‹ Le verger doréChapitre 13 sur 18 · JULES LAFORGUE · texte numérisé non relu

JULES LAFORGUE

L'aube

Pour Francis Vielé-Griffin.

La Mer ! La Mer !

(retraite des dix-mille.)

L'Aube ! Ah le voila le reposoir Fleuri de clartés, de fleurs illusoires ! Ah le voila le reposoir,

Le reposoir tout brûlant

Qui m'attend depuis des ans !

Aube jolie, aube en festons de primevères,

C'est fini du bourdon des soirs

Aux angélus mal sévères !...

Fini de l'ouragan qui tonne

Dans la nuit qui désespère !...

Sonne en mon cœur, en mon cœur sonne,

Ding din don ! ding din din !

Fine clochette des matines, Cloche claire des clairs matins !

Ding din don ! Ding din din !

Semons la rose et l'aubépine !

Quel galop vain sur tant de routes Avant cette aube cristalline, Et les assauts — plutôt déroutes — , La halte au mauvais carrefour Et le voyage et le naufrage,

Le débat du centre et du pour Et la lutte et tant d'amours Aux faux visaees !

O mon Dieu, puis-je enfin croire Que cela c'est la vieille histoire ! Je ne suis plus le pauvre hère Brisé par l'erré Dans la nuit noire ?

Je ne suis plus le voyant qui rôde

Comme un qui ne verrait plus ?

Et c'est donc aujourd'hui l'exode Des continents où m'apparut Toujours la lune des épisodes

Funestes ?

— IJO

Ah ! joie de s'abreuver aux clartés manifestes ! But rêvé qui là-bas s'allume !

L'horizon chasse ses brumes ■ Comme une femme ouvre sa robe !

Le soleil crie sous mes pas, La bonne route poudroie là-bas

Et c'est l'aube ! l'aube !

Mars iSgS-

Sonnetin

Pour A. -Ferdinand Herold,

Vers quelles îles merveilleuses Ferons nous flotter le pennon De nos escadres orgueilleuses ?

Aimons les gloires périlleuses Et les abîmes en renom !

Allons les femmes, les rieuses,

Ouvrez vos robes de linon !

Que vos mains soient dévotieuses

Pour ceux dont tonnera le nom Parmi les heures glorieuses !

2 février 1895.

Pantoum du Bon T>épart

Pour Michel Réallès.

Dans le réveil des floraisons, Les daturas ont l'âme en fête.

Appareillons, nouveaux Jasons, Vers les mers où le vent tempête.

Les daturas ont l'âme en fête :

Carillonnez, blancs clochetons !

Vers les mers où le vent tempête, La Foi robuste nous partons.

Carillonnez, blancs clochetons, Parmi le soir empli de rires.

La Foi robuste nous partons, Joyeux guerriers sur nos navires.

Parmi le soir empli de rires S'illuminent les horizons : Joyeux guerriers sur nos navires, Allons reprendre les toisons.

S'illuminent les horizons Pour l'heure heureuse qui s'apprête !

Allons reprendre les toisons :

L'Espoir sonne pour la conquête.

Pour l'heure heureuse qui s'apprête Tout le ciel rose a des frissons :

L'Espoir sonne pour la conquête Dans le réveil des floraisons I

J^éan

Pouy Alejandro Sawa.

Que tonne aux quatre vents la Victoire

Enflant la voix des buccins !

Quel vin de Chypre nous allons boire Pour nous reposer les reins !

Et que chacun de nous soit ceint De son manteau de gloire que teint

La pourpre du sang des Barbares, Pour tout à l'heure sur les remparts La cavalcade des étendards !

Nous avons pris la cité des Barbares !

Qu'au chant des flûtes parées.

Pour y fixer les rênes de nos chars On passe des anneaux d'or au nez Des rois vaincus enchaînés Au joug pompeux de nos chars^ Et que leurs faces défigurées Et leur honte soient le décor Le mieux plaisant à Pollux et Castor, Au chant des flûtes parées !

Notre triomphe et notre heur Insultent à la ville qui pleure !

Disent les flûtes qu'ornent des fleurs : Nous sommes les maîlres de l'Heure !'

Qu'hors celles d'état servil, Viennent les femmes de la ville, Et qui n'ont point encor porté, Sacrifier leur chasteté Sur le désastre de leur ville !

Que les maisons soient pavoisées Pour le passage des chevauchées Et qu'on brûle par les croisées

Des parfums rares !

Nous avons pris la Cité des Barbares !

A genoux, prisonniers, Pour chantT Malgré vos haines L'hymne d'accueil aux vainqueurs !

Et veillez à n'entonner vos chœurs D'une autre bouche que sereine :

Nous saurions qu'il en mésavienne !

Nous piétinerons sur vos cœurs.

Nous n'avons souci de vos haines, Nous n'avons souci de vos peines.

Nous n'avons souci de vos cœurs.

Nous sommes les maîtres de l'Heure !

A genoux, à genoux dans le sang des vôtres ! Et que votre bouche se vautre Sur la poussière de nos sandales ! Riez nous donc en pleurant sur la dalle,

Riez un peu de votre mal, Car pour qui refuseront l'hommage Nous ferons dresser des pals, Et pour compléter le carnage Nous violerons vos Vestales !

Enfîant la voix des buccins Que tonne aux vents la Victoire !

Quel vin de Chypre nous allons boire Dans la coupe des casques d'airain !

Revêtons nos manteaux teints du sang des Barbares Pour la cavalcade des étendards Sur les remparts !

Juillet 1892.

'Volonté

Pour Louis Denise.

Tout le leurre de Vie est en tes mains prodigues, Francis Vielé-Griffin.

Extase ! Jeune gloire ! prompt Vaisseau qui porte à la proue.

Aptère, le talon vainqueur de la roue Par quoi les flots comme d'un éperon

Se fendent, la Victoire !

Passe dans mon Espoir et ma Mémoire, Dominateur, consolateur.

Sillage coloré, puissant rêve !

— iSo —

Du vent soulevé sur la grève Les voiles geignent dans la hauteur Des matures, mais c'est ta joie Quî la tempête en tourbillons tournoie ! Ta magnificence que rien n'abat

S'exalte à la lutte et ta force.

Ta marche triomphe au combat :

Tu t'ériges, dressant son torse En attitude belle, Atlas inébranlable, Et défiant les cieux et le vent et la mer Ton front est radieux lorsqu'éclate l'éclair.

Toi dont l'ardeur renaît si l'élément t'accable. Volonté, jeune gloire, prompt Vaisseau qui porte à la proue, Aptère, le talon vainqueur de la roue

Par quoi les fîots comme d'un éperon

Se fendent, la Victoire, Passe dans mon Espoir et ma Mémoire !

Décembre 1892..

Ow trois entités parlent

Pour Gabriel de Lautrec.

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