PASSAGE CHOISEUL, 23-33 M DCCCCXX
La Sologne aux Etangs
A Sologne a le front songeur comme une femme Qui lit dans des yeux chers qu'elle n'a plus vingt ans, Et, veuve de Tamour, qui regarde son âme S'en aller de langueur en l'eau de ses étangs.
Sa tristesse s'allonge, immense et monotone. Sous un brouillard cendré de jour des Trépassés, Et les beaux tons rouilles de ses bois cà l'automne Sont ceux des cœurs saignants que la vie a blessés.
La nature s'y montre émue et recueillie, Elevant dans le soir avec sérénité La tête de ses pins, dont la mélancolie S'accorde avec le 2:ris du ciel désenchanté,
Les masses de ces bois, au loin, parmi les plaines. Sont semblables, le soir, à l'horizon. qui fuit, A ces âmes de rêve et de tendresse pleines Dont le chant solitaire est perdu dans la nuit.
Et sous ces fûts, pareils aux colonnes d'un temple Le poète isolé, par l'ombre enseveli, Ainsi qu'en un miroir soi-même se contemple. Cœur détaché de tout qui ne veut que l'oubli.
N aperçoit, au fond de longues avenues, Des châteaux dispersés dans des bouquets de bois. Ou, parmi des portraits, des meubles d'autrefois, On imagine errer de pales inconnues.
Dont le spleen est pareil aux étangs d'alentour, Qui meurent sans avoir pu vivre, et qui sont lasses De l'homme qui toujours leur préféra ses chasses Et leur donnait des fils sans leur donner d'amour,
Et qui voient disparaître, en funèbres cohortes, Leurs songes, les désirs de leurs matins de mai, Et rêvant à l'amour qu'elles ont tant aimé, Voudraient pourtant l'étreindre avant d'être des mortes,
E ces châteaux au front sévère, au grave accueil, Le Chène-Rond, la Loge aux Cerfs, la Fauconnière, Le gentilhomme-loup, terré dans sa tanière. Ne sort que pour courir le lièvre ou le chevreuil.
Là, vit un monde un peu lointain, presque fossile. Là, tenant son esprit raide comme le corps. Dans des abois de chiens, des fanfares de cors. Une race hautaine avec morgue s'exile.
8 LEVENTDANSLANUIT
Des hobereaux distants, nourris de préjugés, Sont les chefs désuets de très vieilles familles Où s'ossifie un lent convoi de saintes filles Qui ne quittent jamais des parents très âgés.
Et dans leur vie atone, immuablement blanche, Où l'amour n'a passé qu'à travers des romans. Les visites seraient les seuls événements, Si Monsieur le Curé ne dînait le dimanche.
E loin en loin, parmi la tristesse des plaines, Sous un rideau de joncs et de roseaux penchés. Agonisent d'ennui des étangs desséchés Dont une odeur de mort alourdit les haleines.
Là, se cachait un peuple aquatique d'oiseaux; Là, jadis, palpitait toute une vie enclose. Le temps, ou l'homme, ont fait cette métamorphose Et chassé cette vie en résorbant les eaux.
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Et VOUS, cœurs veufs de tout espoir, âmes meurtries Dont l'âge ou la douleur ont aspiré le sang. Vous n'êtes plus, ô monde inerte et languissant, Q^Lie des étangs défunts dont les eaux sont taries.
oi-MÉME, n'es-tu pas comme une eau condamnée, O poète dont l'art n'était pas assez fort Pour avoir ici-bas durable destinée, Et qui pâlit déjà, désigné pour la mort?
Ton art vieilli, dont rien ne marquera la place.
Va sombrer avec toi dans le même passé.
Pareil à cette eau grise abolissant sa trace
Q^ui n'est plus sous ces bois qu'un grand rêve effacé.
Ton œuvre est cet étang songeur qui se dessèche. Le temps de sa verdeur est bientôt accompli; Et son âme d'amour, que tu crus jeune et fraîche, N'est qu'un peu d'ombre errant dans un brouillard d'oubli
'étang parle le soir d'une voix presque éteinte, Voix d'une abandonnée en deuil de quelque amant, Voix qui n'est qu'une lente, une éternelle plainte, La voix de l'agonie et du renoncement.
