‹ Le vengeur du mariChapitre 3 sur 5 · R. DE V · texte numérisé non relu

R. DE V

Le jeune sculpteur confia celle lettre à Denise, quoique la pauvre fille n'éi)rouvàt plus si directement la bienveillance de madame Terrai. Le maître de forges, qui essayait de sommeiller, au fond d'un moelleux fauteuil, lorsque l'innocente entra dans sa chambre d'un pas défiant et craintif, ouvrit furtivement les yeux, car sa jalousie était incessamment aux aguets, Denise était derrière lui, mais il regarda dans la glacequi répétait tousses mouvements, -et il la vit glisser une lettre dans la corbeille à ouvrage de sa femme. H ne fit pas un mouvement qui put déceler son éveil; mais dès que Denise se fut retirée, il courut à la corbeille et retira d'une main tremblante la lettre du beau gentilhomme, qu'il parcourut avec une douleur et une colère indicibles.

— Voici donc la preuve que j'attendais, s'écria-t-il en essayant encore de douter de la réalité funeste, et en- se forçant à relire d'une voix calme ces phrases d'amour qui flottaient devant ses yeux éblouis, comme si elles étaient écrites en lettres de sang. Maintenant je n'ai plus le droit d'être un mari confiant et crédule. Bourrasque avait raison. Denise savait la vérité comme lui. Tout le monde la savait excepté moi. C'est l'usage. J'étais un niais en effet.

Mais je vais cesser de jouer ce rôle ,il a duré assez longtemps. Oui, adieumaintenant lebonheur, car j'étais heureux! Adieu le repos, car je vivais dans une sécurité aveugle et honteuse! Adieu le travail de chaque jour, car c'était pour celte malheureuse femme que je consumais mes jours à poursuivre une rude et pénible tâche! Oh! s'il reste au monde des poisons subtils, des flots profonds ou des lames acérées, Alice, Alice! que Dieu te protège, car je me vengerai cruellement !

Les tortures de Terrai étaient affreuses, car la nature, qui l'avait fait vaillant, généreux, intelligent, avait terni d'une tache misérable ce noble caractère; celle tache, c'était la jalousie, ce sentiment complexe qui tient de la vanité froissée plus encore que de l'affection souffrante, d'un égoïsme avare et envieux plus peut-être que de la passion exclusive et intolérante.

A partir de la lecture de cette lettre, le malheureux fut en proie à une idée fixe. Il cherchait à quel nom pouvaient s'appliquer les deux initiales dont la lettre était signée et qui brillaient sans cesse devant ses yeux comme deux chiffres de feu. Mais en vain se creusait-il la cervelle à ce sujet; en vain les conjectures les plus absurdes se heurtaient-elles dans sa lête : aucun indice ne venait l'éclairer. Il lui faudrait donc descendre à un honteux espionnage; il lui faudrait tarifer la délation pour pouvoir exercer cette vengeance qu'il appelait de tous ses vœux.

Le jour même il voulut quitter sa chambre de malade et dit à Alice .

— Je me sens'assez fort, grâce à vos bons soins, ma chère amie, pour essayer de'lravailler. Je désire revoir mon cabinet et parcourir mes livres arriérés. — Permettez-moi de vous y accompagner, répondit doucement la jeune femme.

Terrai, réprimant un geste d'impatience, s'appuya sur son bras.

Quelle fut sa surprise, en entrant dans le cabinet, de voir devant lui, reposant sur un socle, au-dessus de son bureau de travail, le busted'Alice admirablement exécuté. Il se crut un instant dupe d'une hallucination, et se dit :

— Aurai-je donc toujours sous les yeux ce visage trop aimé! mais non, c'est trop réel. Ah! l'heure est bien choisie pour me faire un pareil don!

