LE DESERT
UNE nuit formidable a revêtu la terre.
Le défert en paroît plus vafte & plus auflère ; Et voici que la Croix-du-Sud au ciel a mis Des aflres inconnus au lieu d'aftres amis. Aucune brife d'air ne ride la lagune.
L'oafis en dormant rêve aux nuits où la lune, Eclairant les palmiers & les bambous pâlis, Fait frémir les rameaux chargés de bengalis. Aucun bruit, fi ce n'eft, vers les berges des iles. Dans les rofeaux, les pas prudens des crocodiles Et le frilTon que donne aux plantes en rampant, Comme un ruiffeau parmi les herbes, le ferpent... Je rêve à vous, pays lointains ! pays de gloire, De l'indolente Seine ou de la calme Loire, Dont la douce lumière & les clairs horizons Donnent un même orgueil à toutes les Hiifons, Où les tièdes printems ont des aubes timides Et les automnes d'or rouillent les bois humides...
Soudain, comme un écho de mon immenfe ennui, Un long gémiiïement a traverfé la nuit : Pleur du défert ftérile & de la terre nue. Etouffante clameur du fol & de la nue. Tel un foupir profond qui finit en fanglot. Sort fatal de la Terre, inévitable lot. Que d'avoir, elle auffi, fa plainte & fa faiblefTe, De connoître le dard qui lacère & qui bleffe, Et de fuivre, pareille au pauvre cœur humain. Souveraine douleur ! ta voie & ton chemin... Ainfi, ce bruit lointain qui f'exhale & qui rôde Et circule & grandit à travers la nuit chaude. Tel un défir confus du vieux fol endormi, C'eft la voix du Défert.
Le Défert a gémi !
Infécond, il fe plaint; aride, il fe lamente. Il fonge aux prés où croit la verveine & la menthe, Aux vergers où mûrit la figue & le cédrat, Aux parcs que les muguets recouvrent comme un drap. Aux bois où le printems en trondaifons nouvelles Jaillit, aux champs jonchés par les blondes javelles Des orges, des mais, des feigles & des blés.... Car c'eft bien là le fens de ces appels troublés : Jaloux des plus beaux fruits des jardins d'Hefpérie Le ftérile défert veut être une prairie !
Le Défert 83
Or, tel un large écho répétant fon émoi,
Je fens comme un défert qui fe lamente en moi !
Vains défirs, vieux regrets, ineffables convives,
Voici que vous bramez vers les fontaines vives;
Chimères des grands foirs, faux orgueils, rêves vains,
Poëmes fillonnés par des éclairs divins,
Vous afpirez au puits qui prodigue fon onde,
Faifant du fable aride une plaine féconde.
Au ruifleau qui, coulant par les mornes guérets,
Tranfforme leurs ajoncs en robuftes forêts
Et feme les moiffons fur les landes de fable !
Eau qui défaltérez, citerne intariffable,
Entre mes doigts unis j'afpire à vous faifir
Du fond de ma mémoire & de tout mon défir.,..
Madame ! vous que j'aime au delà de l'efpace. D'une amour qui vivra lorfque le temps rapace De mon humble carrière aura borné le cours ; Vous, Madame ! par qui mes modeftes difcours Auront après ma mort des (lèles éternelles ; Sachez qu'un feul regard de vos larges prunelles. Tel ces flots qu'amenoit un aqueduc romain, Pouvoit défaltérer mon pauvre cœur humain ! Ainfi, Madame ! au foir où votre âme, lointaine Encore, coulera, fource, torrent, fontaine. En mon cœur altéré d'amour & d'infini,
Mon éternel tourment fe trouvera banni....
Vous êtes à mon cœur une amphore d'argile
Qui renferme cette eau dont parle l'Evangile
Telle, quand on la boit, qu'on n'a plus foif. Cette eau,
Pour l'efprit qui brifa ton joug & ton étau,
O doux Christ ! ce n'eft point ta Parole naïve :
C'eft, Madame ! à ma lèvre en feu votre falive !