemagne devaient être re-
nouvelées en France. Elles ne l'onl pas été. Notre mariage est nul. — Qu'osfz-vous dire? — Ce que vous confirmera le premier avocat que vous voudrez consulter.
Ce fut alors au tour d'Alice de ressentir un mouvement d'indignation.
— Vous saviez cela, monsieur, et cependant vous me laissiez dans l'ignorance d'une position qui m'abaissait ici au rang de votre raaîtresseî vous ne vous occupiez pas de me rendre la place qui m'était légitimement due! — Pardon, répondit Jacques Terrai avec simplicité. Cette régularisation avait été précisément la principale cause de mon absence; elle devait avoir lieu dans huit jours, et j'avais même arrêté le plan d'une fête que je complais vous donner à cette occasion. Il est heureux pour vous, autant que pour moi, que ce projet n'ait pas encore reçu son exécution. Quand vous serez loin de ce pays où vous êtes connue seulement de quelques ouvriers dont la vie est, pour ainsi dire, rivée à ma forge, de quelques paysans dont toute l'ambition est de reposer dans le petit coin de terre qu'ils ont dès l'enfance arrosé de leurs sueurs, de quelques insouciants habitants de la ville qui vous ont entrevue dans une soirée de la préfecture, qui pourra jamais soupçonner que vous avez, pendant plusieurs mois, courbé votre tète sous un joug détesté, comme disent les poètes tragiques, ou, pour parler plus bourgeoisement, que vous avez impatiemment porté le nom d'un homme
que vous n'aimez pas? — Ah! monsieur, dit Alice, j'aimerais mieux trembler à vos pieds sous le poids de votre juste colère que de vous entendre me parler avec cette indulgence dédaigneuse! — Vous vous retrouverez libre, complètement libre, ajouta Terrai; c'est là l'idéal que rêvent toutes les jeunes femmes, avides d'air et d'espace, et qui usent leur jeunesse à ensanglanter leur front contre les barreaux de cet odieux cachot qu'on appelle le mariage; vous suivrez sans crainte, sans remords, l'impulsion de votre cœur, qui ne saurait vous égarer et vous tromper, et qui vous guidera infailliblement au bonheur souhaité; le temps passé près de moi n'aura été qu'un mauvais rêve bientôt effacé par un heureux réveil. Cependant l'avenir ne tient pas toujours ce qu'il promet; si pour vous il venait jamais à s'assombrir,Alioe,ne bannissez pas tout à faitde votre souvenir le nom d'un homme dont l'appui vous est assuré en quelque lieu, en quelque temps, dans quelque situation qu'il vous convienne de le réclamer. — Jamais, monsieur! dit lièrement la fille d'Elisabeth en se levant; et elle fit un mouvement pour se retirer. — Disposez de tout le temps qui vous paraîtra nécessaire pour vos préparatifs de départ, dit Jacques Terrai. Ne craignez point que je vous importune de ma présence. J'ai un appartement à la forge, celui que j'occupais avant mon voyage en Allemagne. J'y resterai jusqu'à ce que vous soyez partie.— C'est inutile,
vous m'avez exilée. — Où irez-vous? demanda Terrai avec sollicitude. — Je ne sais. — Sortir à cette heure, sans vous être assuré un asile, c'est impossible. — Ne m'avezvous pas dit, monsieur, que j'étais libre? — J'espère que la réflexion, meilleure conseillère, vous inspirera un parti plus sage; je vous laisse donc y songer avec plus de calme, et c'est moi qui me retire. Adieu, Alice; votre souvenir ne s'effacera jamais de mon cœur. Veuille le ciel vous protéger assez pour que vous n'ayez jamais lieu de regretter la retraite du forgeron et les solitudes des Ardennes!
Et Terrai s'éloigna, en effet, tandis qu'Alice stupéfaite, étourdie comme sous Tempire d'un rêve, anéantie par tant d'émotions, le regardait machinalement sans oser faire un geste pour le retenir, sans oser lui adresser une parole d'adieu.
Elle resta longtemps ainsi, sans faire un mouvement, sans avoir une pensée; elle semblait être une de ces statues qui meublent l'atelier du sculpteur.
Lorsqu'elle sortit de cette espèce de léthargie, son regard tomba sur celui de Raoul, à genoux devant elle et baisant ses mains glacées pour les réchauffer. Tout à coup, son cerveau s'exalta, la fièvre empourpra son visage, sa voix prit l'accent du délire :
— Raoul, lu m'aimes! tu me l'as juré!
Le jeune homme pressa ses mains et la regarda avec inquiétude.