Il s'approcha furieux, ne pouvant retenir sa colère, prêt à saisir*el à briser sous ses pieds ce marbre, fausse et hypocrite preuve d'affection, tandis que la jeune femme, restée en arrière et essayant de sourire, sentait le fiel de la honte imprégner tout son être. Le cœur gonflé, les yeux lançant des éclairs qui présageaient la tempête, Jacques Terrai contemplait les bras croisés le chef-d'œuvre de Raoul, lorsqu'au moment où sa rage allait faire explosion et accabler la jeune femme, il recula de stupeur en lisant ces deux initiales, R. V., empreintes au bas du socle. « Le sculpteur est le coupable, le sculpteur est le signataire de la lettre! » telle fut la pensée qui jaillit rapide comme Tcclair à l'esprit du maître de forges. Une sorte de

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joie amère el désespérée le saisit. Déjà il se retournait pour saisir le bras d'Alice el lui faire avouer le nom de l'artiste; mais il rélléchit que si sa femme aimait l'homme qu'il soupçonnait, elle résisterait à tous ses efTorts pour obtenir la révélation souhaitée el qu'il n'obtiendrait rien par la violence. Il eut donc la force de maîtriser son émotion et résolut de feindre le calme et la confiance.

— Ainsi donc, Alice, pendant que j'étais absent, vous avez pensé à moi, vous avez compris quelle joie ce serait pour moi de contempler votre image, planant sur mes heures de travail! C'est là une bonne et afTeclueuse idée!

La jeune femme devint rouge comme une cerise el comprima un léger frémissement. Ces paroles retombaient sur son cœur commedes flèches empoisonnées, car le cri de sa conscience prêtait un sens fatalement ironique aux rcmercîments de son mari.

— C'est une pensée bien simple et bien naturelle, mon ami, répliqua Alice; le souvenir de ceux que nous aimons n'a~l-il pas une secrète vertu pour raCTerrair notre courage chancelant dans les luttes et les épreuves de la vie? n'est-ce pas comme un parfum qui rend autour de vous l'atmosphère plus saine et qui ne laisse épanouir dans notre cœur que des sentiments purs et avouables?

Elle dit ces derniers mots avec un accent de mélancolie si vraie que Terrai éprouva un instant quelqu» attendrissement, mais ses yeux se reportèrent sur les deux initiales, el il dit d'unp voix contrainte :

— Oii! vous êtes vraiment, Alice, la femme cliaste du pnëte, riioiineiir cl la joiodii foyer, l'orgueil delà faniill»'! Certes vous ne ressemblez pas à ces folios sans pudeur qui livrent à tous les vents des carrefours, à tous les caprices des désœuvrés, ù tous les eliucholcments de la médisance les noms qu'elles ont fait serment de porter sans tache et de faire honorer |)ar tous. Aussi n'aurezvous jamais à rougir ni devant votre pro|)re conscience, ni devant l'ami que j'accueillerai dans njon logis, ni devant le mendiant au(|uel vous faites l'aumône et qui vous bénit dans sa prière. — Pourquoi tous ces éloges? murmura-t-elle timidement. S'il est des femmes qui manquent à leur devoir, elles doivent trouver dans leur âme un juge si sévère et si habile en châtiments que je ne puis m'empècher de plaindre ces malheureuses pécheresses. — ^■ous les plaignez! s'écria Terrai. Vous, les plaindre, Alice! Ah! il n'y a que des âmes blanches et candides comme la vôtre qui puissent prendre en pilié ces créatures perverses dont vous ne sauriez comprendre l'abjection! Quant à moi, laissez-moi me réjouir et remercier le ciel de m'avoir donné une femme aimante et fidèle, car j'ai de la fermeté et du courage, mais je n'aurais pu lolérer une trahison de ce genr«. Que Ton vienne m'annoncer soudainement l'incendie de mes granges et de mes forges, la grêle sur mes vignes, la fuite de mon banquier, ma ruine totale en un mot, que de riche un seul mol me fasse pauvre, qu'un accident me rende infirme,

IK VEX.EIR or M\RI. T. 2. 7 .

que la calomnie m'abreuve tlhumilialions, ch bien! le ciel dans sa rigueur me trouverait peut-être encore résigné. Oui, je supporterais ce poids d'infortunes qui en accablerait tant d'autres. Mais perdre le trésor où jamassais secrètement toutes mes illusions dernières, toutes mes tendresses, toutes mes espérances; mais devoir déserter et maudire le refuge unique où je puis vivre sous peine de ne plus vivre, ce serait là un malheur qui ferait de moi un autre homme, plus semblable à un malade frappé de vertige, de démence et de rage qu'à un C'tré doué de raison.