Car une femme ici vint, toute de tendresse. Enterrer l'idéal qu'elle avait aimé tant, Et, voulant son tombeau pareil à sa détresse, A jeté son cœur mort au profond de l'étang.
Et son cœur mort parfois, lorsque le jour s'achève, Dans le brouillard qui monte au-dessus des roseaux, Exhale comme un cri la douleur de son rêve Qui couvre à tout jamais la tristesse des eaux.
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E VOUS reconnaissais quand vous m'apparaissiez, Etangs, bois de pins noirs, immenses solitudes : Vous étiez mes tourments et mes inquiétudes, Mes rêves de bonheur jamais rassasiés.
Je voyais tournoyer mes angoisses passées Sous le ciel de septembre avec les grands oiseaux, Et les feuillages morts qui flottaient sur vos eaux N'étaient que le sensible aspect de mes pensées.
Et lorsque surgissait sous le déclin du jour Un site désolé qui s'enfonçait dans l'ombre, J'appelais de mes bras le paysage sombre Afin d'étreindre en lui l'àme de mon amour.
H ! dans ces bois blessés, sous ces beaux chênes tristes Dont la chair torturée était rouge de sang, A l'heure où le couchant d'automne agonisant Eteignait dans les eaux ses nappes d'améthystes,
Je songeais que l'amour que pour toi j'ai conçu N'avait pu s'exprimer en ma parole impure, Que seul l'aurait traduit l'accent de la nature. Et que tu t'en iras sans l'avoir vraiment su,
Et qu'il fallait venir ici pour le connaître, Ecouter des étangs la nostalgique voix, Et que le cri jailli de l'âme de ces bois T'aurait dit mon amour et ma douleur, peut-être!
u-DESSUs de ce qui fut naguère un étang Flotte encore, le soir, un nuage de brume : Et c'est comme la plainte assourdie et posthume D'une douleur dans la mort même subsistant.
Cette vapeur qui sort de la terre mouillée A la place où le cœur de l'étang s'exhala, C'est le dernier frisson de l'eau qui songeait là, Et le suprême émoi d'une vie oubliée.
Hors du tombeau qui va bientôt nous recouvrir, N'est-ce pas qu'après nous longtemps, ô mon aimée, S'élèvera, pareille à ce vol de fumée, L'àme d'un triste amour qui ne peut pas mourir?
E n'était pas le deuil suprême de l'hiver, L'universel désastre et la grande dépouille; Mais novembre aux taillis éclaircissait la rouille Sous un ciel d'un gris noir et froid comme le fer.
Les arbres découpaient leurs branches maigrelettes
Et dentelaient en l'air des guipures de bois.
Un reste de feuillage attardait quelquefois
Sa chair décomposée à ces rameaux squelettes.
Le soir était un champ tout plein de morts couchés Et dans mon âme aussi, changée en sépulture, Mes rêves dont la vie a rongé la verdure N'étaient plus à jamais que des os desséchés.
E sommeil de l'étang est gardé par des bois Inclinant vers ses bords la douceur de leur songe Que le miroir de l'eau réfléchit et prolonge : Ainsi leur agonie est inscrite deux fois.
De loin en loin, parmi de laiteuses buées, Un banc d'herbages roux flotte comme un radeau D'où jaillit, seul et triste, un cri de poule d'eau Dans un frisson mouillé de feuilles remuées.
Pourquoi m'attires-tu par ta trouble langueur, Eau-femme aux sens fiévreux, nostalgique sœur d'Eve, Qui me tends tes regards pour y noyer mon rêve Et m'offres ton amour pour épuiser mon cœur?
TANG qui vas mourir, desséche par l'ennui. Eau trouble dont la vie éteinte se consume, Tu ne seras bientôt qu'une tache de brume Ou qu'un cri de détresse effacé dans la nuit.
Pour être triste ainsi n'es-tu pas une femme? La femme sans amour dont les nerfs sont usés Et dont l'automne las s'abandonne aux baisers De l'indigne passant qui lui vole son âme?
As-tu lutté, ma sœur, avant d'en venir là!
As-tu maté ta chair et déchiré ton rêve!
Chaque heure te blessait âprement comme un glaive,
Quand tu souffrais la mort, nul ne te consola.
