‹ Le vent dans la nuitChapitre 2 sur 12 · LA SOLOGNE AUX ÉTANGS · texte numérisé non relu

LA SOLOGNE AUX ÉTANGS

Ohî dis que tu comprends mon doute, mon effroi, Terre où j'ai promené mon inquiet fantôme. Accueille mon tourment, ma détresse d'atome. Et le trouble d'un cœur qui s'abandonne à toi!

Visages clans le Soir

o I RS d'avril pleins de trouble et de frissons de femmes, Où le vent amoureux chargé d'épithalames Etend comme un lin frais sur les cœurs mal guéris, Où l'on sent battre en soi la fièvre de Paris, Ou, sous les marronniers en fleurs de l'avenue. Une langueur nouvelle en la chair s'insinue. Ou le regard que l'on rencontre exalte en nous Un peu de désir triste et d'apitoiement doux, Où l'on vêt de ferveur furtive la passante Dont la forme s'efface avec la nuit naissante

Et de qui le sourire un instant ébauché Suscite en notre bouche un bouquet de péché; Soirs où vasue, tel un oiseau dans la nuée, La pensée inquiète et de spleen embuée, Où l'on souffre, bercé par un rêve endormeur. Et du ^ris dont on vit, et du bleu dont on meurt

T la ville à la nuit n'est plus qu'un grand lac d'ombre, Un immense étang noir où toute couleur sombre Et d'où sortent des corps féminins se mouvant, Fantômes découpés par le ciseau du vent, Mystérieuses fleurs des ténèbres jaillies Et que notre chimère anxieuse a cueillies, Dont nous ne saurons rien que les masques trompeurs. Que la brume enveloppe et qui passent, vapeurs Légères, souffles frais, haleines, mousselines Qui nous troublent un peu de leurs odeurs câlines

Et nous imprègnent d'une inquiète langueur Si nous rêvons à la tendresse de leur cœur, A l'infini qui songe au fond de leurs prunelles, Aux fleuves de douleur qui débordent en elles.

ES femmes, dont le rythme alangui se balance, Ces êtres de douceur, de rêveuse indolence. Laissent traîner, ainsi qu'un arôme enchanté. Dans l'atmosphère, un peu de sensualité. Le vent semble sucré de caresses dissoutes; Et les frissons dont ces femmes frémissent toutes. On dirait qu'ils sont dans le soir vaporisés Et qu'enrichi d'un miel plus fondant de baisers, L'air tiède, concentrant leurs odeurs prisonnières. Garde un goût de cheveux et de chairs printanières,

'où viennent-ils, tous ces visages effacés Nés de l'ombre, et par l'ombre encore caressés, Dessinés par l'angoisse et nourris de mystère Et que la fièvre d'être aimés sans cesse altère Et que l'on voit comme en un songe se mouvoir. Flore éclose dans les serres chaudes du soir, De qui l'arôme un peu malsain qui se dégage Est comme le muet et fluide langage. Visages d'ambre, au fil de la brume glissant. Rêves vaguant à la rencontre du passant

VISAGES DANS LE SOIR

Et qui tissent autour de lui leurs molles trames. Et la langueur qui dort en les \eu\ de ees femmes, Le trouble de leurs sens évaporé dans Pair Donne au soir de printemps une saveur de chair. Cependant que fondu par Tazur se promène Un grand courant épars d'inquiétude humaine.

ANS l'eau des yeux on voit le fond trouble des âmes Affluer, bouillonner, se trahir en courants, Et Ton devine tant de invstères souffrants Dans les regards furtifs que vous jettent ces femmes.

Notre destin git en ces veux, bon ou mauvais. Notre vie v repose en secret, sombre ou claire. Et l'esprit anxieux songe avec Baudelaire : « O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais! »

VISAGES DANS LE SOIR

Et chaque femme emporte au fond de sa prunelle Notre espoir, notre mort peut-être. Et dans la nuit Nous regardons, avec sa robe qui s'enfuit, Se perdre tout l'amour que nous aurions eu d'elle.

LLt tu surgis ainsi de la nuit, 6 poète. Et ton cœur modelé par les baisers du soir Tremblait dans ta voix grave ainsi qu'en un miroir, La voix, blessée un peu, que l'ombre t'avait faite.

