‹ Le verger doréChapitre 5 sur 18 · LAURENT TAILHADE · texte numérisé non relu

LAURENT TAILHADE

1{èfractaire

Pour P. Strohëker.

Hautain, et sachant seul à lui seul se suffire, Mon rêve brutal est rude comme un bandit Qui regimbe, narguant le roy comme le sbire, Et qui, farouche, vit dans les halliers, maudit Mais libre et levant haut, lorsqu'il faut qu'il expire Cerné dans son terrier, son front clair d'incontrit. Rêve du révolté, rêve du gueux qui fuit Dépenaillé sous le vent froid qui le déchire, Reste immuablement dans le cœur du proscrit Le maître monstrueux des larmes et du rire !

En les maquis traqué, fauve mais non vaincu,

Je dresse un glorieux p;nnon d'indépendance,

Rouge du sang jailli de ma c'iair mise à nu

Qu'ont balafrée en vain les ronces et la lance.

Et bien que mon vieux corps de brigand soit fourbu^

Rêve de miséreux tant riche d'arrogance,

Je ne serai jamais marri de repentance :

Lorsque je mourrai, tel meurt un bandit, pendu,

Nous nous balancerons tous deux sous la potence,

L'un dans l'autre, ainsi morts tels nous aurons vécu t

Février i8qi.

Le Triomphateur

Pour Laurent Tailhaâe.

Debout sur le char blanc et le front couronné, Tout son mépris monté jusqu'à ses lèvres pâles Pour la foule repue et les rois enchaînés, Il ramène vers lui la toge triomphale.

Des femmes au peignoir lacéré sur leurs seins, Cependant que le peuple ivre les invective Exhalent leur douleur de princesses captives Et des esclaves nus s'enflent sur des buccins.

Or, le triomphateur devant la masse vile Qui rampe autour de lui, fausse comme la mer, Sent grandir dans son cœur un flot d'orgueil amer Qui le porte au dessus du faste vain des villes.

Proclamant le dédain des renoms exaltés Un désir d'être seul au iond de lui soupire. Son front faiblit sous le souci de sa beauté Mais l'ennui le conquiert à ses songes d'empire...

Sérénité

Pour Maurice Talmeyr.

Sur la rive que bat le flot lourd de la Vie, J'ai bâti le palais du bonheur personnel. Des tours où j'accomplis un songe solennel Je contemple passer les vaisseaux sans envie.

Chaque jour je vieillis évadé du réel,

Sans fièvre, sans ivresse et sans mélancolie.

Devant moi le nuage à la vague s'allie

Et je confonds le fleuve et la mer et le ciel.

Au bas de mes jardins des foules souffreteuses Courent pour se baigner dans les eaux vaniteuses Mais moi, mon cœur gardé de tout désir pareil,

Laissant mes yeux s'emplir de la clarté du fleuve, Je regarde, sans que son mensonge m'émeuve, La Vie en vagues d'or couler sous le soleil.

Mars 1893.

L'Œuvre

Pour Léon Deschamps.

D'art viril, impeccable et frélement plastique,

Je sculpte lentement, mais pour l'Eternité,

Plus beau qu'un rêve peint, plus beau qu'un marbre antique,

Le grand Œuvre d'amour dont j'ai l'esprit hanté.

Je veux dans un muet blanchoîment antarctique Modeler de ton corps le torse intourmenté, Comme un symbole naît, très doux et dogmatique, Du verbe virginal de l'âpre Vérité.

Sur le socle d'or fin, bloc géant impassible

En la sérénité d'un Art inaccessible,

Ce colosse de marbre où revivra ta chair

Sera la vision à toujours obsédante,

Qui dira la splendeur de l'être aimé, si cher

A mon cœur enchanté des tortures de Dante.

i8ço.

Par devers soi

Pour Léon L. Denis,

Elle s'était donnée — ah ! dans quelle folie ! - Elle était belle et bonne et son rire était cher Comme un grelot d'automne et de mélancolie. Telle qu'un coquillage où l'on entend la mer,

Sa bouche bourdonnait de chansons indécises ; Ses mains frêles posaient des baisers sur mon front Elle me dorlotait de caresses que font Aux fîeuves nouveau-nés les naïades éprises ;

Ses cheveux m'apportaient tout l'or du Cap en don ; Ses yeux, c'était des flots, de l'azur et de l'âme Et c'était du délire aux heures d'abandon Lorsqu'elle se livrait tout cœur et toute femme !

