‹ Le venin des serpentsChapitre 8 sur 13 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Nature chimique des venins

Ces diverses réactions chimiques peuvent-elles nous éclairer sur la nature des principes toxiques dujvenin?

On a longtemps discuté et l'on discute encore la question de savoir si ces principes toxiques sonl des albumines et à quelles sortes d'albumines ils appartiennent. Le professeur A. Gautier les avait d'abord considérés comme des ptomalnes, mais celte conception ne tarda pas a être abandonnée par leur auteur dès qu'il eût constaté que, physiologiquement, ces ptomalnes, isolées par lui du venin de (Cobra capel, n'avaient aucun rapport avec Penvenimation.

Weir Mitchell et Reichert admettent que le venin renferme trois corps protéiques [distincts, dont deux solubles et un insoluble dans l'eau distillée.

Le premier de ces protéides serait une peptone fpeptictenomj, dont l'action, très lente, ne donne lieu qu'à des effets locaux, œdème et ulcération.

Le second ressemble aux para-globulines^iobwii»-»enom ; sa virulence est très considérable et il donne lieu à une énorme infiltration de sang dans les tissus environnant le lieu de l'injection.

Le troisième est Valbumen-ienom; sa toxicité est très douteuse.

Le professeur Halford, de Melbourne, el de Lacerda, de Rio. avaient cru constater que le venin étail capable de digérer la

Calmette. — ;i.

fibrine cl L'albumine cuite. Tous les expérimentateurs qui ont voulu vérifier ce tail l'onl reconnu erroné.

C. J. Martin el Mac Car vie Smith, de Sydney, ont étudié la composition do venin de Pseudechis j>nrplnjriacus d'Australie. Ils trouvent que ce venin renferme une protéide coagulable par la chaleur (albumine ou globuline) el une ou plusieurs protéides non coagulables, qui peuvent être soit des albuminates acides, soi i drs albumoses ou des peptones.

J'ai constaté, de mon côté, que toutes les albumines qu'on peut séparer du venin par chauffage discontinu à des températures variant entre 70 et 9o degrés, ne possèdent aucun pouvoir toxique.

Si on dialyse pendanl vingt-quatre heures, dans un courant d'eau stérile, le venin ainsi débarrassé de toute l'albumine qu'il contenait, on en sépare les sels, et on obtient, dans le dialyseor, une substance qui, desséchée rapidement au moyen du vide, présente l'aspecl d'une poudre brune, amorphe. Cet le substance est quarante fois plus toxique que le venin desséché normal. Elle lue d'ailleurs en reproduisant toute La série des phénomènes classiques de l'envenimation.

Elle est soluble dans l'eau et dans L'alcool a vingt degrés, précipitée par l'alcool fort, ainsi que par Les hypochlorites alcalins, le chlorure d'or, l'eau bromée, Le permanganate de potasse, l'acide chromique, La soude et la potasse en solutions concentrées, Le sulfate de magnésie à saturation.

Les précipités de cette substance avec l'alcool, les alcalis et Le sulfate de magnésie peuvent se redissoudre dans L'eau et récupérer leurs propriétés toxiques. Au contraire les précipités formés avec le chlorure d'or, les hypochlorites, Le permanganate, l'eau bromée el l'acide chromique, ne se redissolvent pas et restent physiologiquement inactifs.

Dans un précipité de venin ainsi désalbuminé, puis diah sé et traité par Le chlorure d'or, j'ai fait passer un courant d'hydrogène sulfuré pour précipiter tout l'or à l'étal de sulfure; j'ai filtré, neutralisé avec une petite quantité de

solution de soude faible, puis évapore dans le vide. Le résidu que j'ai ainsi obtenu, repris par l'eau, n'étail pas soluble et restait dépourvu de tout pouvoir toxique.

Que conclure de ces faits? — Ils ne nous renseignent évidemment pas sur La nature exacte des venins, mais ils nous indiquent suffisamment quelles affinités étroites présentent ces corps avec les diâstases et les toxines microbiennes ou végétales, c'est-à-dire avec les enzymes.

CIIAPITRK VII

Action neutralisante des hypochlorites alcalins et du chlorure d'or sur le venin des Serpents.

De toutes les substances chimiques dont j'ai expérimenté l'action, les hypochlorites alcalins el le chlorure d or sonl les seules dont l'efficacité soil certaine el dont l'emploi en injections hypodermiques ne présente aucun danger (I).

Il suffil de trois gouttes d'une solution à 1/60 de chlorure de chaux sec ou d'hypochlorite de soude pour détruire immédiatement, in vitro, l'activité de 1 milligramme de venin de Cobra ou de 10 milligrammes de venin de Vipère dissous dans 1 ce. d'eau.

On peut injecter de grandes quantités de ces hypochlorites dilués dans les tissus, dans les séreuses et même dans les veines sans provoquer aucun accident. Ils sont encore très efficaces lorsqu'on les injecte au bout d'un temps relativement long après l'inoculation venimeuse, el à une grande dislance du point inonde.

Les hypochlorites de soude ou de potasse, toujours fortement alcalins, ont l'inconvénient d'occasionner d'assez vives douleurs el de produire des escharres, surtout si on emploie

(1) Calmelte. Annales de l'Institut Pasteur, mai 1874.-

des solutions ordinaires du commerce donl La teneur en chlore varie de il à Ib litres par 1.000 cent, cubes.

Le chlorure de rhaux sec. puriQé, est d'un emploi plus commode; grâce à sa faible alcalinité il n'irrite pas les tissus et ne provoque aucune souffrance chez les animaux.

