CHAPITRE X
Imimmité acquise des charmenrs de Serpents et des chasseurs de Vipères
On sait que l'Inde est le pays par excellence des charmeurs de Serpents. Il y existe toute une caste d'individus appelés ■mal qui font le métier de captiver et de vendre des Serpents, mais qui ne jonglent pas avec eux. Les charmeurs ou Psylles se recrutent dans une autre caste, celle des Sangis, ou TubriwaUahs du Bengale.
Ces Psylles manient le Cobra capel avec une habileté réellement merveilleuse. Tous les voyageurs qui ont eu l'occasion de relâcher dans un port de la côte indienne ont été témoins de scènes semblables à celle dont Natalis Rondot a fait le récit :
(( Vers six .heures du soir, un jongleur hindou vient à bord. Il est iDauvrement vêtu, coiffé d'un turban orné de trois plumes, et porte plusieurs colliers de ces sachets à amulettes qu'on appelle au Sénégal gris-gris. Il a un Cobra capello à lunettes dans une corbeille plate.
» Cet homme s'installe sur le pont; nous nous mettons sur le banc de quart, les matelots font cercle.
» La corbeille est posée sur le pont et découverte. Le Capel est tapi au fond. Le jongleur s'accroupit à quelques pas de distance et se met à jouer un air lent, plaintif, monotone, avec une espèce de petite clarinette dont les sons rappellent
LE VliNlN DES SERPENTS
ceux (lu l)ini()u breton. Le Serpent, se remue peu à peu, s'allonge, puis se dresse. Il ne quille pas la corbeille. 11 commence par se montrer inquiet, il chcrclie à reconnaître le milieu où il est placé, il devient agité, il déploie et tend ses ailerons, s'irrite, souille fortement plutôt qu'il ne siffle, darde souvent et vivement sa langue effilée et fourciiue; il s'élance violemment plusieurs fois comme pour atteindre le jongleur ; il tressaille fréquemment ou plutôt fait de brusques soubresauts. Le jongleur a les yeux toujours Oxés sur le Capel et le regarde avec une fixité singulière. Au bout de quelque temps, dix à douze minutes environ, le Capel devient moins animé, il se calme, puis se balance comme s'il était sensible à la cadence lente et monotone du musicien ; il darde sans cesse sa langue avec une vivacité extrême; peu à peu il est amené à un certain état de somnolence. Les yeux qui, d'abord, guettaient le jongleur comme pour le surprendre, sont en quelque sorte iuunobilisés et; fascinés par le regard de celui-ci. L'Hindou profite de ce moment de stupéfaction du Serpent pour s'approcher lentement de lui sans cesser de jouer, et, sur la tête du Capel, il pose une première fois le nez et une seconde fois la langue. Bien que cela ne dure qu'un instant, le Capel se réveille en sursaut et le jongleur a à peine le temps de se rejeter en arrière pour n'être pas atteint par le Serpent qui s'élance sur lui avec fureur.
» Nous doutons que le Capel ait encore ses crochets et que, pour cet Indou il y ait danger réel à l'approcher. Nous promettons à notre hommme une piastre d'Espagne s'il fait mordre deux Poules par le Serpent. On prend une Poule noire, qui se débat très vivement, et on la présente au Capel. Celui-ci se dresse à demi, regarde la Poule, la mord et la lâche. La Poule est laissée libre; elle s'échappe effarée. Six minutes après, montre en main, elle vomit, raidit les pattes et meurL Une seconde Poule est mise en face
du Serpent ; il la mord deux fois : elle iiieurl en huit minutes (1).
Certains jongleurs exliibent des Serpents auxquels ils ont pris soin d'arracher les crochets ou d'extirper les glandes, mais il est incontestable que beaucoup d'entre eux, — je m'en suis assuré — cxéculcnl leurs exercices avec des Cobras munis de leur appareil venimeux absolument intact. C'est grâce à une connaissance parfaite des habitudes et des mouvements du reptile qu'ils évitent presque toujours d'être mordus. Néanmoins il leur arrive parfois des accidents et cha(|ue année qucl(|ucs-uns succoinbenl au cours de leurs jongleries. Il ne parait donc pas qu'ils sachent se donner l'immunité contre le venin par un procédé quelconque.
Cependant, dans un travail publié en 1895 (British med. Journal, 17 août), le Professeur Fraser, d'Edimbourg, cite un certain nombre d'expériences eQectuées sur des Rats blancs et sur des jeunes Chats, dans son laboratoire, desquelles il résulterait (pie l'ingestion du venin, longtemps prolongée, flnit par rendre ces animaux absolument réfractaires à l'inoculation sous-cutanée de doses plusieurs fois mortelles du même venin. Il en conclut que, probablement, ce procédé de vaccination doit être en usage chez les charmeurs de Serpents.
Je dois dire que, à diverses reprises, j'ai cherché sans succès à contrôler ces faits, annoncés par M. Fayrer. J'ai réussi à faire absorber à des Lapins, à des Cobayes et à des Pigeons des doses énormes de venin de Copra capel par la voie gastrique.
J'ai administré ainsi jusqu'à des doses mille fois mortelles, et jamais je n'ai pu constater, contrairement à ce qui se produit pour l'abrine et la ricinc (Ehrlich), que le sérum de ces animaux fût devenu anti-toxique, même à un faible degré. Il me paraît certain que le
(1) A. E. Brehm, les Reptiles, éd. française, p. 430.
LE VENIN DES SERl'ENTS
venin n'est ni détruit, ni al)S()i-i)é dans le tnije digestif, comme l'ont montré d'ailleurs les expériences de Répln (Ann. de l'Insl. Pasteur, juin 1895). Cette non absorption tient vraisemblablement à ce fait que le venin ne dialyse à travers les membranes ([u'avec une extrême lenteur.
