‹ Le verger doréChapitre 12 sur 18 · JULES LAFORGUE · texte numérisé non relu

JULES LAFORGUE

Le parc clos où dorment des étangs :

Tout autour des passants passent grelottants.

Ils ont cherché l'issue longtemps

Du parc clos où dorment les étangs.

C'est le vierge jardin du bonheur, Au mur sans brèche, au mur receleur.

Qui tente l'escalade en meurt :

On devrait tant en avoir peur Du jardin dangereux du bonheur !

Autour du parc on danse en rond, hélas en rond f Pour le bonheur qui fait faux-bond.

Le riche danse et le vagabond,

En rond...

Décembre 1894.

Désillusion

J'ai voulu m'embarquer sur la mer de tes yeux ; Et tes yeux d'améthyste enclosant leurs secrets, Je les vis sillonnés de vaisseaux radieux Dont un zéphyr propice inclinait les agrès.

Les vaisseaux blancs n'appréhendaient aucun naufrage Le flot sans ride était comme un présage sûr Que nul gouffre marin ne guettait leur voyage ; La mer, miroir avide, engloutissait l'azur.

O trompeuse ! en tes yeux ont surgi des tumultes, En tes ck'rs yeux méchants pareils à des insultes A qui croyait voguer sur leurs eaux sans mourir.

J'ai vu s'ouvrir le flot de la mer hypocrite

Et, comme un coutumier sacrifice à ton rite,

Sur la mer de tes yeux les vaisseaux blancs périr.,

Novembre 1894.

Sur la Grève

Pour Rodolphe Vincent.

A l'infini smaragdin de la mer Stagnent des bancs étroits de stratus roses^ Tandis que tombe en le ciel couleur chair Le soleil roux qui déteint sur les choses.

Mon âme bruit sous les vents mugissants. Des feux à blanc font crépiter la grève, Et pour l'Epris sort des galets glissants Un chant de sœur qui suscite le rêve.

Le verger bleu pâme au baiser pourpré Des roses sang sommeillant sur les vagues. Quand l'astre choit l'Océan diapré Ouvre sa toge au faisceau d'or des dagues.

La nuit ! Voilà qu'aux lointains horizons Les mornes noirs s'abîment en un gouffre. Le flot du rêve endort en ses chansons Mon cœur perdu dans mon amour qui souffre.

Janvier 1890.

Bonheur d'inconscience

Au Maître Paul Verlaine,

Et je suis de ceux-là qui de penser n'ont plus.

A. BOISSIÉRE.

A qui ne pense pas vivre n'est pas amer

Et la seule pensée est une meurtrissure.

Être et ne pas être ! être un corps brut, une chair

Inconsciente, un arbre, un buisson de verdure !

Etre une masse immense, indomptable, une mer, Quelque chose de grand, quelque chose qui dure ! Être le monde ! être le ciel ! être l'enfer ! Mais s'ignorer soi-même, ignorer la torture

De savoir que l'on vit sans savoir où l'on v?.,

Et de marcher longtemps vers des étapes vaines

Sans rencontrer le bon gîte que l'on chercha.

Oh ! bonheur de sentir comme des eaux sereines S'écouler sa pensée en fuite doucement Et d'être sans souffrir pour éternellement !

Vinvocation de la maie heure

Pour Emile VerJiaeren.

Folie, ô Folie en mon âme reine,

A l'heure d'abandons où se traîne Un crépuscule d'âme en^mon âme, Folie, ô flamme Qui brûle et qui purifie, A toi seule je me confie, Folie !

Dernier refuge, dernier espoir

De mon cœur perdu dans la brume, Atteindrai-je enfin le soir Où la lueur de ton couchant b'allunie ?

Folie ! oubli, Jouvence !

Ne plus savoir le chagrin qu'on pense Et s'abîmer naïvement

Dans l'extase qui vous ment !.

Et qu'importe si le rêve ment !

S'abîmer tout simplement ..

Bonne Folie, Tranchant le lien qui nous lie Au Passé mort Comme à l'appréhension qui dort Au fond des mélancolies, Folie qui domptes et qui pardonnes, Sois moi bonne.

Bonne Folie !...

mu

Pour Alexandre Séon..