Ah! comme je comprends la fièvre qui t'emporte Et le mal qui s'abat sur ton corps indompté, Eau morbide qu'absorbe une âpre anxiété, Pauvre être de douleur qui vas être une morte!
EST a peine un étang : une mare assoupie, Fiévreuse, où l'air a comme un goût de venaison, Symbole des amours aux saveurs de poison Ou le cœur vrai se noie au fond d'une eau croupie,
Une flore malsaine en ceinture le bord. La chair des champignons s'y fait visqueuse et rose, Dans ce froid paysage où tout se décompose L'amour, en s'y mirant, ne trouve que la mort.
Une odeur de cadavre amère s'en élève.
Et cette croix de bois qui plonge dans les eaux Semble un cri d'outre-tombe échappé des roseaux Qui dirait au passant : Ici repose un rêve.
E me rappelle avoir erré dans un domaine (Qu'octobre finissant avait presque effeuillé. Sous les blanches vapeurs de ce matin mouillé La tristesse du parc était vraiment humaine.
Un mélange de tons roux, fauves, oranges, Aux arbres frissonnait en dentelle légère, Et le cuivre houleux d'un grand lac de fougère Gardait sous ses remous tous les bois immergés,
L'allée avait le charme et la mélancolie D'une femme d'amour dont la grâce s'en va, Qui voit s'évanouir tout ce qu'elle rêva Et dont le vent d'automne essaime la folie.
La nature avait comme un voile sur la voix Pour murmurer sans cris sa plainte résignée, Et sa grave douleur de femme abandonnée Tremblait en brume srise à la cime des bois.
Et comme en monotone et tragique cohorte Les feuilles qui tombaient étaient couleur de sang J'ai cru voir dans leur chute, au-dessus de l'étang Un grand cœur épuisé s'égoutter sur l'eau morte.
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A nature en hiver est l'aïeule apaisée Qui n'a pour les humains que maternels élans Et dont rame, à la fin quiète et reposée, Sait leur sourire encore avec ses cheveux blancs,
En elle tout s'épure et tout se simplifie. Tel un cœur surmené qui ne peut plus soufl'rir, Elle caresse l'homme encor pris par la vie Du suprême regard de ceux qui vont mourir.
Elle lui dit : ce Un jour, pareil à mon visage. Se transfigurera ton masque tourmenté.
Et tu ne seras plus qu'un calme paysage Exhalant la tristesse et la sérénité.
« Contemple ces étangs, ces rivières gelées Les arbres, les roseaux du bord et les talus Ne s'y reflètent plus qu'en images troublées La surface de l'eau ne les réfléchit plus.
« Ainsi quand, las de trop d'amertumes encloses, . Ton cœur figé sera semblable à ce miroir. Tu fermeras toi-même à la beauté des choses Tes yeux désenchantés qui ne voudront plus voir. »
H ! vous êtes mon âme, étangs, roseaux, bois noirs. Je vois ëpars en vous mon rêve solitaire. Et sens en moi vibrer, ô nostalgique terre, Le frais de tes matins, le songe de tes soirs.
J'ai parcouru des bois, des champs, des bois encore. J'ai vu tous les étangs, j'ai pris tous les chemins; J'ai capte dans mes yeux, comme on serre en ses mains, Tous les ciels au couchant, tous les ciels à l'aurore.
J'ai bu tout leur mystère avec avidité. La fièvre de l'espace embrasait ma jeunesse Qiii roulait en l'azur ainsi qu'une faunesse Son désir jamais las et toujours indompté.
Quel démon d'autres cieux et de routes nouvelles, Quelle ardeur à me fuir, à partir pour ailleurs, Quelle soif d'air plus libre et de soleils meilleurs Emportait mon angoisse et lui donnait des ailes?
D'autres fois, pour l'eau morte à l'arrière-saison Quelle était cette trouble et malsaine attirance, Et quel nom détesté donner à la souffrance Qui ne sait s'apaiser qu'en prenant du poison?
Vent dans les arbres, cris jaillis de la broussaille, Appels désespérés la nuit, vols de corbeaux, Horizons désolés comme de grands tombeaux. En moi, c'est toute votre alarme qui tressaille.