La jeune femme tremblait comme une feuille en écoutant cet élan de jalousie passionnée; un instant, elle eut la pensée de se jeter aux pieds de son mari et de lui tout avouer; mais ses dernières paroles l'en empêchèrent.

Pour lui, il passa sa main sur son front, et reprenant un air souriant:

— Mais dans quelles divagations allais-je m'égarer, reprit-il, au lieu d'admirer le don précieux que vous me faites, Alice! Quel chef-d'œuvre! quelle ressemblance! et comme le sculpteur a admirablement compris le caractère touchant et ouvert à la fois de votre physionomie! c'était une lâche difficile, en vérité! L'expression sereine et candide de vos traits, votre regard doux et rêveur, il a tout reproduit à merveille! C'est bien là le coup de ciseau d'un maître et d'un maître tout à fait inspiré par son modèle. Je veux le remercier, Alice,

car ce n'est qu'avec de Fentliousiasme, cl non avec de l'argenl, qu'une œuvre d'un si haut mérite peutscpayer. Madame Terrai répondit avec un embarras extrême, quoiqu'elle se fût préparée à celle demande :

— Mon ami, le sculpteur a voulu rester inconnu, il a mis cette condition à son travail. J'espère que tu me permettras d'élre fidèle à la parole que je lui ai donnée, et que lu no l'offenseras pas de ce mystère.

Il feignit de ne pas s'apercevoir de son trouble.

— Certes j'aurais lieu de m'en offenser, ma chère, poursuivit-il vivement. Je veux serrer la main à cet habile artiste et le compter au nombre de mes amis. Prendre sa modestie au mol, ce serait de l'ingratitude; je ne veux pas demeurer son obligé à ce point. Je sens que j'aimerai l'homme qui m'a préparé cette joie pour toutes mes heures ppnibles et laborieuses.

Ses yeux souriaient, mais ses lèvres se crispaient en donnant passage à ces hypocrites paroles. Alice se laissa cependant prendre au piège. Elle éprouvait une répugnance instinctive à céder.

— J'avais promis le secret, dit-elle encore. — Allons, ma chère, ne vous faites pas tant prier, reprit-il. Tout profane que je suis en fait de beaux-arts, je garantis à voire sculpteur un brevet de grand homme sur le vu de ce buste. Son nom, Alice! s'il est obscur aujourd'hui, je veux qu'il soit célèbre demain!

La jeune femme regarda encore son mari par un senti-

ment de vague inquiétude; mais le front de Terrai rayonnait de joie et de sincérité. Elle n'hésita plus.

— Vous le connaissez, répondit-elle. C'est un de vos plus dévoués travailleurs; c'est un gentilhomme et un artiste qui n'a pas cru se déshonorer en revêtant la blouse de l'ouvrier, et qui a caché sous le nom plébéien de Franz Muller le nom armorié de ses ancêtres. — Franz Muller! répéta avec une surprise eiTrayanle le maître de forges. — Franz Muller n"est autre que noire sculpleur de Gocttingue, M. Raoul de Vaumeillan.— Raoul deVaumeillanî c'est lui! cria Jacques Terrai d'une voix rauque.

Et le voile se déchirant enfin à ses yeux, il se dit à lui-même avec amertume :

— Et moi, qui no me suis pas déflé de la blouse de ce Franz Muller, moi qui le donnais pour guide à ma femme et qui croyais à son dévouement, sans que rien m'avertît de mon sot aveuglement!

L'expression étrange avec laquelle il s'était écrié : C'est lui! avait fait tressaillir Alice. Le visage de son mari avait changé subitement; calme et souriant tout à l'heure, il ressemblait maintenant au masque ridé et blafard d'un démon.

— Ah! c'est lui, Raoul de Vaumeillan, notre sauveur de Gœttingueî répétait-il dune voix idiote et machinale. J'irai le remercier. Grâces vous soient rendues, madame, de m'avoir dit son nom. Sans vous, je n'aurais pas eu le talent de le deviner. Je ne suis pas un sphinx fort habile.

