LE JARDIN
E foir, fous le tilleul, au bord du vieux baflîn,
Ma bien-aimée ! il ejl robufle & chaud ton fein Où repofe mon front. . .
... j'ai relu le paffage Préféré des romans les plus chers.
Être fage, Être grand, & fuivant la parfaite raifon Se diriger, avoir le bonheur pour maifon, Pour temple une harmonie infinie & fplendide, Efl-ce porter en foi Don Quichotte ou Candide?
Tu dors ? Le vent ejl doux comme un air de Mo:(art. Écoute-moi. Caujons. Et ta main, au hafard, EfUeurera mon front, mes yeux, ma chevelure...
Ah ! vivre, c'efl avoir ton amour fans fêlure,
Pur comme un beau criftal, tes élans ingénus,
L'abandon de ton corps facré, de tes feins nus.
Et le calme océan de tes larges prunelles !
Vivons cachés : des ifs, des bofquets, des tonnelles,
Un étang, quelques fruits pouffant dans le verger.
Des fleurs, les bruits du foir, les appels d'un berger
Nous fuffiront.... Savoir faimer... favoir fe taire !
Une chaumière, un cœur, les romans de Voltaire,
Sourire au jour nouveau d'un indulgent dédain.
Et voilà... Cultivons tous deux notre Jardin !
Baucis & PhiUmon, vous dont le tems avide
N'a fu ravir l'amour que nous chantoit Ovide,
Vieux amans ! vous, Daphnis, Chloë, jeunes amans.
Qui, fous les plus beaux ciels n'aviez d'autres tourmens,
Par les ravins nacrés que la lumière arrofe.
Que de vous careffer le corps de marbre rofe !
« C'eft là qu'eft le bonheur », nous dit Sancho Panza...
Oui, mais le Chevalier de la Manche penfa Qu'il falloit aux grands cœurs une autre desftinée : Les combats élevoient fon âme ; Dulcinée Paroiffoit à fes yeux Aphrodite, & rêvant D'infini, fil chargeoit les vieux moulins à vent, Vaincu, joyeux, mourant, — foudain leurs bras de toiles Lui montroient le chemin de leurs fœurs, les étoiles !
Le Jardin 53
Ah ! l'air pajje en laiffant un fon de clavecin Et ton épaule ronde efi un tiède coujfm....
Au combat ! — nos baifers, finon, font éphémères — Pour tous les rêves fous & toutes les chimères ! Au travail ! Réfumons en nous l'immenfité Des fiècles. Sens-tu point une jeune cité Naiffant ? Tumulte, effort, révolte populaire, Au monde vous créez un matin qui f'éclaire ; Mon chant vient fabreuver à fon fleuve nouveau Et jaillit, comme un or loyal, de mon cerveau ! Qu'importe la douleur de nos amours flétries Puifque j'ouvre aux penfeurs de nouvelles patries : Lutter, fouffrir, debout fans dormir ni f affeoir. Vivre mille ans, être éternel en un feul foir ! Oui, qu'importe la mort, fi l'éternelle vie Du fouvenir faifit ma mémoire ravie Pour la chanter aux tems futurs d'un même ton : Je mourrai comme efl: mort Pétrone ou bien Caton !
LaiJJons la volupté divine & ses parejfes : Je ne fais plus ta lèvre, objet de mes carejjes !
Au fein même des vents l'aigle conflruit son nid Sur les chauves fommets de glace & de granit. Et les plus hauts fapins, couverts de poudre blanche, Croiffent dans les régions où règne l'avalanche.
Homère nous chantoit, au fon du tympanon. Vos luttes, vos fureurs, Achille, Agamemnon, Tandis que les amours n'infpiroient que le pâtre ; Et Virgile vivoit au tems où Cléopâtre Avoit voulu faifir en fa petite main Tous les jeunes foldats du vieux monde romain. Par l'aurore infernale & la fombre épouvante Des fiècles en travail apparoifToit le Dante, Et, Voltaire, ton doux Candide prépara L'aube fainte de Robefpierre & de Marat ! Oh ! drame intérieur, lutte plus familière, Plus fombre que connut Pafcal comme Molière; Oh ! défefpoir à'Ifeult, douleur par qui ton nom Vient voguer jufqu'à nous, Héloïfe ! Manon, Vous vivez grâce au fang de vos chaudes bleiïures !
Par vos routes de lutte & d'héroïfme, fûres Pour aller vers la gloire & vers l'éternité. Conquérant de l'efpace & de l'immenfité. Don Quichotte ! voici, je vous fuivrai !
Les piques Et les chants font de nous des chevaliers épiques. Ivres de l'idéal du fombre Paladin !