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CHAPITRE VIII

Immunité des Serpents contre le Tenin. — Toxicité du sang des Serpents venimeux et des Anguilles.

Plusieurs physiologistes, parmi lesquels il eonvienl de citer Fonlana, R. Blanchard, Pliisalix el Bertrand, S. Jourdain, onl signalé la présence de glandes venimeuses chez la Couleuvre ou chez d'autres Ophidiens non venimeux, et onl expliqué par l'existence d'uni' sécrétion interne du venin, l'ii unité dont jouissent ces animaux à l'égard de ce poison.

On sait également, d'après les travaux des mêmes expérimentateurs, {que le sang de la Vipère, celui de la Salamandre el du Crapaud sonl toxiques. J'ai reconnu, de mon côté (Soc. de biologie. 13 janvier 1894), que le sang du Cobra cape! possède les mêmes propriétés.

Depuis, j'ai pu m'assurer qu'il en est ainsi pour toutes les espèces d'Ophidiens venimeux que j'ai eu l'occasion d'étudier au laboratoire ; mais, fait très important et qui n'a pas été signalé, j'ai constaté que le pouvoir toxique du sang d'Ophidien est sensiblement le même quelle que soit l'espèce du Serpent qui l'a fourni, tandis (pie nous savons que les venins présentent, au contraire, entre eux. de grandes différences de toxicité.

Le sang de Naja tripudians, celui de Naja haje el celui de Vipère à cornes (Céraste) tuent Le Cobaye à la même dose

que celui de La Vipère de France (I 1 ce. par voie intrapéri tonéale). Il en est de même du sang de Crotale.

Par voie sous-cutanée, la dose minima mortelle pour 1rs trois premiers est de 2 OC. Le sang de Vipère et celui de Crotale sont un peu moins toxiques : on ne tue sûrement le Cobaye qu'avec 3 CC. injectés sous la peau.

J'ai étudié, par comparaison, le sérum d'Anguille, dont Mosso, de Turin, avait déjà démontré La toxicité, et j'ai trouvé qu'il en fallait 3 ce. pour tuer un Cobaye, et 0 ce. 2u pour tuer une Souris (par injection SOUS-Cutanée).

Ou suppose généralement aujourd'hui que le sang des Ophidiens venimeux ou non venimeux, comme celui de La Salamandre et du Crapaud, est toxique parce qu'il contient une certaine quantité de venin en dilution dans la masse du liquide.

J'ai pensé que, si cette hypothèse était exacte, il serait facile de la vérifier en profitant de ce fait que le venin n'est pas modifié par le chauffage à 68°. En chauffant du sang d'Ophidien pendant dix minutes à cette température, Je venin contenu dans ce sang ne devait pas être altéré, et en l'inoculant dans h' péritoine d'un Cobaye, on obtiendrait les mêmes effets d'intoxication que s'il s'agissait de sang non chau ffé.

J'ai exécuté cette expérience avec le sang de quatre espèces de Serpents : Naja tripudians, Naja baje, Crotale et Céraste, et j'ai injecté chaque fois le sang chauffé dans le péritoine de deux Cobayes et de deux Souris. Tous mes animaux oui survécu, alors que ceux qui recevaient le sang non chauffé, aux mêmes doses, sont tous morts.

La même expérience, répétéeavec du sang d' Inguille, m'a donné un résultat identique.

J'en conclus que le pouvoir toxique du sang des ophidiens venimeux et des anguilles n'est pas dû à La présence du venin en nature dans ce liquide, mais qu'il faut l'attribuer à d'autres principes diastasiques cellulaires à déterminer.

Peut-être ces principes diastasiques sont-ils eux-mêmes des éléments constituants du venin, car, en l'absence de tout chauffage, nu constate que le sang de Serpenl et celui d'Anguille, mélangés par parties ('gales avec du sérum antivenimeux, ne tue pas.

Le sang des Serpents ne produit pas, chez les animaux auxquels <>n l'inocule, des effets semblables à ceux du venin. Il ne lue jamais dans un délai très court. Même les Souris, avec de fortes doses de sang, succombent raremenl en moins de deux ou trois heures, et les Cobayes en moins de six heures. Lorsqu'on inocule les animaux dans le péritoine, on constate toujours une inflammation ('nonne des intestins et de la paroi au niveau du point inoculé. L'injection souscutanée produit des effets moins intenses, mais elle s'accompagne d'un œdème considérable.

J'ai pu constater, d'autre part, que les animaux qui ont subi une première inoculation de sang de Serpent à dose non mortelle peuvent ensuite supporter nue injection de venin équivalente au double de la dose mortelle; ils sont donc partiellement vaccinés. Au contraire les Cobayes vaccinés contre le venin périssent si on leur injecte dans le péritoine ou sous la peau la même quantité de sang de Serpent qui lue les témoins non vaccinés.

Tous ces laits montrent bien que, connue je le disais tout-à-l'heure, le sang des Ophidiens venimeux ou non venimeux et celui des Anguilles renferment un principe diastasique particulier, différant du venin par ses effets physiologiques et par sa manière de se comporter vis-à-vis de la chaleur, mais dont les éléments entrent sans doute en jeu pour constituer celte sécrétion spéciale.