Je 1110 suis servi, dans la plupart de mes expériences, de solutions de chlorure de chaux à I 12, titrant 41 232 de chlore par 1 .000 ce., et que je diluais, au moment de l'usage, dans 3 ou 3 parties d'eau; je ramenais ainsi la dilution à injecter au litre de | |. MO nu 0 I. S'il") de chlore par 1.000 ce. Ou peut, dans ces conditions, en injecter 10 à 30 ce. aux Lapins, sous la peau ou dans le péritoine, sans avoir à redouter aucun accident.

L'injection intraveineuse de celte même quantité d'hypochlorite est également bien supportée, mais elle ne réussit presque jamais à empêcher l'envenimai ion. tandis que l'injection sous-cutanée se montre toujours très efficace.

Chez, les animaux inoculés avec une dose de venin mortelle en moins de deux heures, on peu t sûrement empêcher la mort en injectant la solution d'hypochlorite de chaux dans les vingl premières minutes après l'inoculation venimeuse. L'injection doit être faite, bien entendu, en piqûres disséminées autour du lieu d'inoculation, et en divers points du corps de l'animal.

Au-delà de vingl minutes et jusqu'à une demi-heure, l'intervention est encore très souvent suivie de guérison. Passé ce délai elle esl presque toujours inutile. Cette action suspensive de l'hv pochlori te de chaux sur les phénomènes de

l'envenimation est due à ce fait que l'hypochlorite détruit d'abord tout le venin non encore absorbé' qui reste au niveau de l'inoculation; ensuite, grâce à sa diffusion rapideà travers les tissus et à sa décomposition lente, il agil à distance sur une partie du poison qui esl déjà entré dans la circulation.

MM. Roux ol Vaillard ont observé les mêmes effets favorables des hypochlorites alcalins à l'égard de la toxine

tétanique, non seulement m vitro, mais mémo dans l'organisme (1rs animaux inoculés avec dos doses mortelles do cette toxine, et qui ont guéri a La suite d'injections répétées d'hypochlorites de sonde ou de chaux.

Lo chlorure d'or en solution à 1/100, que mes expériences de 1891, faites au laboratoire bactériologique de Saigon, m'avaient conduit à recommander pour le traitemenl des personnes mordues, agit invitro avec autant d'énergie que les hypochlorites, mais sou action s'épuise beaucoup plus vite dans les tissus, et il ne permet d'arrêter l'envenimation que si on l'injecte peu d'instants après l'inoculation du venin.

Depuis trois ans, le traitement des morsures de Serpents venimeux chez l'homme au moyen des injections interstitielles de chlorure de chaux ou de chlorure d'or a été employé avec un plein succès par beaucoup de médecins. Dans l'Inde on l'applique à peu près partout, el en Australie, depuis les travaux confirmatifs des miens qu'à publiés le docteur Halford, professeur à l'Université de Melbourne, on l'a adopté', concurremment aux injections de strychnine que le docteur Mueller, de Victoria, avait préconisées en 1889.

La méthode de Mueller repose sur ce l'ait que les personnes intoxiquées par le venin des Serpents peuvenl tolérer des doses considérables de strychnine et que les effets physiologiques de cette substance sont opposés a ceux produits par l'envenimation.

Il parait indiscutable que, dans beaucoup de cas, la strychnine à doses faibles agil favorablement chez les personnes mordues par dos reptiles; c'est un puissant tonique du système nerveux. Mais elle n'a aucune propriété réellement antidotique à l'égard 'lu venin, et. chez, les animaux, elle n'exerce aucune action favorable.

Yoiri comment M. le docteur Mueller dirige le traitement des personnes mordues ; il injecte l centigr. de strychnine et répète la dose si la pâleur et la faiblesse du pouls persis-

tenl ; puis il donne de l'alcool en grande quantité. On ne doil pas permettre au malade de s'endormir la nuit suivante, el au moindre signe de faiblesse musculaire on lui tait prendre par La bouche une petite quantité de solution de strychnine, puis on renouvelle les injections jusqu'à ce qu'il y ait des symptômes de frémissement musculaire indiquant que la limite de toxicité est al teinte.

Les Chinois, depuis des siècles, se servaient de ce même remède, dont ils avaient remarqué l'action bienfaisante, non seulement contre les morsures de Serpents, mais aussi contre la rage : ils administraient aux mordus des pilules de hoangnan (écorce du strychnos gantheriana). Dans l'Amérique du Sud les indigènes emploient pour combattre la morsure des Bothrops les Qoix du cedron qui contiennent un alcaloïde (cédrine) dont les effets ressemblent à ceux de la strychnine. MM. Dujardin-Beaumetz et le docteur Kestrepo (Acad. de méd. 1881, p. 953) ont essayé l'action alexipharmaque de ces substances el ont reconnu qu'elles ne produisaient aucun résultat utile.

Tous les venins que j'ai expérimentés sont rendus inoffensifs par le mélange avec une très faible proportion d'hypochlorite de chaux ou de chlorure d'or. Le traitement, local des morsures de Serpents venimeux par les lavages et les injections hypodermiques d'hypochlorite de chaux à 1/60 (titrant environ 0 1. 830 à 0 1. 900 de chlore par 1.000 c. c.) est parfaitement efficace, quelle que soit l'origine du venin.

11 s'ensuit que, dans tous les cas, en présence d'une morsure de Serpent donl on n'a pu reconnaître l'espèce, la première précaution a prendre est de laver la plaie avec une solution d'hypochlorite à l p. 60, aussi récente que possible; de taire une ligature sur le membre mordu pour arrêter, pendant quelques instants, la circulation en retour, et de pratiquer, tout autour de la morsure, huit, à dix. injections disséminées d'hypochlorite, de lcc chacune. Un peut, aussitôt après, enlever la ligature et frictionner légèrement la région lésée.

Page 1