Au Mexique, certains Indiens appelés Carados deCidebvas savent ac([uérir le jirivilège de pouvoir être mordus par les Serpents les plus venimeux sans (|u'il en résulte le moindre danger pour leur existence, en s'inoculant plusieurs fois avec des dents de Crotales. Pendant un séjour à Tuxpan, le Docteur Jacolot, médecin de la marine, a fait une enquête sur cesCurados de Culebras et il a pu se convaincre que leur immunité est bien réelle.
Voici quel est le procédé de vaccination enq)loyé par les indigènes de Tux|)an :
Un traitement préparatoire est nécessaire. Le jour mèine où l'on doit s'inoculer ou se faire inoculer, on prend de cin(| à quinze tubercules d'une plante connue sous le nom de mano de sapo (main de Crapaud, dorstenia contrayerva). Il faut, et ceci est bien nécessaire, que ces tubercules soient administrés un vendredi et loujours en nombre impair, cinq, sept, neuf, etc., jusqu'à (juinze, suivant la tolérance du sujet.
Si la plante est cueillie le premier vendredi du mois de mars, elle jouit de ses propriélés merveilleuses au plus baut degré; alors, même si elle est sèche, elle est encore excellente pour préparer à l'inoculation. Ordinairement, la racine du mano de .sapo est prise fraîche. Autre précaution indispensable, il faut s'al.-stenir, pendant qu'on est soumis à ce Iraileracnt, de tout rapprochement sexuel pendant trois jours après la première inoculation, pendant deux jours après la deuxième, et un jour après la troisième.
On se serf, pour l'inoculation, d'une grosse dent de Crotale. Il faut que le Serpent soit tué un vendredi et les crochets détachés le même jour.
CaliiKfUe. — i.
On coninieuce l'inoculation à la face dorsale du pied gauche; il faut éviter avec soin de tomber sur une veine. La peau est déchirée avec l'extrémité du crochet de n)anière à ce qu'elle saigne un peu.
Du pied gauche on passe au poignet droit, puis au pied droit et au poignet gauche, toujours en alternant d'un côté du corps à l'autre. On continue â la cuisse gauche, puis au bras droit , et réciproquement cuisse droite et bras gauche.
Tous les membres sont ainsi inoculés. Au tronc on fait une inoculation au milieu de la hauteur du sternum, sur la ligne médiane ; — une autre à la nuque, enfin une à la tête sur le milieu du front.
f^n tout onze inoculations. Il faut, au mininmm, sept séries d'inoculations pareilles pour mettre avec certitude un hoMune à l'abri des malélices du Serpent, et en même temps pour lui conférer la faculté de guérir par succion les morsures des Serpents les plus venimeux (1).
La mystification et les idées superstitieuses jouent, on le voit, un très grand rôle dans ce Iraitement préventif auquel se soumettent les Curados de Ctt/ebroi' de l'Amérique centrale, mais il n'est pas surprenant que, grâce à ces inoculations successives, ils parviennent à acquérir une immunité suffisante pour les préserver des morsures ordinaires des Serpents. Peut-être les charmeurs de Serpents de l'Egypte, de la Tunisie et certains peuples de l'Inde possèdent-ils des secrets du même genre ? Le fait me paraît, en tous cas, très vraisemblable.
M. d'Abbadie a communiqué récemment à l'Académie des sciences (24 lévrier 1896) une note du colonel Serpa Pinlo, rolalive à un autre procédé de vaccination utilisé parles indigènes du Mozambique, et que le colonel a voulu subir lui-même :
(I) Notes du Jacolot (Arcli. de nicd. navale, 1867, p. 390).
« C'i'st à Inhainbanc (sur la cùle orientale d'Afrique), chez les Vatuas, que j'ai été vacciné.
» Us extraient le poison d'un Serpent qui se nouinie en portugais Alcatifa (ce mot veut dire : tapis) cl on l'appelle ainsi à cause des variétés de couleur dosa peau qui ressemble à un lapis. J'ignore le moyen employé pour obtenir le poison. Ce poison est mêlé à des substances végétales et forme avec elles une pâte gluante très brune.
» Ils font à la peau deux incisions parallèles, longues de cinq millimètres en chaque endroit et y introduisent la pâte qui contient le poison. Ces incisions sont faites sur les bras, près de la jonction du radius et du cubitus avec les os du carpe, au revers de la main, au dos, sur les omoplates et aux pieds près du gros orteil. Après l'opération ils exigent un serment que le vacciné ne tuera jamais de Serpent venimeux, parce qu'ils disent que désormais le Serpent est son ami intime, et ils lui jettent dessus un Serpent Alcatifa qui ne le mord pas. Quand, j'ai subi cette opération, j'ai été pendant huit jours tout enflé et j'ai eu toutes les souffrances possibles.
» Je n'ai jamais été piqué par aucun Serpent, et je ne puis affirmer que ce remède soit infaillible. Les Vatuas affirment que oui et ils ne tuent jamais un Serpent.
» Peu après avoir été vacciné, j'ai été piqué, aux îles Seychelles, par un Scorpion qui ne m'a fait aucun mal; dix ans plus tard, lors de ma traversée en Afrique, j'ai été piqué par un autre Scorpion qui m'a fait un mal horrible, et j'ai cru pendant huit jours que j'allais mourir ou perdre mon bras ».
En France, dans les départements où les Vipères sont très nombreuses, certains individus réputés pour leur adresse à capturer ces reptiles jouissent d'une véritable immunité à l'égard de leurs morsures. L'un de ces chasseurs, qui habite le Jura et auquel je dois une partie du venin dont je me suis servi pour mes expériences, peut se faire mordre plusieurs fois, dans le même été, impunément. A chaque