CHAPITRE V
Action de la chaleur et de diverses substances chimiques sur les venins
Le venin fraîchement extrait des glandes dn Serpent est parfaitement neutre au papier de tournesol. 11 se dissout facilement dans l'eau et la glycérine.
I. alcool, l'éther, l'ammoniaque, le tannin, l'iode, le précipitent, mais le précipité formé se redissout dans l'eau. Ses réactions chimiques sont identiques à celles des écliidnines étudiées par Weir Milcnell; il est donc superflu d'en répéter la description.
J'ai étudié séparément sur chaque espèce de venin l'action de la chaleur et de diverses substances chimiques. 11 n'existe pas entre eux de différences capitales : tous sont détruits ou modifiés par les mêmes réactifs, et tous perdent leur toxicité par le chauffage plus ou moins prolongé aux environs de 100 degrés.
Le venin de Cobra eapel en solution au millième, perd sa virulence exactement à partir de 98 degrés au hain-marie, après vingt minutes. Le venin d'Iloplocephalus est un peu plus résistant; si on le chaufie, même pendant dix minutes, entre 100 et 102 degrés, il est encore toxique et ne devient inoffensif que lorsque cette température est maintenue pendant quinze minutes au moins. Celui de Pseudechis est détruit entre 09 et 100 degrés, celui de Vipère, entre 95 et 97 degrés.
La dose de ces venins chaudes, injectée aux animaux, était toujours de 1 milligr. pour ceux de Cobra et d'Hoploceplialus, de 4 milligr. pour celui de Pseudecbis et de 10 milligr. pour celui de Vipère.
(les écarts, assez faibles pour des venins en solutions concentrées, deviennent plus considérables si l'on opère le chauffage sur des solutions très diluées. Ainsi, I milligr. de venin de Cobra dilué au 1/10.000 et cbaufféau bain-marie, en tube scellé, à 90 degrés pendant dix minutes, devient inoffensif pour le Lapin. En dilution à 1/1000, la même dose qui a subi l'action de la chaleur pendant le même temps tue seulement avec un léger retard, mais elle ne produit, au point d'inoculation, ni l'œdème ni les hémorrbagies capillaires que l'on observe toujours à la suite des injections de venin non chauffé.
Le venin de Vipèredu Jura, chauffé 15 minutes à 80degrés, comme l'ont montré MM Phisalix et Bertrand, ne développe également plus d'œdème, quel que soit son degré de dilution, et pour tuer le Lapin il faut en injecter au moins 6 milligr. en dilution au cinq-millième, ou 1 milligr. au Cobaye.
Le chauffage fait donc perdreaux venins leurs propriétés pblogogènes et une partie de leur pouvoir toxique ; mais, pour des doses très peu supérieures à la dose mortelle, ce pouvoir toxique subsiste et il n'est entièrement détruit qu'à des températures voisines de l'ébullition.
MM. Phisalix et Bertrand ont attribué au chauffage entre 7."> et 80 degrés le pouvoir de modifier le venin de Vipère au point de le transformer en échidno-vaccin. Ces expérimentateurs ont observé que les Cobayes pouvaient supporter sans périr 4/10 de milligr. de venin de Vipère chauffé à 75 degrés pendant 15 minutes, tandis que cette dose de 4/10 de milligr. de venin non chauffé est mortelle en G heures environ pour les animaux témoins. Au bout de 8 à 10 jours, les animaux qui avaient reçu 4/10 de milligr. de venin chauffé pouvaient
recevoir impunément jusqu'à S/10 de milligr. de venin normal.
Je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'expliquer ce commencement de vaccination des Cobayes parla transformation du venin en éehidno-vacvin sous l'influence du chauffage. Il est certain que le chauffage a moditié le venin; il lui a fait perdre ses propriétés phlogogènes, comme je l'avais moimême montré en 1892 à propos de l'action du venin de Cobra sur la conjonctive oculaire (1); il a aussi diminué sa toxicité, de sorte que la dose minima mortelle, 4/10 de milligr. pour le venin de Vipère, ne tue plus le Cobaye. Mais il est facile de constater qu'une dose de 1 milligr. de ce même venin, chauffé quinze minutes à ou même à 80', est mortelle, comme 4/10 de milligr. de venin non chauffé, sauf que les symptômes locaux ne se manifestent plus. Il ne s'est donc produit sous l'influence du chauffage qu'une atténuation de la toxicité, tout juste suffisante pour rendre inoffensive la dose minima mortelle.
Les mêmes effets de vaccination contre la dose de 8/10 de milligr. de venin normal peuvent être obtenus de la manière suivante :
On inocule un Cobaye de 4 à 500 grammes avec une dose de 3/10 de milligr. de venin de Vipère normal, après s'être assuré que cette dose ne tue pas, tandis que 4/10 de milligr. tuent en 0 heures environ. L'animal est légèrement malade pendant 24 heures; il diminue de poids pendant deux ou trois jours, il a une hypothermie de 1° environ pendant quelques heures, puis il se rétablit et reprend son poids primitif. A ce moment, on peut lui injecter 8/10 de milligr. de venin normal sans provoquer autre chose qu'un malaise passager. L'inoculation du venin normal à dose non mortelle vaccine donc comme si l'on avait injecté 4/10 de milligr. de venin chauffé. Dans les deux cas, le mécanisme de l'immunité
(1) Calmette, Annales de l'Institut Pasteur, mars 1892.
s'explique par un commencement d'accoutumance. Nous reviendrons un peu plus loin sur ces fails (1).
