EDOUARD DUBUS
Exorde
Pour yean Carrère.
Je me suis embarqué, petit, avec la peur
Que ma chanson s'éteigne en le bruit des mâtures.
Je me sentais si seul au milieu des rameurs,
Si peu fortifié pour les luttes futures,
Que je n'osais troubler la hautaine clameur Dont le vent et la mer ébranlaient la nature ! Or, la tempête vint enfler ma voix peu siire Et me prêter sa force et sa belle rumeur :
Dis moi, quel espoir d'or ensoleille la grève Et n'est-ce point le vent divin qui te soulève, O cœur que ballota comme un vaisseau perdu
Le flot aventureux de la mer orageuse ? Prends ton essor enfin, mon âme, et courageuse, Essaye de chanter le tumulte entendu...
Le Fou de la Foret
Au docteur Louis Jullien
Je suis le fou qui fait le vent dans la forêt, Qui hurle dans le soir des chansons d'épouvante Quand la Lune, en deuil rouge, à l'horizon paraît ! Je suis le fol aux poumons fous qui fait qu'il vente !
J'ai lancé l'ouragan sur les nuages noirs ; Les cimes s'abaissant sous mon souffle insolite, De l'enfer des manoirs où ma terreur habite, Ma voix a fait trembler sur leur base les soirs.
Pour la p2ur des humains et pour rire en mon âme, Moi quî nulle clameur des vivants ne réclame, Je sifflerai le vent jusqu'à l'Eternité...
Ceux qui méconnaîtront la beauté de mon culte, Bourrelés du remords de leur iniquité, S'enfuiront dans la nuit suivis de mon tumulte !
Le long de la route noire.
Pour Albert Boissière.
Le long de la route noire c'est mon remord
Qui me pourchasse. Oh ! ce passé, j'avais pu croire
Que je l'avais expatrié de ma mémoire !
Mais tout Jadis et son péché, — car rien n'est mort —
Tout Jadis me maudit dans les gestes des arbres !
La nuée apparaît un douloureux manoir
Où se succèdent les cohortes des chats noirs,
Des chats maudits dressés sur les créneaux de marbre,
Miaulant à la Lune en le vent et le soir...
Ah ! vous que la Nuit fait s'échapper de ses urnes En modes grimaçants de l'ombre tacitu.-ne, Vous, mon remord, qui m'apparaît, en vous, vivant, Dans l'affreux inédit des cauchemars nocturnes, Ah ! chats damnés qui me suivez depuis des ans, M'hallucinant ! mourez ce soir par les sorcières !...
Venez ! venez ! délivrez moi, filles d'enfer ! Pour un peu de repos je vous livre ma chair Et mon âme ! Mais accourez dans la clairière, Venez, venez, à la lueur des feux follets, Egorgeant Autrefois de vos doigts maigrelets, Enterrer les chats noirs au fond des sablières !
Bois de Verrières, un soir. Août 1892^
Emois Nocturnes
Pour Jules Cottet,
Oh ! jeter éperdu des pierres sur les ombres Pour prouver à mon être en butte au désarroi, Certes ! qu'il ne craint pas les spectres du bois sombre. Rôdeurs voleurs de cœurs aux faveurs de l'effroi !
Dans l'inconnu des nuits une lueur lointaine, Un phare de pardon appelant les pécheurs, Mêle sa paix bénie aux brises de la plaine ; En dépit des sabbats des arbres empêcheurs
Qui se meuvent damnés dans les champs en prière,
Ses consolations portent le réconfort
Au voyageur cerné des larves meurtrières
Et qui sentait venir avec la peur, la mort.
Oh! la Lune aux yeux blancs : pâleurs de femmes nues. Dans mon cœur enchanté quel apaisant émoi Soudainement aux tristesses ressouvenues!... Je voudrais emporter tout ce soir avec moi !
Crespières, 23 octobre 1891.
Pour Charles Cottet.
L'heure lente et la nuit où s'embrume la Lune Ont enlisé mon âme en un rêve incertain : Je pense avoir mené la charmante fortune D'un amour partagé pour un astre lointain.