La peur vint alors saisir la pauvre femme. Elle comprit sa faute. Le cri de joie sauvage qu'avait jeté son mari, ce cri sorti des entrailles, l'éclair qui avait lui dans ses yeux, étaient autant de menaces pour Raoul. Elle sentit combien elle aimait encore ce jeune homme, (|u'elle croyait avoir oublié par un acte de sa volonté, en Texilant de sa présence.

Mais l'effort de contrainte déployé par le maître de forges dans cette scène avait épuisé son courage. Il retomba accablé dans un fauteuil, et, regardant fixement Alice, crut retrouver sur son visage, par une hallucination soudaine, les traits exacts de sa pauvre mère, de celte belle Elisabeth morte dans le désert de sable, au pied de la mine d'or des monts Bacuache. Ce souvenir attendrit l'ancien péon et paralysa son ardente volonté.

— De quel droit, murmura-t-il, ai-je été lier celle jeune et fière destinée à ma destinée flétrie? Comme sa mère, Alice souffrira pour avoir aimé;maisquant à porter sur elle une main de bourreau, je n'en aurais pas la force! Réservons toule ma colère pour le misérable qui est venu lâchement me voler mon bonheur!

Ranimé par celle résolution, Terrai se leva, et, baisant Alice au front comme un père :

— Allez, lui dit- il, ma chère enfant, car j'ai un long arriéré à régler, et c'est une lourde tâche pour un convalescent.

Rentrée dans sa chambre, madame Terrai trouva la

lettre de M. de Vaumeillan froissée et tombée à terre; elle pensa aux regards de son mari et frissonna.

— J'irai au pavillon, dit-elle aussitôt avec résolution. A tout prix il faut que Raoul s'éloigne, pour que je puisse lutter victorieusement contre le souvenir de la soirée de rÉtang et empêcher peut-être un malheur irréparable.

A la même heure le jeune sculpteur se promenait à grands pas dans son atelier du pavillon, pâle, agité, la fièvre dans le sang. Quitter cette femme lui semblait de plus en plus impossible. C'était chez lui un désir ardent et furieux de la voir, de l'entendre, de la choisir pour le mobile et le but de toutes ses actions. Il caressait des projets insensés. Viendra-t-elle? se demandait-il; non, car elle méprise et renie mon amour pour donner comme une esclave sa ^ ie à l'homme égoïste qui l'a épousée.

L'orgueil de l'artiste se révoltait de ce que madame Terrai ne lui sacrifiât pas sans hésitation son avenir entier, l'estime du monde, le repos de son mari; de ce qu'elle préférât le toit qui devait abriter honorablement toute son existence à une fuite déshonorante avec l'élu de son cœur. Déjà il se disait qu'il avait trop attendu, et il balançait s'il n'irait pas lui demander compte de sa résistance et la chercher dans la maison de son mari au prix d'une lutte, d'un crime peut-être.

A cet instant d'égarement et de folie où l'imagination de Raoul ne connaissait plus d'obstacles, il entendit frapper un coup léger à la porte de l'atelier, et un sourire de triomphe passa sur son visage.

— Que j'étais fou de douter! s'écria-l-il. Et se hâtant d'ouvrir la porte :

— Alice, enfin vous voilà! vous avez entendu le cri de mon désespoir, vous avez consenti à nie laisser baigner vos mains de mes larmes avant de me soumettre à l'exil auquel vous me condamnez!

