CHAPITRE XI
Vaceiiiation des animiux contre le venin des Serpents. — Propriétés du sérum des animaux yaccinés.
Déjà, en 1887, Sewall (Journal of phj sioiogy) avait montré que l'organisme peut devenir graduellement résistant à l'action du venin de Serpent comme à celle des virus infectieux tels que le charbon. En injectant de très petites quantités de venin il avait réussi à rendre des animaux réfractaires aux eflets de doses plus considérables (|ui tuaient rapidement d'autres animaux non préparés.
Un peu plus tard, en 1889, Kaufmann obtenait le même résultat au cours de ses études sur le venin de la Vipère. Il était arrivé à faire supporter à des animaux des quantités de poison deux ou trois fois mortelles.
Dans une communicalion à la Société de biologie (10 février 1894) j'ai mentionné les procédés à l'aide desquels j'avais réussi à donner aux Lapins et aux Cobayes une immunité vraiment .solide contre des doses considérables de venin, et j'ai montré qu'un aniuial immunisé contre le venin de Cobra par exemple, l'est aussi contre celui de Vipèr(> ou d'iloplocephalus, et réciproquement.
De leur côté, MM. Pliisalix et Bertrand annonçaient (Acad. des Sciences, o février, et Soc. de Biologie, 10 février 1894) f|u'ils avaient pu donner au Cobaye l'inmiu-
nité contre le venin de Vipère, au moyen d'inoculations préventives de ce inème venin, chauffé à 80° au bainmarie pendant 10 à 15 minutes.
On peut donc rendre les animaux réfractaires à l'inoculation d'une dose mortelle de venin, soit par l'accoutumance à des doses répétées, soit, comme je l'ai indiqué, par le mélange d'hypochlorites alcalins ou de chlorure d'or avec le venin, soit par le venin modifie par la j chaleur. '
La première méthode réussit à donnei' une immunité très solide contre des doses considérables de poison, mais elle est lente et d'une application qui demande à être très surveillée. Si ou injecte aux animaux des doses croissantes très rapprochées, ils ne lardent pas à maigrir et succombent. 11 faut commencer par des doses très faibles, longtemps continuées, et on augmente progressivement la quantité de venin injectée, jus(|u'à ce (|ue les animaux arrivent, après (juatrc à cinq mois de traitement, à supporter, sans être malades, une dose capable de donner la mort à 100 animaux neufs.
J'ai pu obtenir une accoutumance plus rapide au début, en insérant à demeure, sous la peau, un petit bâton de craie imprégné de 4 ou 3 milligrammes de venin et entouré de collodion : on réalise ainsi une sorte de glande artificielle d'où le venin diffuse lentement et d'une manière continue à j travers le collodion formant membrane dialysante.
La méthode d'immunisation pour le venin uiodifié par la chaleur ne présente aucun avanlagc : elle est tout aussi lente, j et comme le chauffage a simplement privé le venin de ses ' propriétés phlogogènes, les animaux vaccinés contre ce venin j chauffé auxquels on injecte ensuite de fortes doses de venin i normal éprouvent des accidents graves ca|)alilcs d'entraîner j la mort. De plus cette méthode n'est applicable qu'à la vacci- : nation des animaux contre le seul venin des Vipères du Jura. Tous les venins des Serpents des pays chauds, et mêuic le
venin des Vipères du Puy-de-Dôme, comme l'ont constaté MM. Pliisalix et Bertrand, ne sont pas transformables en vaccin par le chauffage.
Le procédé le plus sùr (ju'il convient d'adopter pour vacciner des animaux quelconques : Lapins, Cobayes, Chiens ou Chevaux, consiste à injecter d'abord pendant quatre semaines des quantités croissantes de venin mélangé à des quantités décroissantes d'une solution à 1/60 d'hypochlorite de chaux. La dose initiale de venin est, bien entendu, variable, suivant la toxicité relative de celui-ci ; elle ne doit pas dépasser la moité de la dose niinima mortelle.
On observe avec soin les variations de poids des animaux pour espacer les injections suivant l'état de la santé. Peu à peu on arrive ainsi à faire supporter d'abord des doses quatre et cinq fois mortelles de venin normal, puis des doses doubles, triples, etc., enfin centuples et au-delà.
Le sérum des animaux immunisés contre les venins par l'une quelconque des méthodes précédentes, possède des propriétés semblables à celles que Behring et Kitasato, Roux et Vaillard ont constatées pour le sérum des animaux immunisés contre le tétanos et la diphtérie.
Ce fait que j'ai mentionné à la Société de Biologie (10 février 1894) avait été observé en même temps par MM. Phisalix et Bertrand sur les Cobayes vaccinés contre le venin de Vipère par le procédé que ces expérimentateurs ont décrit.
Il a été confirmé un an après (British med. journal, juin 1893) par M. le professeur Fraser, d'Edimbourg, qui a répété avec succès presque toutes les expériences dont j'avais publié les résultats dans les Annales de l'Institut Pasteur (mai 1894, p. 27-)).
Si on mélange in vilro 1 milligramme de venin de Cobra ou 4 miligr. de venin de Vii)ère à une petite quantité de sérum de Lapin immunisé, et qu'on inocule ce mélange à un Lapin neuf, celui-ci ne présente, dans la suite, aucun malaise.