Douceur du ciel, candeur de moi sur qui les palmes Ont des chansons et de confus frissons, si longs ! O bonne voix d'un bon mystère, ô voix de calme, Voix d'apôtre sortant des feuillages profonds !
Dans la mort de l'espace et sous la voûte belle, Je ne veux même plus songer aux avenirs :
Mon âme, laisse-moi sans te montrer rebelle -Me promener en toi cueillant des souvenirs.
Crespières, 23 octobre 1891.
Pour Alphonse Benoits
Tous les nids se sont tus au venir de l'automne.
Les peupliers là-bas sont mornes tels des rois
Sur leur trône en débris quand le Désastre tonne ;
Des vents méchants, ce soir, chantent la mort du bois..
Aux loins des sentiers noirs évoquant des déroutes Errent les spectres bleus de mes anciens amours : Je crois marcher, mon Dieu ! sur les mauvaises routes Où jadis j'ai mangé le pain des mauvais jours.
Et je voudrais courir vers de pâles clairières, Pour, secouant du bois l'égarante torpeur, Renversant comme un fou les arbres aux ornières, A moi-même m'ôter ce grelottis de peur,
Crespières^ 24 octobre 1891.-
Le vent souffle avec désespoir.
Pour Louis Besse.
Le vent souffle avec désespoir Parmi les arbres mutilés :
C'est jadis que dans le soir noir Nous écoutions chanter les blés.
Alors c'était comme un pardon Tes baisers de bonne aventure, Mais dès lors quand tu m'en fais don Ce ne m'est plus qu'une torture.
Ah ! pourquoi ce pressentiment De consommer une infamie ?
N'est-ce point que ton cœur me ment Quand je t'appelle mon amie ?
Voici venir le châtiment
Et le spectre de la folie...
N'est-ce point que ton cœur me ment.
Ou que mon cœur t'aurait trahie ?...
Le vent souffle avec désespoir Parmi les arbres mutilés :
C'est jadis que dans le soir noir Nous écoutions chanter les blés..
Tbrène
Pour Octave Mirbeau^
Quel vent lugubre souffle ce soir !...
N'entends tu pas, ô Maîtresse, S'ébranler des désespoirs Et se lamenter des détresses ?,..
Quel vent lugubre souffle ce soir !.
Des esprits hanteurs de ténèbres Marmonent des mots maudits ; Les étalons d'un effroi qui transit
Galopent dans mes vertèbres.
Maîtresse, elle m'étreint le cœur La tempête de frayeur
Qui frissonne dans la nuitée !
N'es-tu pas épouvantée ?. ..
Vois-tu clair encor en toi ?
La nuit est au fond de rnoi-méme.
Et voici se former le convoi
Des apparences que J'aime.
Oh ! là-bas, dans l'espace qui dort, L'hallali sur nos caresses De ce chien qui hurle à la Mort !..
il neige en mon âme des tristesses..
Je ne sais ce qui meurt en moi, Mais je sens la Mort qui passe, Et le Désastre est le roi Morne de mon âme lasse.
Je ne sais ce qui meurt en moi, Mais je sens la Mort qui passe.
N'est-ce nos cœurs qui vont mourir Oe lassitude de se chérir?
N'est-ce notre amour qui trépasse ?.
Oh ! Maîtresse, mourir !
C'est sur nos cœurs que la mort passe !
Avril 1891.
Un Soir
Pour Henri Brémontier.
Dans les noirs peupliers hantés par les chouettes Un souffle court et gronde et s'enfle et fait trembler Sur le ciel gris de soir leurs tristes silhouettes. Les arbres frémissants se courbent à sembler
De tragiques démons qui maudiraient la plaine. Et dans mon âme aussi s'exaltent des sabbats : Le vent des souvenirs y gémit son haleine, Terrassant le présent en de cuisants combats.
Mais voici la Ténèbre avec son indolence :
Un calme bienheureux reprend sa place en moi.
Je ris d'avoir été le jouet d'un émoi
Et vais dans les blés verts gonflés d'un haut silence, Méprisant les cités à l'appel décevant, M'endormir dans la nuit et le parfum du vent...