HENRI DE RÉGN'IER
Pour yacques Baseilhac.
Tout le verger de ma jeunesse, Tout le verger pour moi doré 1 Urne de fleurs oh bouillonna la prime ivresse Que ton parfum s'enclose en le vers vénéré !
Des vingt-deux années Egrenées Vers la crête, Soleil irradiant le poussier des comètes,
-I^e Souvenir revient éclairer les jours morts Et je revois tout l'ancien décor Oie la vieille joie et la vieille peine, Si frêles déjà comme des aïeules, Les yeux dans les yeux s'en vont seule à seule Dans le vent d'hier dont j'ai bu l'haleine. Ils tn 'ont tant bercé la bonne souffrance
Et le faux bonheur Qui firent ger^yier du rêve en Venfance Du méchant gamin raisonneur !
Comme un que Von vit grandir, Qu'on aima beaucoup, que l'on aime encor, Leurs yeux oii le soleil du Passé s'endort^
Leurs yeux m'escortent vers l'avenir.
Tout V autrefois sourit dans leurs prunelles d'or,
— Sous les cils fanés que le Regret tord, — Evoquant la douceur au milieu des roseaux D'un rayon lunaire efflori sur les eaux.
Sous l'azur terni, tout blanc de colombes, Des formes de femmes au bord du chemin, Pareilles à des marbres inarquant des tombes, Immobiles, pâles, se tordent les 7nains.
Rappels des baisers en passant cueillis, Ce sont les fantômes des Aventures
Demeurés après la rupture Et le caprice aboli Sur la mélancolique route de l'Oubli.
Etreintes, Craintes-, Ivresses, charmes Et les plaisirs brouillés de larmes,.
Tout est loin qui fut le poème De la fougueuse adolescence, Tout est loin qui fut expérience,
Tout est loin qui fut moi-même
Cependant quelque jour, voyageur blanchi A gravir le coteau où l'on a souffert, Devant soi Von n'a plus qu'un obscur désert ; On s'assied au sommet du che?nin franchi
Et les souvenirs dont notre âme est pleine Descendent troubler le cœur attendri.
Fraîchi par le vent qui monte des plaines, Le vieillard sourit A l'étape faite Et contempler sa vie est sa dernière fête...
Ce jour là, si mes yeux cherchant à l'horizon Retrouvent le verger depuis longtemps quitté, L'initial verger de ma jeune saison.
Qu'il en vienne à mon cœur un peu de volupté !
Novembre 1894.