‹ Le verger doréChapitre 6 sur 18 · D'AME LÉGENDAIRE · texte numérisé non relu

D'AME LÉGENDAIRE

Et les cygnes, par les bassins verdis de brume, "Vaguent sous les sanglots des jets d'eau de jadis.

STUART MERRILL.

Pour Adolplie Retté.

Ton chant, bruissement de palmes agitées,

Ton geste, espoir vers on ne sait quel Labrador,

Tes yeux, ces océans allumés d'îles d'or,

Tes mains, tes mains d'émoi, tes chères mains fêtées !

Tandis que tes cheveux tombent te revêtir De flamboîments plus purs que la flamme des glaives. Ne sens-tu point qu'un souffle étrange te soulève, Que complice le vent nous incite à partir...?

Là-bas, c'est le pays doré de la légende Où. le Rêve grandit couronné de désirs,

Où la Beauté, charmeuse occupée à s'offrir, Déroule lentement ses voiles de guirlandes..

Là-bas les bois sacrés et les antres fameux

Des nymphes et plus loin que la ligne des vagues

Le continent hanté de monstres venimeux

Que des demi-dieux nus transpercent de leurs dagues.

Allons, marchons pareils à de divins glaneurs

Dans le secret de Pan qui ce soir se dévoile !

Le ciel impérieux proclame ses étoiles

Et nous, nous sommes seuls pour cuîillir le bonheur !.

Principauté

Pour Charles Morice.

Je suis le Prince d'un empire Plus glorieux qu'un soir d'été.

La tristesse que j'y soupire Est encor de la volupté.

O royaume des apparences Où se meurent les inespoirs,

■Où s'effacent les espérances Dans l'inanité des vouloirs,

Elle est divine l'accalmie Que tu verses à tes élus Pour qui le charme de la vie Est déjà de ne vivre plus.

On peut pleurer parmi tes fêtes, On peut rire devant tes deuils, On peut traverser tes tempêtes Offrant sa barque à tous écueils,

Toujours la Princesse de songe Dont un souris rend immortel, Vous guidant par un beau mensonge Jusqu'à son trône d'irréel,

Vous fait le Prince d'un empire Plus glorieux qu'un soir d'été.

La tristesse qu'on y soupire Est encor de la volupté...

tÂu fil du fleuve

Pour Jacques Daurelle..

Le fleuve d'huile et d'or, veiné comme un beau marbre, Avance lentement dans les champs violets Où, funeste, un corbeau croasse sur un arbre. Autour d'un cheval mort l'eau monte en bourrelets

Et la carène d'or, où la reine captive Songe éternellement à son faste perdu, Descend vers l'Océan dans la rumeur plaintive Du vent dans les agrès et les toiles tendues.

La reine s'abandonne au coup qui la spolie, Son geste frêle et las s'éplore sur les flots Où se mirent ses yeux de pâles lobelies. Elle s'effraye aux cris rauques des matelots

Et veuve désormais d'anciens espoirs, elle erre Emmi son cœur, comptant son passé de folie, Comme un Gille maussade en un jardin lunaire Effeuille le bouquet de ses mélancolies.

Mars 1895.

Le dict du Soleil

Pour Jean Moréas^

Je suis l'éphèbe blond, immuable et tentant, Dont la bouche d'or pur se fleurit de beaux miels. Je répands dans l'Espace aux minutçs du Temps Le prestige enflammé de mon sceptre éternel.

Ma dextre, en mille jets, fait tournoyer des dards. Qui rencontrent le vol des astres en essaims Et font passer le feu de mon amour au sein Des mondes en genèse et des mondes vieillards.

Amour, amour, amour, toi l'unique beauté,

C'est toi, multiple amour, qui bouillonne en mon cœur

Et couronne mon chef d'une gloire d'étés.

Ta canicule a la vertu d'une liqueur

Qui, par le vœu des dieux, ferait des immortels

Et c'est toi seul, Amour, qu'on prie à mes autels.

Mars 1892.

?JLes Possédés

Pour Ré/uv de Gourtnont^

Ce matin morne où vous pensiez mourir, nos âmes, En l'Ile de tristesse au fond des noirs jardins, — Avec quel faste mortuaire nous allâmes Vers la Tour de l'Aurore où sont les paladins.

'Quand on nous eut déclos l'huis d'or gardé de flammes, Quand nous eûmes gravi les lumineux gradins, Nous vîmes les guerriers du Christ et nous clamâmes : Elus immaculés comm.e les séraphins,

Chevaliers, chevaliers, abolisseurs de sorts, Bekébuth nous voudrait mener à maie mort Et nous vous conjurons, en peur de nos folies.

D'exorciser au nom du Verbe qui fut chair,

Le succube égarant de nos mélancolies,

Qui nous pousse, perdus, vers le gouffre d'enfer f

19 octobre 189».

Superstition

Le pourpre vexillum, hissé sur le prétoire, Dénonce aux légions l'ordre du Dictateur D'engager le sanglant combat libérateur Qui doit rendre aux Romains l'antique territoire.

