CHAPITRE II
Organes de sécrétion et d'inoculation du venin. — Toxicité comparée du venin des diverses espèces de Serpents.
Les Serpents venimeux se divisent en deux grands groupes: les Protêroglyphes, qui ressemblent aux Couleuvres, et les Solènoylyphes ou tipèridés.
Le premier groupe comprend les hydrophides ou Serpents de mer, les Elaps, les Najas, les Rungares. Ils sont caractérisés par ce fait que les os sus-maxillaires se prolongent en arrière sous la lèvre supérieure et supportent, sur le devant de la mâchoire, des dents venimeuses cannelées et non perforées à leur base. En arrière de ces dents se trouve, de chaque côté, une rangée de crochets lisses, sans sillons.
Les Solênoijlyphes ou vipèridés ont la tête en général triangulaire, la mâchoire très courte et très mobile. Leurs dents venimeuses sont creusées d'un canal complet au lieu d'un sillon comme chez les Serpents du premier groupe.
Les uns et les autres possèdent de chaque côté de la mâchoire supérieure une glande à venin enveloppée dans un réseau de muscles. Chaque glande a la forme d'une amande allongée dans le sens de la tête, entre l'œil et la branche montante du maxillaire : elle se termine en avant par un canal qui aboutit à la base de la dent canaliculée. Le venin
sécrété par la glande s'y accumule et en est expulsé vers les crochets, suivant les besoins, par la pression des muscles.
Immédiatement eu arrière des dents venimeuses se trouvent, couchés dans la gencive, toute une série de six crochets d'attente, ou crochets de remplacements, destinés à supplanter ceux qui viendraient à être brisés.
Les glandes sécrètent des quantités très variables de venin, et la composition de ce venin n'est pas toujours identique. Elle varie suivant l étal de jeûne plus ou moins prolongé subi par l'animal, suivant l'espèce à laquelle il appartient, suivant son âge et suivant les saisons.
Le concours obligeant de beaucoup de médecins et de naturalistes français et étrangers m'a permis de me procurer soit des échantillons de venins à l'état sec ou en solution concentrée dans la glycérine, soit des Serpents vivants provenant de toutes les parties du globe où ces reptiles sont réputés le plus dangereux.
Les espèces de reptiles vivants que j'ai eues à ma disposition, et dont j'ai pu étudier le venin à l'état frais, sont les suivantes :
Naja tripudians (Cobra capel, variété à monocle, de l'Indo- Chine, et Serpent à lunettes, de l'Inde);
Crotalus durissus, de l'Amérique du Nord (Serpent à sonnettes) ;
Bothrops lanceolatus, de la Martinique (Fer de Lance) ; Naja haje, d' Egypte (Aspic de Cléopàtre) ; Cérastes, d'Egypte (Vipère à cornes).
Celles dont le venin m'a été adressé à l'état sec et parfaitement conservé sont :
Bungarus fasciatus, de l'Inde; Pseudechis porphyriacus (Black snake), d'Australie; Hoplocephalm curtis (Tiger snake), d'Australie ; Hoplocephalitsvariegatus (Broad headed snake),d'Australie. Acanthophis antarctica (Deatb adder), d'Australie; Trimeresurus viridis (Serpent bananier), de l'Indo-Chine;
LE VKNIN DES SKRPF.NTS
Tous ces venins présentent naturellement entre eux des différences de toxicité très inarquées et qu'il était intéressant de comparer. Mais, fait plus intéressant encore, j'ai pu constater que la toxicité de la sécrétion venimeuse d'un môme Serpent varie dans des proportions considérables, suivant l'état de jeûne plus ou moins long qu'il a subi, et peut-être suivant d'autres conditions malaisées à déterminer.
J'ai conservé pendant buit mois, à l'Institut Pasteur, un Naja haje d'Egypte, qui n'a jamais voulu se nourrir, quels que fussent les aliments que je lui ai présentés (.Souris, (irenouilles, œufs). Lors de son arrivée, je l'ai fait mordre dans un verre de montre; le venin recueilli par ce procédé et aussitôt desséché dans le vide, tuait, en quatre heures, un Lapin de 1700 grammes, à la dose de 0m8T'7 (poids du venin sec).
Deux mois après, la sécrétion de ce même Serpent était devenue toxique pour le Lapin à la dose de 0mgr25.
Lors de la mort de l'animal, au bout de huit mois, le venin extrait des glandes et évaporé dans le vide était tellement toxique qu'il suffisait de 0m£rl pour tuer un Lapin d'environ 2 kilogrammes. La toxicité de la sécrétion venimeuse de ce reptile s'était donc beaucoup accrue au fur et à mesure qu'il jeûnait depuis plus longtemps.
Pour un même Serpent que l'on fait mordre à intervalles rapprochés, huit à quinze jours par exemple, le poids du venin excrété est assez sensiblement constant. Un Cobra de 2 mètres de longueur lance, en moyenne, à chaque morsure' 133 milligrammes de venin liquide donnant, à l'évaporation, de 30 à A'ô milligrammes de résidu sec.
Un Cobra qui n'a pas mordu depuis deux mois au moins peut fournir jusqu'à 220merr de salive toxique. La quantité totale maxima du venin que j'ai trouvée contenue dans les deux glandes extirpées après la mort, s'est élevée une seule fois à H"130, ayant donné 0-"480 de résidu sec
J'ai pesé régulièrement le résidu sec de H morsures faites
Calmette. — 2.
sur un verre de montre par deux Najas haje arrivés en même temps au laboratoire et placés dans la même cage. Ces deux Najas avaient à peu près lm70 de longueur.
Pendant toute la durée de l'expérience, qui a duré du 20 avril au 1" août 1894, aucun d'eux n'a pris de nourriture, mais ils buvaient de l'eau et se baignaient fréquemment.
Voici les résultats que j'ai obtenus :