— Tu m'aimes, n'esl-ce pas? Ohî répèle-moi que tu m'aimesî car ma vie n'a plus d'autre but, d'autre excuse, d'autre pardon que ton amour!.. . Si tu ne m'aimes pas, je serais la plus vile et la plus criminelle des femmes... Redis-moi bien haut ce que tu m'as dit mille fois tout bas... que tu veux être à moi toujours, que partout avec moi tu seras heureux, que je serai le génie qui t'inspirera... Répèfe-le-moi pour que je n'aie pas honte de ma faute, pour que la pauvre Alice doive encore à ton amour quelques étincelles de fierté et de joie! — En peux-tu douter! s'écria rarlisle en extase devant la charmante tête d'Alice que la douleur faisait resplendir d'une beauté nouvelle. — Eh bien, fuyons! poursuivit-elle vivement. Emmène-moi loin de ce pays, n'y restons pas un jour, pas une heure, si c'est possible... Vois-tu, Raoul, il est impossible que j'y reparaisse, que j'y subisse la honte et le dédain. Emmène-moi bien vite! il n'y a pas une femme, pas celle du dernier ouvrier de la forge qui ne puisse se croire le droit de me jeter l'insulte au visage... Je n'ai plus de nom... je n'ai plus de place dans le monde... Raoul, tu me priais de fuir avec toi, l'autre soir, à l'étang des Iles Flottantes, et je refusais. Aujourd'hui, c'est moi qui te crie : Emmène-moi! emmène-moi! — Reviens à toi, mon Alice, dit M. de Vaumeillan, les vœux ne sontils pas des ordres auxquels lu sais bien que je m'empresserai d'obéir? Demain, puisque tu le désires, nous partirons... — Oui... demain. ..avant le jour... afin qu'il
n'y ail pas de témoins de mon humiliation... de mon abaissement.
Raoul s'était levé, il aperçut alors sur sa boîte de pistolets un portefeuille qu'il ne reconnut pas; il l'ouvrit. Son étonnement fut extrême en comptant des traites sur le trésor pour une somme de cent mille francs.
— Ne touche pas à ces papiers! s'écria Alice, qui avait suivi ses mouvements d'un regard inquiet; renferme ce portefeuille!... c'est une aumône, Raoul!...
Le jeune homme semblait ne pas l'entendre. On eût dit qu'une attraction magnétique fixait ses yeux fascinés sur les caractères magiques des précieux papiers. La jeune femme s'élança vers lui, et s'emparant du portefeuille, qu'elle referma par un geste convulsif :
— Ne comprends-lu donc pas que c'est lui qui a laissé là cette fortune?... Appelle quelqu'un, mon ami; il faut qu'on reporte ce portefeuille à M. Terrai, ce soir, à l'instant... Je ne veux pas qu'il puisse croire une heure que j'ai accepté celte marque d'une insultante pitié! — M. Terrai a voulu me faire sentir, dit Raoul, que mon ciseau de sculpteur sera longtemps encore insuffisant à te conserver ces jouissances du luxe auxquelles sa fortune l'a habituée. Oh! je commence à craindre, Alice, que la mansarde de l'artiste ne te fasse peur. — Non, tant qu'elle sera illuminée par l'amour, reprit-elle; mais loi, Raoul, loi qui aimes comme artiste tout ce qui est beau, riche et brillant, ne rougiras-tu pas de la modeste compagne, lorsqu'elle
— i55 — sera vêtue de laine et d'indienne comme Denise? — Ohî j'espère que tu ne seras pas longtemps réduite à cette misère, mon Alice! s'écria le sculpteur. Dieu sait pourtant, ajouta-l-il avec un soupir^ en reprenant le portefeuille, quand je puis espérer de tenir dans ma main une pareille somme due à mon travail! le métier vaut mieux que l'art pour pouvoir couvrir d'un cachemire les épaules de sa bien-aimée!
Puis ayant appelé Denise, qui rôdait autour du pavillon en attendant sa maîtresse, il lui donna l'ordre d'aller remettre le portefeuille au maître de forges; mais il ne put dissimuler complètement ni la brusquerie de son geste ni le pli creusé sur son front par un sourd mécontentement.
Le lendemain Alice et Raoul avaient quitté les Ardennes et se dirigeaient vers Paris, où le sculpteur espérait consacrer rapidement sa réputation de grand artiste, et fonder sa fortune surTengouemenl si souvent reproché au public de la Babylone moderne.
Ici se termine la première partie de notre récit, qui ne forme que l'exposition du drame trop réel que nous a raconté un des meilleurs amis de M. Raoul de Vaumeillan. Dans la seconde partie, qui paraîtra prochainement, nous profilerons des notes, des lettres et des documents qui nous ont été confiés (sous la seule réserve de changer les dates cl les noms des véritables personnages), pour
développer la pensée morale qui ressort naturellement de l'impression produite sur tous les esprits sérieux qui ont connu la touchante histoire de madame Terrai. Celte pensée a été indiquée et résumée par le titre général de ce roman : Le Vengeur du Mari. Nous souhaitons que notre impression soit partagée par les lecteurs, qui assisteront aux douloureuses conséquences d'une des plus fausses positions sociales témérairement acceptée et affrontée par deux êtres d'élite.