‹ Le verger doréChapitre 8 sur 18 · CH. B · texte numérisé non relu

CH. B

O Vase de tristesse, ô grande taciturne,

O ma Mémoire, ô toi que grandit le cothurne

Prestigieux du Temps, je te ferai l'accueil

Que les tristes font à leurs frères. Lourd de deuil

Et de remords, que ton front vers le mien s'incline

Et réconforte-moi de tristesse divine,

O Mémoire, ô rappel du Passé que je fus !

Guide mes pas peureux dans tes fourrés touffus

Et verse dans mon cœur l'âme de mon mystère ;

Que mon coeur à sa source enfin se désaltère !

O veuve des jours morts, tombe des vains amours.

Du songe qui me prit en ses savants détours.

Belle femme, ô Mémoire, ô morne aux yeux d'abîme^.

Exhalant un parfum de ténèbre et de crime,

Toi que drape de long le deuil des souvenirs,

Qui détient le secret des puissants élixirs,

Mêlant pour endormir ton éternel automne

Au vin subtil de rose un poison d'anémone,

Toi dont la main maigrie adoucit la douleur

Et cueille d'autrefois jalousement la fleur,

Sois mon amie et ma famille et ma patrie !

Tu me révéleras l'arcane de la Vie

Et tu me mèneras promener sur la mer

Lorsque tu m'auras fait présent du rêve amer.

Et là, parmi les flots hurlant à nos visages,

Et le vol des oiseaux fou de mauvais présages,

Toi le Passé, moi déjà presque l'Avenir,

Libres amants, pour ne jamais nous désunir.

Nous nous abîmerons dans la mélancolie

Mugissante des vagues ; et notre folie

S'en ira sur la mer, effroi des ouragans.

Dernier débris de moi par la fuite des ans

Qui s'effondre en la nuit sous l'œil faux de Saturne,

O Vase de tristesse, ô grande taciturne I

Avril 1893.

'Toute la Lyre

Pour « V Hoynmage à Victor Hugo ».

La Lyre qui frémit quand le Soleil parait Et que le vieil Homère avait faite à sa taille, La Lyre aux cordes d'or gisait dans la forêt Depuis un mauvais soir de meurtre et de bataille.

Elle attendait le roi des rythmes enchantés Dont le Verbe dispose et du rire et des larmes, Le poète narguant le Temps de ses étés, -Qui de sa voix de dieu devait rompre les charmes.

Or le poète vint, joyeux comme un Avril, Les yeux pleins de clartés, et d'un geste subtil Du taillis merveilleux il écarta les branches...

Les oiseaux et les fleurs chantèrent : Hosanna !

Et sous l'effort divin et doux de ses mains blanches^

Reconquise, toute la Lyre résonna.

Juin 1893.

apothéose

Pour « V Hommage à Puvis de Chavannes ».

Maître prédestiné, voyant marqué du signe, Exprimant, par la ligne où s'enclôt la beauté, Les hauts rêves et les fantômes enchantés, Puvis, nous apportons la palme à ton front digne

De contempler enfin sa propre éternité Au fastueux miroir de ton labeur insigne. Le ciel, éparpillant le duvet de ses cygnes. T'accueille sous un dais de gloire et de clartés

^t tu montes vivant dans ton apothéose, -Ayant connu l'âpre combat, les jours moroses Et la route sans halte et les pays maudits.

Or, tels les demi-dieux aux fins de leur carrière Forçaient les bois sacrés et les seuils interdits. Tu t'évanouiras, Puvis, dans la lumière !

Décembre 1894.

A T^atil Verlaine

Que ton front embelli des lueurs du couchant Soit — en hommage dû — paré de notre aurore. Lorsque ta bouche close aura cessé son chant, Verlaine, dans nos vers tu chanteras encore.

Tu nous auras conduits promener au penchant Des vierges monts que le soleil du divin dore Et tes sublimes mots — doux comme d'un enfant Ont creusé leur écho dans nos cerveaux sonores.

Pour que se répercute en les Temps la beauté

De tes rhythmes plus clairs que l'eau des sources pures^

Nous clamerons ton nom vers les races futures !

Car nous voulons adjoindre à ton éternité Un murmure de vers célébrant ta mémoire, Ton culte, ta légende et ta gloire! et ta gloire !

Infirmerie Régimentaire du 170 d'artillerie ; juillet 1894.

t Filiger

Peintre dont la palette est comme un puissant fleuve Dont les flots rouleraient, avec des pans de ciel, Des rouges faits du sang divin et fraternel Du Calvaire où ton cœur de Primitif s'abreuve,

Pauvre, riche de l'or dont tu nimbes tes saints, Ame d'amour qui dans tes toiles t'abandonnes. Qui mets tant de bonté dans les yeux des madones Et fais naître la Foi sur les Gouffres malsains,

Le vieux regret de ta Bretagne inspiratrice Te tinte le rappel aux pays désolés Où sont de rudes flots et des rochers brûlés Et des arbres tordus comme des fleurs de vice.

Pars donc ! Et que surgisse l'évocation ! Dans la paix où le Rêve heureusement s'écoule, Travaille sans souci de nous ni de la foule Et chante en tes tableaux la gloire de Sion.

Fais revivre les saints ; que même tes Orphées, Mystiques et de l'or des étoiles vêtus, Semblent des inspirés précurseurs de Jésus Faisant de leurs douleurs de bienfaisants trophées l

22 juillet 1891.

Rimes An tic que s

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