Il n'est pas nccessaire que le sérum provienne d'un animal vacciné contre un venin de niêuie origine (juc celui f|u'on introduit dans le uiélange: le sérum d'un Lapin immunisé contre le venin de Cobra ou de Vipère agit indifféremment sur tous les venins que j'ai expérimentés.
L'action du sérum s'exerce aussi bien dans l'organisme, avant ou après l'envenimation, que in zitro. Injectons, par exemple, dans le péritoine ou sous la peau d'un Lapin neuf, un cent, cube de sérum d'un aniuial iumuinisé contre une dose cent fois uTortelle de venin, et, aussi lôl après, inoculons dans les muscles de la patte une dose deux fois mortelle de venin pur. L'aniu)al ne sera mêuie pas malade ; et si, après l'injeclion di' sérum préventif, nous attendons vingt-quatre ou quarante-huit heures avant d'introduire le venin, nous constaterons que celui-ci ne produit aucun eiïet loxi(pie. Notre Lapin es! donc immunisé d'euiblée par le sérum qu'il a reçu.
D'autre part, inoculons à un second Lapin la dose deux fois mortelle de venin pur, qui tuera un témoin à peu près en trois heures. Une heure, ou mèuie une heure et demie après, alors que les symptômes de l'envenimation commenceront à se manifester (régurgitations, accélération du cœur, dyspnée, légère parésie des uiembres), injectons dans le péritoine et sous la peau en divers points du corps doux ou trois ce. de notre sérum iuimuni.sant.
L'animal reste pendant plus ou moins longtenqjs dans un état de malaise alarmani, caractérisé d'abord par un peu d'hypothermie, puis par une fièvre véritable. Sa température s'élève de i degré o à deux degrés pendant quarante-huit, heures, puis redescend graduellement à la norniale. Tout accident est, dès lors, écarté.
Le sérum des animaux immunisés contre les venins est donc non seulement capable d'agir sur ces venins in titra, mais il est enc(u-e préventif et thérapeutique, exactcmenl
coriuiK' celui des animaux immunisés contre la diphtérie ou le tétanos.
Le pouvoir antiloxique in vilro elle pouvoir préventif sont naturellement très variables suivant la dose de venin contre laquelle l'animal qui fournit le sérum est immunisé.
Le sérum de Clicval que nous livrons actuellement, à l'Institut Pasteur de Lille, est actif au 20.000% c'est-à-dire qu'un dixième de centimètre cul)e de ce séruui injecté sous la peau d'un Lapin pesant deux kilogr. suffit à le préserver contre l'injection d'une dose de venin capable de tuer un Lapin de même poids en moins de huit heures. On obtient le maximum d'eflet préventif en injectant le venin douze heures après le sérum.
L'immunité acquise par l'injection de sérum est très solide, mais elle disparaît dans un délai qui, dans mes expériences, n'excède pas huit jours. Elle n'est donc pas durable, contrairement à ce (|ui arrive pour l'iuimunité produite par les venins eux-mêmes. Cette dernière subsiste, chez les Lapins liypervaccinés pendant au moins dix uiois.
M. Chatenay, (jui a éludié à l'Inslitui Pasteur, sous la direction de M. Metchinofl, le sang et l'œdème sur uies Lapins vaccinés et, comparativement, sur des témoins, a montré que, chez les aniuiaux vaccinés, chaque injection de venin s'accompagne d'une Iiijperleucocijtose, très maniuée, tandis que, chez les animaux non vaccinés, on observe au contraire de Vhypoleucocytose (1).
11 n'entre pas dans le cadre de ce petit volume de discuter les diCférentes théories proposées pour expli(|uer le uiode d'action du sérum antivenimeux et des sérums anliloxi(|ues en général sur l'organisme. Je dois dire seulement qu'en ce qui concerne du moins le sérum aniivenirueux, il paraît
(1) Les réactions leucocytnires vis-;i-vis des to.xines vé|,'étales et animales; TliPse de Paris, 1894.
démontré aujourd'hui que ce sérum mélangé au venin n'exerce sur celui-ci aucune action destructive.
M. Roux a communiqué à ce sujet au Congrès de Buda- Pesth, en septembre 1894, les expériences suivantes que j'ai faites sous son inspiration :
Si nous mélangeons une dose plusieurs fois mortelle de venin avec une dose suffisante de sérum, le mélange est absolument inoficnsif pour l'animal auquel nous l'injectons.
Si nous chauffons ce même mélange à 68 degrés au bainmaric pendant cin(| minutes, et que nous l'injections à un animal neuf, celui-ci succombe comme s'il avait reçu le venin pur. Par le chauffage à 68 degrés, le sérum a perdu tout son pouvoir anlitoxique sur le venin, et ce dernier, qui n'est modifiable qu'à une température beaucoup plus élevée, est resté intact.
Le venin mélangé au sérum n'avait donc subi aucun changement dans sa nature et, lorsque nous injectons le mélange en l'absence de tout chauffage, le sérum empêche cependant le venin de produire des effets toxiques !
Par suite, on doit penser que le sérum agit non pas sur le venin lui-même, mais sur les cellules de l'organisme, qu'il rend en quelque sorte insensibles à l'action du venin.