J'ai savouré sa bouche et ses mains et ses yeux, Son âme de cristal fraîche comme un baptême... Mais malgré qu'elle fut comme un ange des cieux, Elle n'aura jamais rien connu de moi-même.

Décembre 1894.

Nuit mystérieuse

Pour Paul Mounet.

Ah ! cette nuit sereine, ah, cette nuit si blanche ! Quelle est ma petitesse en sa solennité ! Les arbres sont si grands dans les gestes des branches Y Si merveilleux est le sommeil de cet été !

De placides parfums exhalés des corolles Montent comme l'encens d'autels démesurés. Pour que son cou brumeux s'orne de girandoles La Nuit â pleines mains prend les soleils dorés I

Un Dieu se glorifie au mystère de l'ombre :

Le voile d'ignorance est levé sur ce soir.

Vas-tu savoir, mon âme et la Norme et le Nombre,

Le Fait essentiel et l'occulte Pouvoir ?

Oh ! ce vœu de passer aux formes surhumaines ! La rose de science avoir à l'effeuiller ! Mais l'arcane divin de la Loi qui te mène C'est en vain que tu veux, faible âme, l'égaler.

La Nuit, comme toujours, fuira mystérieuse, Dérobant dans sa robe un secret inconquis Et les étoiles nous regarderont, rieuses D'avoir en leurs yeux d'or des charmes incompris.

N'importe ! puisque nous avons vu — non la flamme Mais le reflet sacré du feu des Paradis, Il ne faut pas songer que nous allons, mon âme, Vivre dans le futur tels nous vivions jadis.

Je sens que tout amour me serait servitude :

Je préfère au plaisir de m'enchaîner le cœur,

Cet orgueil d'être seul au sein des solitudes,

Ne tenant que l'Espace et le Temps pour vainqueurs.

Pou y James Vihert.

C'est tout meurtris, c'est lacérés Par l'épine aveugle, Et c'est serrés — Jusqu'à mourir — dans le troupeau qui beugle, Que nous avons fait route Vers un but point atteint.

Mais c'est assez de la déroute

Parmi des cœurs incertains, — Il est tant d'yeux qui n'y voient goutte ! — Et c'est assez des cabotins !

J'ai souffert par tous les sens Et j'ai respiré tant d'essences

Vaines et tant d'encens Vains, Que, vois-tu, je ne veux plus m'abreuver de leurs vins.

Ce qu'ils disent ? qu'y faire ?

Puisqu'ils errent Et qu'ils le veulent !,..

Laissons là la foule veule ; Que les faux mages la conduisent Vers le mensonge de leur guise !...

Ils nous appellent, mon âme, des fous : Viens, l'étoile luira pour nous Seuls.

N'est-ce pas orgueil qui convient De refuser de tourner la meule ^ De tant de puits mitoyens ?

Si la Vie fait la bégueule, Nous dirons : Zut ! à ses citoyens !

Nous avons souffert de tout :

Du Rêve comme des choses, De l'éternelle métempsycose De la poussière et de la boue...

Et le spectacle quotidien

Des gens de bien !

J'ai gardé comme un arrière-goût D'atmosphère infâme D'avoir coudoyé tant d'hommes et de femmes

Honnêtes !

Ah ! tu savais leurs rendez-vous Et les dessous d'orgie de leurs fêtes ! Les meilleurs c'étaient les gens saouls : Quelquefois on voyait des flammes

Dans leurs yeux. .

Te souvient-il d'épithalames Où l'on adjurait le bon Dieu De bénir l'union du vieux

Banquier goutteux Et de la jeune fille chlorotique ?

Et le maire emblématique Qui parlait de vertus civiques !

Et les bons riches qui crevaient

Les yeux aux pauvres qui se levaient Pour enseigner les autres.

Bah ! connaît-on pas le sort des apôtres ! Et puis tu sais bien Que rien n'y fait rien..,

Que veux-tu qui nous réclame ?

Tout fut méchant ou fut immonde :

Retiro is-nous, mon âme, Du monde.

Février 1855^

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