‹ Le vent dans la nuitChapitre 6 sur 12 · LA NUIT · texte numérisé non relu

LA NUIT

J'emporte le cercueil qui contient renfermé Ce qu'ici-bas j'aurai le plus vraiment aimé Et dont je veux veiller la dépouille blêmie : Le cercueil où dort ton bonheur, ô mon amie,

E rêve du ciel gris prend la couleur du lin : Ht ce ciel pluvieux de Norvège a l'air plein De pensive douceur, de pitié condensée.

Toutes prêtes à fondre, à s'abattre en rosée. En rosée amicale et tendre sur le cœur; Ciel imprégné de spleen, de moelleuse langueur, Où passe le frisson humain de nos alarmes : Comme s'il contenait en réserve des larmes.

ORVEGE, ton visage absorbé dans la brume, Ton visage qu'un son^e immuable consume, Indifférent au bruit de notre continent, Ton profil grave vers la mer se détournant Comme si la mer seule accueillait ta pensée. Ta tristesse toujours des brouillards caressée, Ton rêve qui se mêle avec celui du ciel Font ton charme sévère et confidentiel ; Et celui que vers toi l'inquiétude amène Reconnaît sur ton front une détresse humaine.

SUITE NORVEGIENNE

Ta douleur contenue et ta sérénité

Sont celles d'un grand cœur que la vie a sculpté

Et qui, retiré, mort aux choses temporelles,

N'aime plus que ses sœurs en souffrance, et sur elles

Se penche, immense amour cherchant à s'enrichir,

Que le ciel et la mer savent seuls réfléchir.

SM

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A nature jamais sous ce ciel ne déclame. L'accent est simple et vrai; tout aboutit à Tàme. Tout médite; la li^ne altière des sommets Qui s'incline, remonte, et ne finit jamais. C'est l'esprit du pavs qui sans cesse s'élève. La fuite de ces monts prolonge notre rêve. On a toute la vie humaine devant soi : Rien qui n'exprime, rien qui ne sente, et ne soit Un songe intérieur traduit par des nuances. L'âme et le ciel l'un sur l'autre ont des influences;

SUITE NORVEGIENNE

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Nulle emphase; un dessin sévère et concentré;

Le contour des objets semble toujours feutre,

Hngrisé de vapeur et frotté de buée;

Chaque forme est par un mystère atténuée,

Comme les sentiments et les rêves en nous.

Là, tout mire le cœur de Thomme et ses remous.

Là se reconnaîtraient les âmes désolées,

Celles qui, loin du bruit, dans leur deuil exilées,

Chercheraient Tamical abri d'un dernier port

D'où Ton ne pourrait plus cingler que vers la mort

ANS le ciel de Norvège ou sans cesse voyage Un peu de brume, un reste étiré de nuage, Tout cœur qui saigne peut regarder sa douleur : Ciel sensible, fait pour refléter la pâleur Des âmes où la vie entassa des ruines. La pitié de ce ciel tombe avec ses bruines. Dans le Midi criard rien ne détend l'azur : Tout rutile; le ciel est orgueilleux et dur; C'est un ciel pour heureux, où grésille la joie. Où rien sur le malheur humain ne s'apitoie.

SUITE NORVÉGIENNE

iMais dans le Nord, où tout est grave et contenu, Celui qui souffre sent son tourment reconnu. Et quand il tourne vers le ciel tendre son àme, Le ciel pleure sur son chagrin comme une femme.

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N montant vers le nord, passé le cercle arctique, Le paysage prend un aspect fantastique.

L'Europe va mourir. Un monde qui finit S'ensevelit sous des falaises de granit. De Svolvaër à Tromso, la cote tout entière N'est qu'un désastre immense, un vaste cimetière Où l'on rêve, dormant d'un sommeil libre et fier, Ceux qui plus âprement que d'autres ont souffert. Et les glaciers sont les sublimes mausolées Où gisent dans la mort les grandes désolées.

SUITE NORVEGIENN E

Sépulcres de héros, funèbres monuments Recouvrant toutes les horreurs, tous les tourments : Comme si, sous le vent brutal qui le malmène, C'était là le tombeau de la Douleur humaine.

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V>^ UEL cvclone a passé sur toi, monde qui meurs En silence, comme un dieu tombe, sans clameurs. Monde qui disparais froidement dans la brume, Et qui déjà n'es plus qu'un univers posthume Que les vapeurs de l'au-delà voilent de deuil ? Tu t'ensevelis tout en un sauvage orgueil Et tes sommets et tes glaciers murés par l'ombre Semblent tous incarner une force qui sombre. Une angoisse, un tourment sans frein, un désespoir Eperdu, tout l'amour, en sorte qu'on croit voir. Dans les cimes en ces brouillards réfugiées, Des douleurs depuis dix mille ans pétrifiées.