Mais voilà que là-bas un cri blasphématoire S'élève du côté du sacrificateur Et passe, comme un vent démoralisateur, Lugubre et consternant les rêves de victoire :

L'aruspex pour tuer a dû frapper trois fois!... — Les hastaires tremblants n'ont plus leurs jeunes fois, Et les durs vétérans de la punique guerre,

Atterrés du présage augurant le trépas, Sentent faillir en eux la valeur de naguère , — A l'autel les poulets sacrés ne mangent pas.

II octobre 1890.

o^u ^ois Sacré

■ Pour André Lœwy.

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dvToc. Platon.

Au vent qui court les bois frémissent les fougères : C'est comme un chant d'amour sur des flûtes légères. Là-bas les longs plateaux tout roses de bruyères Fument de vapeurs d'or qui montent dans l'azur. Le brouillard gris au loin glisse dans les clairières. L'air est vibrant et lourd d'insectes, de poussières ; Partout on voit voler des mouches tracassières Et l'on entend se perdre un bruit dans le ciel pur Comme l'aiguisement de milliers de tarières. Un réveil descendant des cîmes aux ornières, Le soleil dégourdit l'ombre des sapinières Et plonge ses rayons au cœur du bois obscur.

— Fiilos de l'Ilissus, aux danses familières, Pour entourer vos bras et vos têtes altières Le bois sacré vous tend des guirlandes de lierres.

La source fuit et rit d'un rire de clarté

Et se donne aux roseaux sous le ciel chaud d'été.

Tel un soupir de nymphe, un souffle parfumé

Comme l'encens qui fleure en les apothéoses,

Vient courber l'osier d'or vers le flot velouté.

— Grecques de l'Eurotas, vous dont la nudité,

Sœur blanche des lis bleus dont le fleuve est semé,

Se jouait sur les bords fleuris de lauriers-roses,

Nymphes qui le carquois sur l'épaule jeté,

Dans le Cynthe rempli de la Virginité

Que Diane prescrit, chassiez en liberté,

Ce lit de gravier blanc est fait pour vos pieds roses !

Ce blanc ruisseau — si frais ! — dans sa limpidité,

Est un miroir vivant au murmure enchanté,

Miroir des grands roseaux fait pour votre beauté !

2 octobre 1889.

La triste surprise d'Hécate qui se rend

Pour Alfred l'ailette.

Un sang craintif a pâmé dans les fleurs ; Et s'agenouille Aurore en pleurs Devant un jeune dieu commandant qu'elle meure Au défaillant prestige de l'heure.

Tu viens, mais tu n'es plus Celle qu'hier encor Je voyais fuir comme un cerf à l'appel du cor.

Hécate, tu abdiques et ton pâle Front d'opale

Rougit de la défaite des pudeurs.

Au dévaste de tes ardeurs C'est la mort de tes chastes zèles Et c'est tournoyant sur mon cœur Le fol battement des ailes Et le feu d'amoureuse fureur De celle Oui demain ne sera pucelle.

Les lys où ton sang coulait Se sont changés en urnes de carnage, Couleur de lune pressentant des orages ; Et dans mon âme, s'essouffle comme un ballet Macabre où fîotte au vent ta robe déchirée !

Tes désirs s'en vont à la curée De mon désir, mais mon désir est épuisé, Déesse : je n'aimais que ta volonté chaste Et dès que tu te rends, mon amour abusé Se sent des cruautés d'iconoclaste !

Berny, juin 1892.

La Face douloureuse

Pour Maurice Guillaume.

Tu sais bien que ta face pâle — Nénuphar surgi sur la mare morte — Est l'horreur des rameurs et la maie Extase qui déconforte, Qu'au profond de tes yeux ternes Trône l'épouvantement des citernes Obscures Et qu'éparse, ta chevelure Enserre les baigneurs comme des herbes traîtres.

Or, vois venir ma barque Et proclame s'il craint les Parques Celui-ci de plein gré qui s'empêtre Dans les roseaux où règne ta menace.

Divinité que craint l'Ame vierge qui passe, O Spectre, à la face Funeste, que fait naître La Lune sur la glace Des eaux, je veux être le prêtre Malfaisant de tes rites Et pénétrant l'arcane imprévu de ton mythe, Sadique exécuteur des iniques sentences, Me conquérir la joie à servir ta souffrance !...

Berny, mars 1894.

Vn Coude sur le Parapet

Pour Léon Maillard,

Ça fuit, c'est glacé, c'est comme une amante

Toujours rebelle et toujours changeante : Corps fluide, leurre pour les plaisirs, -Ame qui glisse aux doigts excités des Désirs, Prunelles mortes Où le reflet d'une morne lune avorte !

C'est fou, ça vous prend, c'est funèbre Tous ces jupons de ténèbres Que sont les flots dans la nuit...