CHAP1THK IX

Immunité naturelle de certains animaux à regard du venin

On a signalé depuis longtemps oe fait que certains animaux à sang chaud, le Mangouste, le Porc et le Hérisson, par exemple, présenteni une immunité naturelle à l'égard des morsures de Serpents. Le Porc dévore très volontiers les Vipères el on le dresse même, dans quelques pays, à détruire ces reptiles.

Pendant mon séjour en Indo-Chine, j'ai inoculé à un jeune Porc une dose de venin de Cobra capable de tuer un Chien de forte taille: l'animal a i< si < I <■ ; mais je n'ai pas répété celle expérience. A l'institul Pasteur, j'ai étudié un échantillon de sérum de Porc provenant de l'abattoir; 3 ce, 5cc, el 8 ce-, de ce sérum mélangés à une dose mortelle de venin de Cobra, n'ont manifesté' aucun effet antitoxique in vitro. Les Lapins qui avaient reçu ces mélanges, et d'autres qui avaient reçu I0cc.de sérum de Porc préventivement, sont morts dans le même temps que les témoins inoculés avec la dose mortelle de venin diluée dans 8 ce. d'eau.

Grâce à l'obligeance de M. le médecin en chef îles colonies Lecorre et de M. Pignet, pharmacien des colonies, j'ai pu me procurer six Mangoustes vivants provenant de la Martinique, et j'ai constaté que le dicton antillien qui attribue a ces petits carnassiers (Viverridés, g. herpesten) nue immunité

réelle n l'égard desmorsures de Trigonocéphale fer de lance, est partiellemenl justifié. Les Mangoustes onl été importés de la Barbade à la Guadeloupe, il y a vingt-cinq ans, en vue de détruire les Rats dans L'Ile. On cherche aujourd'hui à les répandre à la Martinique parce qu'ils fonl une guerre acharnée aux Serpents el aux liais, qui abondenl dans les plantations de canne à sucre, pour le plus grand malheur des colons.

Les six Mangoustes <|«ii m'ont été envoyés avaient été capturés à la Guadeloupe, où il n'existe pas de Serpents venimeux.

Pendanl leur séjour à la Martinique, ils étaienl restés en captivité: leur immunité à l'égard du venin ne pouvait donc pas provenir d'une accoutumance aux morsures de reptiles venimeux.

Dès leur arrivée au laboratoire, j'ai placé l'un de ces Mangoustes dans une cage en verre avec un Cobra cape] de forte taille. Le Cobra se dressa aussitôt en dilatant son cou et se jeta avec fureur sur le petit carnassier qui, se dérobant avec agilité, put éviter d'être saisi el se réfugia, un instant effaré, dans un coin de la cage. Mais, très vite revenu de sa stupeur, au moment même où le Cobra s'apprêtait à fondre de nouveau sur lui, le Mangouste se précipita, La gueule ouverte, sur la tête du reptile, lui mordit vigoureusement la mâchoire supérieure et lui brisa le crâne en quelques secondes.

Au poinl de vue expérimental, cette bataille aussi ('mouvante que rapide ne nous apprenait pas grand chose, si ce n'est qu'un Mangouste de la taille d'un gros Ecureui] peut facilement venir à bout d'un Cobra de deux mètres de longueur. Il était impossible de savoir sûremenl si le Mangouste avait été mordu par le reptile.

.l'inoculai donc, par comparaison, un second Mangouste avec 1 milligr. de venin (dose mortelle en trois heures pour

deux kilogr. de Lapin), l'animal résista parfaitement à celte inoculation et n'éprouva pas le moindre malaise.

Je prélevai alors du sang à trois autres Mangoustes en leur liant une carotide, sans les sacrifier. Ce sang, mélangé a du venin ou injecté préventivement à des Lapins, présente un pouvoir antitoxique manifeste, mais insuffisanl pour préserver sûrement les animaux de la mort. Tous les Lapins qui ont reçu préventivement une dose variant de 2 à 7 ce. de sérum de Mangouste ont succombé à l'inoculation venimeuse, mais avec un retard considérable sur Les témoins.

J'ai cherché à déterminer la limite de tolérance du Mangouste à l'égard du venin. Deux de ces animaux qui n'avaient jamais été mis en contael avec des Serpents au laboratoire, et qui n'avaient jamais été inoculés, ont reçu l'un une dose de venin quatre fois mortelle, l'autre une dose six fois mortelle pour le Lapin. Le premier n'a pas été malade: le second es! resté souffrant pendant deux jours puis il s'est rétabli.

Un troisième Mangouste, auquel j'ai injecté une dose huit fois mortelle pour le Lapin, a succombé en douze heures.

Le Mangouste des Antilles est donc peu sensible au venin ; il est capable de supporter sans malaise des doses très considérables relativement à sa taille, mais son immunité n'est pas absolue. S'il triomphe le plus souvent dans ses luttes avec les Serpents venimeux, c'est surtout grâce à l'agilité extrême dont il est doué.

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