N soir, au cœur d'un fjord, dans le vent plus amer, La chanson de Solveig s'éleva sur la mer. Un violon disait la triste mélodie Et remuait en moi la souffrance engourdie. Je me souvins alors d'une voix... d'une voix... D'une voix que j'avais entendue autrefois; Et la chanson venant à moi sans les paroles Parmi les pics songeurs comme des nécropoles. Je pus croire que d'un sépulcre elle montait Et que ce nostalgique et douloureux motet,

Ce chant que murmurait jadis la voix amie N'était plus qu'une plainte atrocement gémie S'exhalant d'un cercueil qui venait de s'ouvrir, Et me disait : « C'est vous qui m'avez fait mourir. »

TAiT-CE toi, Douleur âpre, pourtant féconde, Qui sortant comme un cri des entrailles du monde. Plainte jaillie au plus atroce d'un accès. Etait-ce toi qui dans la nuit m'apparaissais ? Icebergs qui flottiez parmi les mers polaires, Rocs fantômes sous les brouillards crépusculaires, Etiez-vous des cœurs* morts de n'être pas aimés, Gelés de désespoir ou d'effroi décimés, Des âmes où hurlaient des affres éperdues, A force de souffrir horriblement tordues, Et qui sous un linceul d'irrévocable hiver N'étaient plus que des blocs de glace sur la mer?

-^Si*-

■^'tS.

RIGIDITÉ de l'air dans les fjords de Norvège, Air qui semble le souffle émané de la neige, Air léger, transparent, et qui s'exhale, aisé. Fluide; un air,que du cristal vaporisé Fait plus sensible au moindre émoi, rend plus sonore; Un air qui ne devrait circuler qu'à l'aurore Et ne vibrer qu'aux sons de clochettes d'argent; Air où Ton croit sentir sans cesse voyageant L'àme blanche de quelque Ophélie en l'espace; Un air où toujours, comme un vol de cvgne, passe

SUITE NORVÉGIENNE

Le rcvc pur d'un cœur de \ierge avant l'aveu. Un air pareil à Peau des sources, un air bleu, Un air de givre, un air qui n'est plus de la terre, Un air venu de bois lointains, dont le nnstère N'est connu que par des drvades aux corps frais. Air échappé de la poitrine des forets.

AIMAIS à me tenir aux poupes des bateaux Pour voir le paysage en fuite sur les eaux S'évanouir dans des nuages de fumée Et fondre peu à peu comme une image aimée Qui disparait dans la vapeur du souvenir. Je saluais en lui l'ombre qui va finir. Le charme qui s'éteint, la beauté qu'on oublie, Celui dont l'àme est sous la cendre ensevelie. Quand un dernier venu surgit, neuf et vivant. Ht comme le steamer filait, et qu'à l'avant

SUITE NORVÉGIENNE

Triomphait un aspect jeune du paysage.

C'était vers l'autre bout que, tournant mon visage, J'aimais mieux assister de mon rêve secret, Plutôt qu'un ciel nouveau, celui qui se mourait.

IVl AISON

S de bois dans les villages de Norvège, Maisons qu'on dirait plus légères que le liège Et qu'on croirait pouvoir emporter sous son bras, Maisons peintes de frais, blanches comme des draps. Ou le pas frappe clair sur le plancher sonore, Votre charme tranquille et simple, qui s'ignore, Est celui de la fille au teint rose et frileux Dont en vous contemplant s'étonnent les veux bleus. Et le poète, au cours de la route gravie, Attache ses regards fatigués par la vie Sur l'enfant qui s'efface et la maison qui fuit Comme sur des bonheurs qui ne sont pas pour lui.

UE me vcux-tu, visage inquiet de rabscnte ? Visage d'une femme en larmes, frémissante, Qui surgis du cœur des arbres et des rochers, Tête blême, dont les filaments arrachés S'enroulent, tels que des lianes, à mon être; Visage qui partout t'obstines à paraître, Que rétracte Tangoisse aux parois des coteaux. Qui rêves dans la nue ou surgis hors des eaux Comme une âme par la souffrance écartelée Tant que je crois voir, jusqu'en la neige étalée Sur ces sommets dans la tristesse extasiés. Fa pâleur suspendue aux cimes des glaciers.