— io6 —

Le malheur c'est que ça bruit Doucement et que ça enchante Cette eau qui coule sous le pont

Comme une belle passante Qui vous dirait : * Suivez-moi donc ! >y

J'ai comme une folie de descendre

Les quelques marches du lavoir

Pour désormais la prendre

Et pouvoir

Griser mes mains dans sa soie.

Le malheur c'est qu'on s'y noie Dans les ténèbres tissés De rais éteints, d'amours brisés...

Le malheur c'est qu'on s'y noie Dans la rivière des rayons morts Où la Maîtresse insaisissable dort.

La Fère, septembre 1894..

La Jonque Mauvaise

Pour Henri Boutet.

Le lac de soie où sont les blonds iris Et les nymphéas pourpres et les lis Outremer et les jonquilles, Est sillonné par les quilles Des jonques à pavillons, Des jonques qui vont en lentes flottilles A travers les roseaux longs.

Sur le rivage ombré de térébinthes, Parmi les fleurs jaunes de tournesol,

io8 —

. A-Pao, droite en sa robe où sont peintes Des guirlandes mignardes d'hyacinthes, Porte nonchalamment son parasol

Sur quoi brodé d'argent s'épand un vol

De bengalis et d'hirondelles.

A-Pao garde un rêve en ses prunelles.

Chu du ciel pervenche, le soleil meurt.

Muettement, on entend quelque heurt De rames dans l'eau perlée Que des joncs ont enjôlée, Et la plainte des courlis

Que les bris;s soirales ont volée Expire dans les taillis.

La vespre aux yeux de souris vient qui tisse Une ombre grise... Ah ! quel sourimono Te fait rêver en regardant l'eau lisse Et la jonque en bambou qui là-bas glisse ? 'Quel mandarin fit les vers, A-Pao,

Que ta bouche redit comme un écho ?

As-tu dans l'âme une folie, A-Pao dont la joue est si pâlie ?

Nénuphar d'or, solitaire en les cieux,

Rit la lune et fleurit, — fleur pour quels dieux ?

Tandis que de bénévoles

Langueurs baisent les corolles

Des lotus bercés aux flots Et que s'allument mille lucioles

En le cœur des nélombos.

Les jonques se constellent de lanternes Au balancement grave d'encensoir.

Le ciel est pareil au fond des citernes Où des astres brûlent dans les eaux ternes, Et sur le flot troublé de l'éther noir Tremble le sourire doré du soir

Ainsi qu'un fauve éclair d'épingle Sur ton front qu'une averse d'ombre cingle.

-Au lourd arôme des bocconias, Ne voilà-t-il point que dans ton cœur las

Veut s'endormir ton caprice ?

N'est-ce point un vent complice

Qui va leurrant de baisers Bénins, chaque vague et chaque calice

Et tes doigts, bourgeons rosés ?

Mais quoi ? non ? voici que tu te redresses. Quelle lueur améchantit tes yeux ?

As-tu vu dans la jonque les maîtresses Conquérir à ton aimé ses tendresses Et l'entourer de leurs gestes joyeux ?

Ah ! fais saigner ton talon furieux,

Frappant le sol de ta babouche Si menue à tenir toute en la bouche !

Au bord du lac de soie où les iris Et les nymphéas pourpres et les lis, A-Pao sent monter à ses prunelles Le flot sanglant des haines éternelles. ..

Mai 1891.

l^mance

Pour y. Le Bayon.

La Nuit était comme june fiancée

Dans sa mantille de clair de lune; La Nuit venait comme une fiancée

Aux yeux de bonne fortune.

Ça se passait la nuit passée :

La Nuit venait comme une fiancée...

Et moi J'allais, le fiancé, Des prières plein ma mémoire, Le cœur en feu dans le soir glacé,

Par les chemins, l'hiver passé.

Restes d'amour en ma mémoire, Restes de peines qui sont ma gloire, Ça se passait l'hiver passé, Je ne suis plus le fiancé.

Blonde Nuit, la trop tard venue, Qui tend vers moi des bras d'accueil^ Cheveux au vent, la gorge nue, Tu me mis trop le cœur en deuil Pour qu'il sourie à ta venue, Blonde Nuit, la trop tard venue.

Cherche mon cœur de l'hiver passé.,.

Ça se passait la nuit passée :

La Nuit venait en fiancée...

Mais mon amour est trépassé ; Ça se passait l'hiver passé...

Eros Moderne

Pour Henry Spont,

Las de porter un masque ou tragique ou mutin Pour rugir dans le drame ou rire au vaudeville Selon la volonté qu'érige le Destin, Eros maudit la Terre et l'existence vile.

Des fleurs de sang par les sentiers où il passa

Surgissent souvenirs de crime et de folie.

Il sait l'éternité de sa mélancolie ;

Le rêve aux pieds légers que tant il pourchassa

L'entraîne dans sa fuite à sa poursuite encore. Et bien que l'horizon d'un vain éclat se dore, Eros sans espérance accomplit son labeur,

Conscient du mirage au mensonge enjôleur,

Sans plus croire au bonheur cherche à le faire éclore

Et se console au moins à fleurir sa douleur.

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