La pauvre enfant résista à l'émotion qui s'emparait d'elle et répondit avec une vivacité forcée :

— Je ne suis pas venue, mon ami, pour écouter des protestations d'amour, mais pour vous supplier de fuir sans retard; car mon mari sait votre nom et nous soupçonne peut-être tous deux! — Comment cela? s'écria le gentilhomme frappé de stupeur; qui donc m'a dénoncé et trahi? — C'est moi, Raoul, qui n'ai pas su garder votre secret, et qui me suis laissé surprendre par la bonhomie apparente de Jacques. Mais aussi ce mystère était-il pour moi un fardeau impossible à porter. Je ne sais pas tromper. Mes lèvres se refusent au mensonge. Chaque jour le regard calme et confiant de mon mari me faisait repentir de ma lâcheté. Ses bonnes paroles me perçaient le cœur. J'aimerais mieux affronter sa colère que d'être réduite A me mépriser moi-même à toute minute. Je ne puis mener cette vie de basse et honteuse dissimulation! — Vous avez raison, Alice, répliqua 31. deVaumeillan. C'est une vie basse et honteuse. Délivrez-vous donc de celte contrainte! Jetez le masque de chaque jour sous vos pieds! Suivez-moi là où il est permis d'être libre et heureux

sans honte! — Oui, je consens à fufr, mais avec voos, Alice, et pas autrement. Et si vous refusez, j'irai défier la colère et la vengeance de votre mari! j'irai jouer ma vie contre la sienne, et Dieu veuille qu'il me tue, si morl je dois être pleuré par vous! — C'est-à-dire que vous provoquez M. Terrai, dit Alice, pour le punir de sa confiance en nous, et qu'après lui avoir pris l'honneur, vous essayerez de lui prendre la vieî — Vous ne m'aimez pas, madame! s'écria le sculpteur, si vous refusez l'avenir de bonheur qui s'ouvre devant vous pour vous ensevelir dans cette vie morue et pleine de douleurs cachées que vous fera votre mari.

La jeune femme fut énme de cet emportement, mais elle ne céda pas.

— Ah! Raoul, re])rit-elle, vous ne savez que trop con»bien je vous aime! Vous savez ({ue je ne puis vous oublier, et que vo«s emportez avec vous mon cœur toui entier et le repos de ma conscience! Ce n'est pas pour moi, ce n'est jmis par crainte de m'avilir aux yeux du monde comme je me suis perdue aux miens que je refuse de vous suivre : c'est pour mon mari, c'est pour vousmême, Raoul; parce que je deviendrais une chaîne lourde et importune à votre vie, parce que je vous ferais une exigence et non plus un bonheur de mon amour, et que le mépris qui me poursuivrait, je n'aurais la force de le supporter que s'il ne devait pas rejaillir sur vous. — Eh bien, puisque vous l'exigez, madame, répondit Raoul avee

une sourde colère, je partirai seul; notre amour aura été un entr'acle qui ne laissera pas de trace dans votre existence, et si un jour nous nous rencontrons dans le monde, il faudra sans doute que vous entendiez prononcer mon nom pour reconnaître dans le vieillard précoce qui frissonnera à votre vue le jeune homme qui a cru un jour être aimé de vous. Mon rôle est fini. Adieu, madame! — Mon Dieu, il n'est plus temps, Raoul! s'écria la jeune femme épouvantée. On monte les marches du perron. C'est mon mari peut-être!

M. de Vaumeillan tressaillit, mais il conserva toute sa présence d'esprit. Xe craignez rien pour votre honneur, Alice, répliqua-t-il après avoir écoulé le bruit de pas qui se faisait entendre; ma vie vous répond de votre réputation. Nul ne vous verra chez moi!

Et au moment où l'on frappait à la porte du pavillon, il prit doucement la main de madame Terrai, et après avoir jeté un regard rapide sur les fleurets accrochés au mur, il la conduisit au fond de l'atelier, qui était encombré de blocs, d'ébauches, de modèles en terre glaise et qui était séparé par un large rideau de lampas, dont les anneaux de cuivre glissaient sur une tringle de fer, de la partie qui servait i)our ainsi dire de salon de réception.

Puis il alla ouvrir, après avoir soigneusement tiré le rideau, tandis que la pauvre femme, blanche comme une morte, et tremblant de tout son corps, s'affaissait derrière un bloc de pierre.

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lie mari et l*ainanl.

Terrai entra sans paraître prendre garde à la surprise de l'arlisle. Ce dernier, qui était resté immobile près de la porte après l'avoir ouverte, semblait inviter ainsi à ne pas pénétrer plus avant le visiteur importun qui avait si maladroitement choisi celte heure pour se présenter. Mais en dépit de tout l'empire qu'il exerçait sur lui-même, lorsqu'il eut bien reconnu le mari d'Alice, son visage blêmit et il eut à peine la force de balbutier quelques mots sans suite et dénués de sens.