^-ttSiV-

/A H ! puisque notre amour, malmené par la vie, Notre amour que l'épreuve avive et sanctifie, Dépasse notre monde et le domine, fier Comme un ilôt qui monte au-dessus de la mer; Puisqu'il échappe aux yeux humains, puisqu'il recule Et s'enfonce pour eux en un froid crépuscule, Ah! qu'il se change un jour en un de ces rochers Où des brouillards marins se tiennent accrochés Pour voiler sa détresse au pèlerin qui passe. Et que seul hors du temps et que seul dans l'espace 11 devienne, sépulcre amèrement dressé, Un sommet dans la brume, immobile et glacé.

Le Vent sur les Hauteurs

ATURE, en contemplant ces masses écroulées, Les cratères fermés de ces volcans éteints Qui déversaient jadis leurs bouillantes coulées Et dont les siècles ont consommé les destins:

Devant les restes froids de ces laves vomies Accrochés aux versants des plateaux du Cantal; Devant ces puys glacés, immobiles momies D'où semble retiré tout principe vital;

Devant ces pics tordus, ces orgues de basalte, Ces gorges de l'enfer et ces rocs déchirés. Pourquoi mon cœur encore a-t-il fait une halte Et vu dans ces débris les siens incorporés?

Dans ces sommets songeurs, isolés sous les nues, Tournant vers l'infini leurs taciturnités, Pourquoi les ai-je encore une fois reconnues L'angoisse et la douleur de mes jours tourmentés

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Ls ont vécu jadis, tous ces puvs, tous ces dômes Qui ne sont aujourd'hui que lugubres fantômes Confiant au brouillard leur immobilité.

Quelle fièvre a battu dans leur sein agité ? La révolte grondait sous leurs vastes artères Et leur âme en flambant fusait de leurs cratères. Tout ce feu qu'ils crachaient sans relâche autour d'eux Exprimait-il l'excès d'un rêve monstrueux? Etait-ce un paroxysme exacerbé de rage, Le fracas, dans un cœur, d'un gigantesque orage,

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La haine d'on ne sait quels titans déchaînés ?

Us ont ainsi vécu des siècles effrénés.

Pendant des siècles, tels des démons formidables.

Us ont poussé leurs cris de flamme épouvantables

Et comme enfin réduits par un pareil effort,

Us dorment du sommeil éternel de la mort.

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'a ME de la nature est comme une âme humanie; Et quand une douleur trop rude la surmène, La dévastation d'un implacable hiver Inscrit sur ses traits las tout ce qu'elle a souffert. La nudité de son visage se couture, Son front est balafré d'une déchiqueture : Elle n'est plus qu'un noir spectre durcifié Qui vous regarde avec l'air du supplicié. Sous le décharnement de sa stature osseuse On sent qu'un mal profond la consume et la creuse,

Tout en elle s'effrite et s'écrase et se fend.

De ces rocs crevassés où s'engoufiFre le vent

Aucun indifférent dédain ne se dé^ase.

La pierre torturée a son muet langage,

Et ceux-là qu'a brisés un excès de malheur

Conservent dans la mort l'aspect de la douleur.

'aiME du pavsage est plus âpre et plus réche Et l'on dirait que la nature se dessèche. Le roc géant, cabré de toute sa hauteur, Semble jeter sur rhomme un regard contempteur. La terre, que partout la crevasse déchire, Noire, n'a plus un brin d'herbe, plus un sourire. On m.onte. Plus rugueux encore est son accueil. Le sommet du plateau, muré dans son orgueil, Ne veut pas qu'on l'aborde et, hérissant sa crête. Interdit son accès à l'homme, qu'il arrête.

Pour faire de sa pointe un tabernacle clos, I! étage à l'entour les pierres en chaos, Accumulant les blocs de granit avec rage. Et tu gravis en vain, épuisant ton courage. Poète, le chemin trop abrupt pour tes pas, Vers l'atmosphère pure où tu n'atteindras pas

AC noir, nVtais-tu pas autrefois un cratère D'où jaillissait la force en volutes de feu, Comme si, tout au fond de ce dôme de terre. Bouillonnait Tàme ardente et terrible d'un dieu?

Le dieu n'est plus. Le feu s'est éteint de cette âme Qui jetait sa clameur de lave cà tous les vents. Et le volcan défunt, basaltique amalgame. N'écoute même plus la rumeur des vivants.