L'acide phénique à 50 p. 1.000, le bichlorurede mercure à 1/1000 en solution acide, le sulfate de cuivre, l'eau naphtolée, le nitrate d'argent à 1 %> ne détruisent pas la virulence du venin et ne retardent pas l'apparition des symptômes d'envenimation lorsque ces antiseptiques sont mélangés au venin avant l'injection.
Il en est de même du chlorure de sodium, du carbonate et du sulfale de soude, de l'iodure de potassium, de l'iode (solution de Gram), du li ichlorure d'iode à 1/1000, de l'alcool, du chloroforme, de l'éther et du chlorure d'élhyle.
L'ammoniaque mélangée à la dose de 1 gramme pour 1 millig. de venin de Cobra, ne modifie pas Je venin. Les essences de santal, de romarin, de girofle, de citron, n'exercent également sur lui aucune action favorable.
Beaucoup de ces corps, particulièrement l'iode, l'ammoniaque, les essences, l'éther, l'alcool, le chloroforme, le sulfate de cuivre, le nitrate d'argent et le bichlorure de mercure, forment avec le venin des précipités, mais ceux-ci sont solubles dans l'eau ou dans un excès de réactifs, et aussi toxiques que le venin pur. Le chlorure de sodium et le sulfate de magnésie à saturation sont dans ce cas.
La soude et la potasse en solution à 1/10 diminuent beaucoup la virulence des venins. Lorsque le contact est prolongé pendant cinq ou dix minutes, elles les détruisent même tout-à-fait, mais elles n'ont plus aucune action si l'on fait agir ces alcalis en solutions plus étendues, ou si on les mélange à du venin préalablement dilué.
(1) Dans un article publié tout récemment par la Revue générale des Sciences, M. Phisalix annonce que le venin des Vipères du Puy-de- Dôme ne peut pas être transformé par lechauiîage en échidno-vaccin. Cette propriété n'a été conslatée par lui que pour le venin des Vipères du Jura. (Rev. gén. des Sciences, 29 fév. 1896).
Avec la potasse caustique et une trace de sulfate de cuivre, le venin produit la réaction caractéristique du biuret.
Injectée dans les tissus autour du point d'inoculation, une solution de soude à 1/100 n'empêche pas l'intoxication et produit des douleurs extrêmement vives et des escbarres.
L'eau oxygénée, l'acide phosphorique, l'acide sulfhydrique et l'acide chlorhydrique sont inactifs in vitra.
11 en est de même du carbonate de soude et du carbonate d'ammoniaque en solution a I 10, lorsqu'on mélange jusqu'à 100 parties de ces sels avec une partie de venin. Le pbospbate et le sulfate d'ammoniaque forment un précipité albumineux blanc qui est toxique.
Le persulfate d'ammoniaque ne forme pas de précipité, el le mélange de une partie de venin avec 20 parties de ce sel ne tue plus. Mais les injections de persulfate d'ammoniaque dans les tissus sont impuissantes à empêcher l'absorption du venin inoculé.
Le permanganate de potasse qui, après les travaux de Lacerda, fut regardé pendant quelque temps comme le meilleur antidote du venin d'Ophidiens, forme avec ce venin un coagulum albumineux, noir, insoluble dans l'eau; avec le même venin chauffé a 80 degrés et dépouillé de son albumine par Qltration, le précipité prend un aspect poussiéreux, brunâtre.
Je l'ai expérimenté sur des Pigeons, des Poules, des Lapins, des Cobayes et des Rats, en faisant usage d'une solution au cen t ième stérili sée.
Les animaux auxquels j'ai injecté' une partie de venin mélangée préalablement avec dix parties de la solution de permanganate au centième ont tous résisté, alors que les témoins inoculés avec les mêmes doses de venin pur sont tous morts.
Si l'on pratique a un animal un peu résistant, eu e le
Lapin, une injection intra-musculaire de venin à dose mortelle, et. aussitôt après, une injection de permanganate
de potasse dans le trajel même de la première inoculation, l'animal oe succombe- presque jamais. Cependant si l'on larde, ne fût-ce qu'un liés court instant, à injecter le permanganate au point même où le venin a été introduit, l'envenimation su i i son coin s normal. Vulpian avail démontré que le permanganate se décompose immédiatement au contact des tissus el qu'il ne peut agir sur le venin que par mélange, mais non à distance, comme le pensait Lacerda. Les expériences que j'ai faites me conduisent à la même conclusion.
L'eau bromée mélangée au venin détruit son pouvoir toxique; injectée dans les tissus, même dix minutes après l'inoculation, elle est encore efficace; au-delà elle ne l'est plus.
On peut injecter l'eau bromée diluée au \ ^ sans produire d'abcès ni d'escharres , mais ces injections sont très douloureuses.
L'hypobromite de soude n'a aucune action modificatrice. L'eau chlorée offre les mêmes propriétés et les mêmes inconvénients que l'eau bromée.
Le chlorure de chaux et les bypochlorites alcalins forment avec tous les venins un précipité insoluble el complètement inoffensif.
Il en est de même du chlorure d'or.
Le chlorure de platine donne égalemenl un précipité, mais ce dernier est soluble dans l'eau et il n'altère que lentement la toxicité du venin.
Avec l'acide picrique il se (orme un précipité que le chauffage fait disparaître, mais qui réapparaît après le refroidissement.
L'acide chromique en solution à 1 p. %,, préconisé] par Kaufmann en 1889 contre le venin de Vipère, détruit également bien tous les venins par mélange, en donnant un précipité insoluble ; niais il présenle au contact des tissus les mêmes inconvénients de décomposition rapide que le permanganate de potasse et, en outre, il produit fréquemment des escharres a cause de sa causticité très grande.