Tu suivis en silence un chemin retiré.

Presque invisible, sous des brumes caressantes. Tu ne fus rien de plus que ces vagues passantes Dont meurt dans le brouillard le mystère ignoré.

VISA Ci ES DANS LE SOIR

Ton chant s'éteint. Les mots que tu disais s'efTacent.

Ton souvenir, parmi tant d'autres confondu,

Se dissout. Ton sillage est à jamais perdu.

Et d'autres, à leur tour, sortent de l'ombre, et passent.

ES rvthmes dans le soir hantent le souvenir Et la musique et les parfums semblent s'unir Pour tendre autour de moi, le long de l'avenue, Un vaporeux linon, une brume ténue.

Tel interlude en moi s'attriste; un menuet S'accompagne, assourdi, d'une odeur de muguet; Le lilas m'apporte un mouvement de gavotte; Une flûte roucoule; un violon sanglote, Et dans le vent qui joue infusent des émois. Et je me remémore, aux avrils d'autrefois,

VISAGES DANS LE SOIR

Mes retours nonchalants sous la brise tiédie, Le soir, quand, obsédé par quelque mélodie, Je respirais vraiment, avec avidité, Comme un arôme épars l'air qu'elle avait chanté.

AI penche mon visage au-dessus d'une eau grise Qu'un malaise crispait et qui semblait en crise, Telle une âme que ronge un douloureux secret; Eau sombre, qu'un amas d'herbages encombrait. Où souffrait on ne sait quelle angoisse confuse : Et j'ai voulu scruter la nostalgie incluse. Attiré par cette eau comme par un aimant, Fébrile, j'ai vers elle incliné mon tourment. Mais, d'avoir réfléchi ma morbide pensée, Cette eau devint plus triste encore et plus lassée;

VISAGES DANS LE SOIR

in plus grave souci trembla dans son miroir

Ht le rcvc qu'en lui je risquai dV'mouvoir

La laissa remuée ainsi que par un drame.

Car cette eau-là, c'était un cœur, un cœur de femme.

E passé vous regarde avec des veux d'amante Si tristes, avant la lourdeur d'une eau dormante Pleine d'herbe noyée et de feuillages morts. :1s s'attachent à vous, ces veux, comme un remords. Us parlent, d'une voix d'outre-tombe, lassée, \'oix d'une femme qui s'éteignit délaissée Et qui, morte, de son tombeau murmurerait Le poème de la douleur et du regret.

Le passé vous regarde avec des yeux si tendres! Des veux qui semblent voir comme à travers des cendres,

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Il ne vous fait pas un reproche; il vous absout, Pareil au moribond qui vous pardonne tout. Mais il est si change, mais sa pâleur est telle Qu'il semble à notre cœur saignant qu'on récartcle. Tant le regard du cher passé qui va mourir Déchire en nous la plaie impossible à guérir.

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ORSQUE je m'aperçois à présent, il me semble Que sur mon front un peu de brume grise tremble. Mes traits me sont à moi-même mystérieux; Je ne discerne plus ce qui passe en mes yeux. Je reconnais pourtant, de pénombre voilée, Ma figure, que les tourments ont modelée, Mais je retrouve mal, sous ce brouillard confus. L'image de celui que naguère je fus.

Je survis à mon cœur évanoui; c'est comme Si déjà, devançant la volonté du sort.

Le meilleur de mon être avait fui dans la mort. Paix sur cette ombre, qui naguère fut un homme.

Le Matin frais

E matin frais qui rit dans les yeux de l'enfant Dore de sa clarté l'émoi du jeune couple Qui, dans le petit corps pétri de grâce souple, Voit sa ioie incarnée et son bonheur vivant.

Il est le verger lourd des fruits de leur tendresse,

L'enclos rose de fleurs, parterre lumineux

Ou toute la douceur épanouie en eux

Chante au soleil nouveau son hymne d'allégresse.

Il est aussi comme un chemin mystérieux, Emmenant leur espoir vers la terre inconnue. Leur rêve enthousiaste en lui se continue Et passe de leur cœur dans l'éclat de ses yeux

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OMBiEN doux à la femme aujourd'hui délaissée Le visage de son enfant contre le sien! Dans sa faiblesse même elle trouve un soutien; Elle confie à lui sa tendresse blessée.