J'ai contourné la bouche énorme, grande ouverte, D'où s'échappèrent, dans la fureur, tant de cris. Tourmentés par l'horreur de l'angoisse soufferte, Ses bords déchiquetés semblaient encor meurtris.

Quels désastres t'ont fait mourir, et quels orages? Est-ce à trop fulminer que tu t'es épuisé, Toi qui fus toutes les fièvres, toutes les rages Et qui n'es aujourd'hui qu'un miroir d'eau glacé?

JL ARFOis, au plus secret de quelque pic sauvage, Au cœur des rocs dormant dans leur rude épaisseur, Quand tout n'est que ruine, écroulement, ravage, La nature met comme un rappel de douceur.

On est en un désert tourmenté de pierrailles

Où le sol maladif a Tair presque lépreux.

Et voici qu'au delcà des branlantes murailles

S'ouvre un coin defraicheur qui semble encore heureux

Et c'est, après ce règne obstiné de torture Et les coups acharnés du temps pour la meurtrir. Comme si, d'un regard suprême, la nature Souriait à ses fils avant que de mourir.

Jours gris au bord de TEau

A flûte du vent frais qui s'éveille au matin Fait rêver le printemps sur la saulaie heureuse, Et la prairie en fleurs aux deux bords de la Creuse Répand une senteur d'herbe neuve et de thym.

La lumière de l'aube a des frissons d'eau vive, Et si léger dans l'air embaume un souffle errant Qu'il semble que ce soit l'haleine du courant Qui distille en vapeur sa caresse furtive.

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NE fforee sauvage enserre la rivière Dont bouillonne le lit entre d'abrupts rochers Qui portent k leurs flancs des genêts accroches Dans le fouillis rosé d'un lacis de bruvère.

Un sentier escarpé court le long du torrent Et le rêve se plait à suivre, au crépuscule, Et cette eau claire qui sur la pierre circule Et ces branches du bord qu'entraîne le courant

-tsas-

E soir plein d'odeurs d'herbe et de chansons d'oiseaux Par qui toute couleur stridente est abolie, Entoure mollement de sa mélancolie Le rêve qui descend des arbres vers les eaux.

Le soir marche en tremblant sur les feuilles mouillées Se reflète dans la rivière en frissonnant, Furtif, d'un pas que sa langueur fait plus traînant. S'enfonce sous le frais silence des allées

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Et va chercher pour moi, là-bas, ton souvenir A travers l'ombre, et par la main, ô mon aimée, M'amène ton image à peine déformée Que le déclin du jour ne sait qu'indéfînir.

Ma pensée inquiète avec fièvre t'enlace. Et dans tes veux éteints d'où le bonheur s'enfuit Je contemple, noyé de tristesse et de nuit, Le regard de tout un cher passé qui s'efFace.

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u vieux pont sur la Creuse on s'attardait à voir Les maisons dont le pied trempait dans la rivière, Et Ton prêtait Foreille à la voix cancanière Qui montait d'un balcon de bois ou d'un lavoir.

Le calme de la ville et le charme de l'heure Versaient sur mon angoisse un peu d'apaisement. C'était comme un accord, l'étreinte d'un moment Entre l'âme qui passe et celle qui demeure.

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E vent du crépuscule aux frissons printaniers Cueille de son haleine en glissant sur les branches Les effluves de Tàme en fleurs des marronniers : Le ciel n'est qu'un verger plein d'éclosions blanches

La fraîcheur de l'avril s'attarde dans le soir, Réveillant au baiser de ses odeurs légères Dans le cœur mort que rien ne peut plus émouvoir Le cortège endormi des amours passagères.

JOURS GRIS AU BORD DE LEAU

Le renouveau qui monte au tomber de la nuit Infuse dans nos sens son alarme et sa fièvre Ht l'air, dont la tiédeur prend comme un goût de fruit, Nous laisse une saveur de femme sur la Icvre.

Le poète alangui d'un inquiet désir Aspire à l'absolu du bonheur qui le hante Et tend en vain ses bras amoureux pour saisir L'intangible splendeur d'une éternelle absente

E printemps m'a redit le don de ta jeunesse Et, comme un vent de mars venu du fond d'un bois Q^ui ravive le trouble en notre âme faunesse, J'ai respiré l'odeur des saisons d'autrefois.

De tes baisers ma chair triste s'est souvenue; J'ai retrouvé l'émoi de ton regard mouillé. Le fruit délicieux de ton épaule nue Et de tout notre amour le bouquet effeuillé.

JOURS Ci RIS AU BORD DE LEAU

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