Il pleut à larges gouttes, saintement.

Ce semble pur comme un sacrement De baptême.

Baisers d'eau de la Nuit : c'est la douceur Très compatissante d'une sœur Qui vous aime.

Dans la torpeur d2 mon âme et du bois L'ombre semble se pencher sur moi,

— Frémissante , Avec ses cheveux pleins de souffles lents,- Evoquant le mystère troublant De l'Absente,

L'eau tiède tinte sur les feuillaisons Avec le calme des oraisons Qu'on ressasse.

Tourné dans mon âme vers autrefois, La chaste Absente je la revois Dans sa sfrâce.

11 pleut à larges gouttes, saintement : Ce semble pur comme un sacrement.

Juin 1892.

Mnjîn du Calme

Pour Alphonse Germain^

Dans mon âme c'est la morte-eau, — Calme plat après les rafales — .

Naufragé le dernier bateau Sur quoi flottaient les oripeaux De mes passions triomphales !

Et mon âme neuve est morte au Penser des mauvaises batailles :

Renoncement dont s'avitaille Ma fatigue de guerroyer Uniquement pour qu'on me baille Un renom vain de bon guerrier.

Foin dès lors de ces équipées Que je menais en fanfaron, Les tenant pour des épopées Ces farces de Décaméron.

Et tout à l'heure c'est ma honte

Ces victoires des autrefois

Où je perdis tant de mes fois

Que j'y laissai mon cœur pour compte.

Maintenant je veux revenir

Au calme sain de la vie sainte,

Oubliant, pour un devenir

Aimable en pardon, la contrainte

Du Jadis où j'ai cru tenir

Un bonheur qui n'était que feinte

Et duperie, — ô doux mentir

Oue l'on voudrait faire à soi-même ! —

Et pour mon front devenu pur, — Lumière d'un nouveau baptême.

Je conquerrai le Diadème Que, reine au royaume d'Azur, Muse confère à qui mieux l'aime.

Décmbre 1801 •

j4ngelus d'Hiver

Pour Louis Le Cardonnel.

Un ciel de plomb attriste avec ses tons blafards Les champs nus agrandis tout frissonnants d'hiver. Des silences sacrés immobilisent l'air ; Tout s'est enlinceulé comme en un blanc brocart Jusqu'aux lointains brumeux en deuil des arbres verts.

La désolation emplit l'espace morne Où fîotte sous le ciel une mélancolie : Le vin des souvenirs troublé jusqu'à la lie

Vous imprègne le cœur d'un désespoir sans bornes, Grand comme le néant et comme la folie.

Les arbres épeurés étendent leurs longs bras Parmi l'effroi des bois, vers le ciel convulsé. Plus rien de la splendeur des étés trépassés ! ., Le silence glaçant carillonne des glas Dans le vide des champs aux sillons délaissés.

Tout à coup l'Angelus dans le lointain résonne, Apportant à mon âme une saine accalmie. Et songeant solitaire en la plaine blêmie, Mon cœur réconforté tranquillement raisonne. - Oh ! la paisible église en les bois endormie !

Douceur des oraisons ! là-bas les cœurs brisés Trouvent l'entier repos devant l'auteï si doux,

Où l'Angelus redit aux hommes à genoux

Ses sons qui vont au cœur comme autant de baisers

D'une mère attendrie et qui veille sur nous.

Dehors, à l'infini, ce n'est qu'un long désastre,

Et la maison de paix de gris vitraux voilée

Domine le désert de la plaine gelée.

L'humble clocher montant vers le ciel noir sans astres

Semble prier Dieu pour la terre désolée.

C'est dans l'église simple aux purs recueillements Que palpite la vie encor. Lorsque tout dort Ou meurt, l'hiver, devant le Jésus tendre et fort Les hommes écœurés cherchent l'apaisement, Oubliant dans la foi l'insanité du sort.

Béni soit l'Angelus, chant divin qui console,

Se perdant aux échos dans les forêts prochaines.

Sous le ciel bas et^mat aux pesanteurs de chaînes.

Le voyageur transi, perdu, qui se désole,

En l'eniendant se croit moins seul sous les grands chênes.

Février 1890.

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