LA SAGESSE & LA BEAUTÉ
JE viens prier, ce loir, l'âme tout altérée. En tes divins pourpris, Aphrodite, Vénus, Aftarté, Cythérée, Immortelle Cypris !
DéefTe de la mer & des humides rives,
Des vergers & des bois, Des vignes & des lis, des pinfons & des grives,
Des biches aux abois;
O Féconde! ton fang bout dans le tronc des arbres
Et le flanc des taureaux.
Et ton fein déchiré nous livre les blancs marbres
Et les rôles coraux.
Fondement des cités, peuplant les folitudes.
Tu pris l'homme d'airain, Le pliant à jamais aux douces fervitudes
Du défir fouverain.
Ton fourire éternel nous calme & nous énerve,
DéeflTe ! & ton feul nom Nous évoque à la fois & la froide Minerve
Et la chaude Junon.
Beauté de l'efprit pur & beauté de la forme.
Idée en floraifon, Difcipline, harmonie, ordre, équiHbre, norme,
O Sagefle, ô Raifon !
Déefle ! je fuis né fur ce fol où la treille
Arrondit fon cerceau Sous les figuiers, le fol de Provence, pareille
A ton divin berceau ;
Lorfque je refpirois, enfant plein d'allégrefle,
La lavande & le thym.
Je retrouvois l'odeur fubtile de la Grèce
Et du pays latin.
Prière à Cypris 27
Aphrodite ! toi qui régnas fur les Cyclades
Et fur leurs champs d'anis, Toi qui rends de langueur tes prêtreffes malades.
Amante d'Adonis ;
Cypris ! toi qui cachois ton corps, fous ta chlamyde ,
Aux fatires cornus, Révélant le fecret aux fils pieux de Cnide
De tes beaux membres nus ;
Vénus! qui fouriois à Catulle ou Pétrone,
Mère des durs Romains, Sœur de la courtifane & fœur de la matrone.
Favorable aux hymens ;
Cythérée ! oh, répands fur nos ciels clairs & trilles.
Nos fleuves, nos étangs, Et sur nos ifs taillés, nos bofquets janféniftes.
Ta grâce & ton printems.
Mais ton culte, Afiarté! vient de la terre chaude
Où les religions Naiiïent comme les fleurs, où comme un encens rôdent
Leurs folles légions.
Tu vis le jour fur cette côte levantine,
Par delà l'Archipel, D'où f 'éleva plus tard, venant de Palcftine,
Un plus tragique appel ;
Et je confonds, fâchant ne point faire un blafphème,
L'amour de ton jardin Et l'amour de Celui qui reçut le baptême
Dans les eaux du Jourdain !
Car fi l'heureux époux à l'époufe f'accordc
Grâce à ton tendre don, Jéfus prêcha la loi de la miféricorde
Et celle du pardon.
J'unirai dans mon cœur vos myftiques chapelles.
Ton marbre rofe & blanc, Cvpris ! & tes arceaux par lefquels tu rappelles,
O doux Chrijl! nos élans.
Notre-Dame, Paphos ou bien Sainte-Sophie,
Églifes, minarets, Leur beauté, ma maîtresse ! en toi fe glorifie
Toute quand tu parais.
Prière à Cypris 29
Il fuflit que mes mains poffèdent ta jeunelle
Pour avoir l'univers, Et les cultes défunts de l'Orient renaiflent
Dans tes yeux entr'ouverts.
Il fuffit de baifer ton ventre magnifique
Et fon temple odorant Pour pofleder la terre & la mer pacifique,
Comme un beau conquérant.
Il fe peut que les noms des dieux paffent & meurent :
Ici-bas tout efl: vain ; L'Amour & la Beauté par le monde demeurent
Comme un foufile divin.
Si bien qu'un Sein parfait en fa calme harmonie
Réfume, à fon infu, Tout ce que le labeur & l'effort du génie
Ont lentement conçu !
Auflî malgré Renan, Cypris! malgré Voltaire,
Je n'aurai nul remords A dérouler ton bufte & fon divin myftère Hors du « linceul de pourpre où dorment les dieux morts » !
s MURS