Elle se ressouvient des avrils d'autrefois, Quand on l'aimait, du temps de la ferveur première A présent, c'est la vie aride et sans lumière : Aucun rais de soleil ne tombe des cieux froids.

Si, pourtant. Tout entière aux œuvres maternelles,

Elle ctanche sa peine aux veux de son enfant,

Et tandis que son cœur misérable se fend.

Voit son cher bonheur mort enclos dans ses prunelles.

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V^ UEL refuge est l'enfant pour la femme tentée Q^ui tournait son ennui vers un coupable amour Et trouve en Têtre faible et qui lui doit le jour L'abri sûr ou blottir son âme tourmentée.

L'enfant se fait alors son guide et son gardien. Sa main qui demandait devient celle qui donne Et son bras innocent qui s'essaie et tâtonne Ramène un pas errant vers le chemin du bien.

Et c'est comme si Dieu nivelait la nature. Ces êtres ne sont plus que des sœurs s'assistant. Et cet enfant qui vient de naître est dès l'instant La créature aidant une autre créature.

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V^UELS regards attristes pose Tabandonnce Sur l'enfant rencontré de l'homme qui jadis Lui murmurait les mots les plus doux qu'on ait dits Ht qui fixa pourtant ailleurs sa destinée.

Les souvenirs de leur amour encore en lui Quand fut conçu l'enfant n'étaient pas morts peut-être. Cet enfant qu'à ses traits elle eût pu reconnaître, Elle voit dans ses yeux tout son bonheur enfui,

Et souffre, de quelle âpre et cruelle détresse, De ne pouvoir tenir cet enfant embrassé, Car ces yeux-là, ce sont les yeux de son passé, Car ces veux-là, ce sont les veux de sa jeunesse

EPUis que la douleur baisa son front de veuve Et que la pauvreté s'est assise à son seuil, Seuls, les veux de l'enfant projettent sur son deuil Un peu de clarté triste où son chagrin s'abreuve.

Un labeur épuisant la courbe sous son poids, Mais tout heureuse d'être à l'enfant asservie. Il lui semble, peinant pour assurer sa vie. Qu'elle le met au monde une seconde fois.

Du travail devenant l'épouse coutumière,

Elle aime ce nouveau père de son enfant,

Et se donne à lui comme aux jours où, triomphant,

Son jeune amour vibrait dans sa grâce première.

ANS les yeux de Tenfant tout un passe perdu, Tout un passé d'amour qui de nous se recule, Jaillissant comme une eau pure, nous est rendu. L'aurore de ses yeux reflète un crépuscule.

Le cœur que la souffrance a presque consumé De revivre à leur source entrevoit la chimère. Mais obsédé par les seuls traits de Tctre aime. Dans les yeux de l'enfant on voit ceux de la mère.

Avec quelle tendresse, et comme en l'étouffant, On le prend dans ses bras tel qu'un bien qu'on emporte Il semble à notre amour qu'il étreigne un enfant : Mais au fond de son cœur on étreint une morte.

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E ciel pâle descend dans l'eau de la rivière, Le ciel triste, où de lents nuages ardoisés Semblent des rêves morts et métamorphosés, Eclos à la langueur de l'heure printanière.

Et l'eau qui passe a Pair d'emporter en son cours Les rêves que sont ces nuages qu'elle mire, Rêves de femme au cœur tourmenté, que déchire Le regret ou l'espoir d'impossibles amours.

jL'ame du jour, noyée en un lac d'améthystes. Flotte comme une morte au fil d'un mauve azur. La ville dans le soir dissout ses songes tristes; Et ses contours moelleux s'ourlent de clair-obscur.

En de chaudes vapeurs aux tremblements fébriles La cité réfléchit ses rêves anxieux :

Car on voit dans leurs ciels souffrir le cœur des villes, Comme on voit notre cœur qui souffre dans nos yeux.

E soir, le ciel est comme une âme exténuée Et qui, lasse de trop souffrir, se laisserait Mourir, en emportant son douloureux secret Evanoui dans la pâleur d'une nuée.

Ciel lumineux naguère, où palpitaient, diffus, Tout l'amour humain, tout l'espoir, toute la joie, Meurs! et puisse la nuit clémente qui te noie Apaiser enfin l'âme ardente que tu fus.

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