Terrai feignit encore de ne pas apercevoir ce redoublement d'émotion; il s'avança tranquillement jusqu'au milieu de l'atelier, promena son regard un instant sur quelques groupes ébauchés, puis s'assit sur la chaise que sa femme venait de quitter.

Parvenu enfin à maîtriser ce premier mouvement de trouble dont l'homme le plus courageux ne saurait se défendre en pareille occasion, Raoul, qui avait jeté un nouveau coup d'oeil sur ses fleurets et sur sa boîte de pistolets d'honneur glorieusement gagnés à Gœttingue, vint s^asseoir en face du maître de forges, sans lui demander le motif de sa visite, mais attendant en silence qu'il voulût bien le lui expliquer lui-même.

La physionomie de Terrai était calme; seulement,à ses yeux abattus, à son teint paie, à l'accent pénétré de sa voix, on pouvait reconnaître que ce calme avait été précédé d'une lutte violente : quand l'ouragan a cessé, le sol en garde encore longtemps les vestiges.

— Je viens vous faire un reproche d'ami, M. de Vaumeillan, dit le maître de forges au sculpteur.

Celui-ci ne fut pas moins surpris d'être interpellé avec cette douceur que d'entendre son véritable nom ainsi prononcé sans hésitation par M. Terrai.

— Vous avez manqué de franchise envers moi, poursuivit le maître de forges, et c'est mal. Peut-être craigniez-vous que votre qualité d'artiste et votre nom, qui indique une noble origine, ne me fissent douter de votre aptitude à remplir les fonctions que je vous ai confiées?...

— Monsieur, je dois avouer... — Vous aviez tort. J'aime les arts et je ne suis point ennemi de la noblesse, lorsqu'elle ajoute à la distinction du nom celle du talent et de la vertu.

Raoul se demanda si ce n'était pas là une insulte par voie d'ironie; mais Terrai conservait un air fort sérieux en poursuivant :

— Je sais que sous le rapport du talent vous ne laissez rien à désirer. Je viens tout à l'heure encore d'admirer un certain buste... — Quoi, monsieur, vous penseriez?...

— Xe cherchez pas à feindre,vousvousdonneriez une peine tout à fait inutile. Alice, vaincue par mes instances, m'a

nommé l'auteur d'une surprise aussi agréable quedélicale, el pour laquelle je vous dois les plus vifs remercîmenls. Raoul commençail à respirer plus librement; à la tournure que prenait l'entretien, il ne prévoyait plus aucun danger de la part du maître de forges. 11 ne trouva, malgré tout son esprit, pour manifester sa joie, qu'une de ces phrases superbes de banalité qui sont les courbettes stéréotypées de la conversation bourgeoise :

— Je suis heureux, monsieur, lui dil-il, du suffrage que vous voulez bien m'accorder, quoiqu'à vous dire vrai, je le croie suggéré par votre bienveillance plutôt que par le mérite réel de mon ouvrage.

Si Orio Bevilacqua avait entendu cette phrase sortir de la bouche de son hautain ami, M. de Vaumeillan, il se fût tordu de rirej)endant un quart d'heure.

— Que dites-vous donc là? fil Jacques Terrai sans qu'un seul des muscles de son visage trahît le sourire sardonique auquel il se livrait dans sa pensée; mais ce buste est un chef-d'œuvre! Jamais le marbre ne fut doué par le ciseau d'un sculpteur d'une animation si complète el si vraie. Ce n'est pas là une simple ressemblance de traits harmonies entre eux selon les règles de l'art; il y a dans celte tête des yeux qui ne sont pas sans regard, suivant l'antique usage des statues, une bouche dont le sourire émeut et fait rêver, des contours ravissants de finesse et de grâce. L'artiste y a mis l'étincelle du feu sacré, l'âme, la vie. En accomplissant ce beau travail, M. de Vaumeil-

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